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Figures du réel
Agrandir le texte Réduire le texte Carnet/Psy N°50 - Page 23-24 Auteur(s) : Françoise Savelli
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Figures du réel

 "Les textes rassemblés dans cet ouvrage s'étendent sur plus de trente années de travail avec les patients border-line, atteints de névrose grave mais surtout psychotiques", écrit Ginette Michaud dans la présentation de son ouvrage. Et elle précise, plus loin, que lesdits textes "couvrent surtout le champ de la clinique psychanalytique". Gageons que le lecteur, ne manquera pas, à chaque étape de sa lecture, d'être doublement surpris de ce qui se voit soumis à son examen. En premier lieu d'un matériel clinique que très peu d'analystes (à l'exception de F. Dolto, G. Pankow, et de quelques autres) ont l'audace de rendre public, de crainte que leurs commentaires et leurs interprétations ne soient taxés d'hétérodoxes au regard du corpus théorique freudien ou lacanien. En second lieu, parce que le mouvement dialectique de ces cures- qui ne peuvent être exhaustivement rapportées- a fait obligation à l'auteur de ne rien dissimuler de certains paradoxes hautement singuliers qui scandent le processus analytique. Ainsi qu'advient-il quand, dans le courant d'une séance d'analyse, l'analyste cède brusquement au sommeil- ne serait-ce que pour un temps très court ? On découvrira au chapitre inaugural de Figures du réel, non sans un mélange d'émotion et de surprise, que l'épisode cité plus haut, fut profitable à l'analysant. L'analyste y trouvant, pour sa part, matière à reformuler, par la notion de "trans-inscription" le phénomène jusqu'alors obscurément qualifié de "communication d'inconscient à inconscient". A suivre l'expérience de Ginette Michaud (laquelle concerne, outre le champ proprement psychanalytique que celui, psychiatrique, de la psychothérapie institutionnelle, dont elle fut avec J. Oury, F. Guattari et F. Tosquelles, l'une des pionnières), l'on aperçoit, de manière saisissante, que le psychanalyste, quand il n'est pas confiné aux salons parisiens, ne fait parfois ouvre théorique qu'à son corps défendant. C'est dans l'inédit d'une rencontre, la résonance d'une parole - au sens plein du terme - qu'il se trouve, à l'instar de Freud, "enseigné" par son patient.

C'est ainsi que dans Figures du réel, les notions de lien et d'espace métonymique, de même que celui de praticable sont des réévaluations théoriques qui n'auraient guère de valeur opératoire si elles ne s'inscrivaient, de manière concrète, dans la dynamique de la cure - notamment celle des psychotiques. L'espace métonymique, soutient Ginette Michaud, est une création de la cure ; un "espace qui se superpose et s'apparente à l'espace transitionnel (théorisé par Winnicott) manquant dans la structure relationnelle des patients en cause". Dans cette optique, l'espace métonymique peut se concevoir comme un "mieux" qui, fixant des limites au patient psychotique, stoppe son angoisse. Le praticable est également un espace qui peut se constituer à partir d'une forme d'identification à l'autre, autrement dit, d'une inscription imaginaire opératoire ; laquelle à défaut de pouvoir "réparer", chez le psychotique -"l'inscription symbolique de la fonction paternelle", crée un "tenant-lieu". En ce sens, le praticable est "un espace d'illusion nécessaire" (au sens de Winnicott), une forme de théâtre intime, "qui peut donner son cadre à l'imaginaire".

Mais qu'en est-il de ce réel dont il est question dans le titre de l'ouvrage de Ginette Michaud ? S'il est originellement lié à ce qu'on nomme communément la "réalité psychique", il est aussi ce concept -promu par Lacan, et structurellement lié à "l'imaginaire" et au "symbolique"- qui soutient, de tout son poids d'énigme et de souffrance, la relation du sujet - et particulièrement du sujet psychotique - au monde. "Le réel, c'est l'impossible", disait Lacan en une formule d'apparence paradoxale. Pour le psychotique, ajoute Ginette Michaud, "le réel est une limite de laquelle il s'approche avec angoisse". Car les "figures du réel" peuvent aussi bien prendre la forme d'hallucinations que celles du vide, objets-corps, objets-valises, etc. Le réel dont il est ici question est foncièrement celui d'un manque essentiel éprouvé par le sujet psychotique comme une forme d'excès, un trop plein de réel. qui l'empêche de composer avec ce que l'on nomme réalité.

Les "figures du réel", écrit Ginette Michaud, sont "des écritures en souffrance d'inscription". Mais pour qu'il y ait inscription, c'est-à-dire réorganisation de la psyché, il faut le pouvoir d'un acte. Un acte au regard duquel le psychanalyste doit pouvoir se situer ; encore faut-il qu'il garde à l'esprit que "c'est la dimension du transfert qui permet à l'acte de s'inscrire". Il sait également que c'est à pouvoir réinscrire ces figures du réel dans une chaîne signifiante que se mesure, au bout du compte l'efficience de l'acte psychanalytique.

Dans le chapitre qui conclut son ouvrage Le protocole compassionnel, Ginette Michaud suggère que cet acte doit comporter une dimension éthique. Le clinicien, dit-elle "doit être tout à la fois un supporter du moi et un auditeur du sujet". Rencontrer ce sujet, c'est faire sienne, cette éthique de l'altérité, telle que la définit Lévinas : "Au départ, peu m'importe ce qu'autrui est à mon égard, c'est son affaire à lui, pour moi, il est surtout celui dont je suis responsable".