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La folie maternelle ordinaire
Agrandir le texte Réduire le texte Carnet/Psy N°108 - Page 12-14 Auteur(s) : Françoise Neau
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La folie maternelle ordinaire

Cet ouvrage collectif a été composé à partir des interventions prononcées lors d'une journée scientifique organisée le 2 avril 2005 par le Centre d'Etudes en Psychopathologie et Psychanalyse de l'Université de Paris 7- Denis Diderot. La folie maternelle ordinaire emprunte une partie de son titre à André Green, qui proposait d'ajouter à la folie originelle du tout petit enfant kleinien, "pour ainsi dire normale, (...) la thèse complémentaire d'une folie maternelle normale": nouée dès la grossesse, la passion des mères, toutes entières occupées par leur bébé au début de leur vie commune, imprègne l'expérience ordinaire de la maternité, elle en est même une condition nécessaire. L'ouvrage arpente ce champ de la folie maternelle : chacun des auteurs y dessine, à sa manière, des allers-retours entre folie normale et folie pathologique, y explore les avatars et les remaniements possibles d'une folie inhérente au maternel, dont les pathologies maternelles ne seraient que l'un des destins possibles.

La folie maternelle, Jacques André le souligne dans son introduction, c'est d'abord la folie de l'amour maternel : certes Catarina da Vinci exagère avec sa passion bien trop débordante et étouffante pour son fils Léonard, mais enfin elle est l'esquisse d'une figure maternelle qui restera pour Freud, jusqu'à l'Abrégé de 1938, cette "première séductrice": la mère "normale" éveille la pulsion sexuelle de son enfant en lui prodiguant ses bons soins, et devient le prototype de ses amours à venir, en toute méconnaissance de son propre désir sexuel infantile à elle, refoulé alors même qu'à travers ses bons soins, elle satisfait un désir à elle-même énigmatique, comme l'a montré Jean Laplanche.

Cet amour fou anime aussi la "préoccupation maternelle primaire" de Winnicott : de la fin de la grossesse aux premiers mois du nourrisson, ce que Winnicott décrit comme une "maladie normale" va mettre la mère dans un état de repli, de dissociation schizoïde qui va lui permettre de se vouer pour un temps exclusivement à son bébé, et ainsi de s'identifier à lui. Identification folle, qui donne un résultat tout aussi fou, rappelle Mi-Kyung Yi : "elle est le bébé et la mère crée le bébé qui était là". C'est sur une telle folie que l'enfant se construit psychiquement -pour pouvoir s'y engager, et en sortir, la femme doit être en bonne santé.

Cette folie maternelle peut cesser d'être normale pour devenir pathologique, selon des modalités différentes : par excès ou ratés de la séduction freudienne -avec des issues névrotiques et perverses-, ou par défaut de préoccupation maternelle primaire winnicottienne -menant alors vers des impasses psychotiques et borderline. La folie maternelle normale, qui chez Winnicott inclut la "haine objective" éprouvée par la mère à l'égard de son enfant (une haine et une ambivalence que Freud, le fils d'Amalia la toute aimante, exclut) a encore un autre visage en psychanalyse : Mélanie Klein, "la mère folle de la psychanalyse" dit J. André, construit une mère meurtrière, non plus "objectivement" mais subjectivement, puisque ce sont les projections fantasmatiques du tout jeune enfant, elles aussi ordinaires, qui la construisent ainsi.

Quels enjeux narcissiques sous-tendent cette folie maternelle, quels sont les destins de cette identification folle, de ce lien charnel à l'objet primaire, comment ces enjeux inconscients peuvent-ils être transformés, ou transmis ? Quel pulsionnel les sous-tend ? Chacune à sa manière, en se rejoignant parfois, les contributions posent ces questions, les déplacent, indiquent des pistes de réponse.

Mi-Kyung Yi interroge l'excès de dévouement maternel d'une de ses patientes : à se réfugier dans une figure maternelle idéale, jamais assez dévouée, à se vouloir "passionnément autre", et mère plutôt morte que mauvaise, cette patiente protège l'infans qu'elle fut d'une mère insuffisamment bonne, d'une dépendance infantile que des soins défaillants rendent impossibles à ignorer, voire d'une menace d'inexistence ; elle garantit ainsi à l'infans en elle le fantasme d'omnipotence jadis malmené. Mais en même temps, elle se protège de sa propre ambivalence passée, des "rumeurs de l'infantile" où le sexuel et le meurtre jouent leur partie -une partie que précisément l'exaltation narcissique de His Majesty the baby comme la surestimation passionnée de l'objet-bébé, permettent de dénier ou de refouler.

Que se passe-t-il quand la mère, dans son identification folle à son bébé, se déssaisit de son moi au profit de cet objet narcissiquement surinvesti ? Mi-Kyung Yi revient sur les effets après-coup de la confrontation de la mère à la dépendance absolue de son bébé, peu évoquée par Winnicott : le moteur de l'unité psychique mère-nourrisson qui va amener le nourrisson à l'illusion de toute-puissance, souligne-t-elle, c'est bien l'infans dans la mère, avec ses conflits entre dépendance et autonomie, sa propre expérience d'illusion, son propre fantasme d'omnipotence, son propre sexuel infantile aussi.

A côté de ces enjeux narcissiques, c'est aussi dans la folie du lien charnel à l'objet primaire que se noue la folie maternelle originaire. Sylvie Dreyfus-Asseo interroge sa possible transformation, à partir de trois vignettes cliniques de cures marquées par un recours important, dans la cure même, à la figure de l'animal compagnon d'enfance. Selon des modalités bien différentes, ces trois patientes déplacent en effet, à travers l'animal qui garde la trace des liens primitifs, un lien fou au corps maternel, que le transfert sur l'analyste vient incarner, à l'abri de ce transfert latéral sur "l'animal en séance". Entre chien et chat, "l'animal en séance" fait resurgir le corps à corps de ces débuts avec la mère, marqués par le détresse et l'emprise, la tendresse et le sexuel, avec des configurations singulières.

Dans les deux premières vignettes, derrière un lien de tendresse peu marqué par l'ambivalence, s'activent des traces de dépendance mortifère, des désirs meurtriers, le déni de la castration. Dans la troisième, derrière les traces de détresse de la mère, apparaissent des désirs de rapprochement sensuel avec elle. Mise au travail avec l'animal en séance, la folie maternelle originaire, celle du lien à l'objet primaire, peut ainsi être remaniée, transformée en une folie maternelle ordinaire.

La folie maternelle n'est pas l'apanage de la mère pour Caroline Thompson, qui la distingue de la folie de la mère. Evoquant un traitement mené dans le cadre d'une thérapie familiale, elle montre la fonction que cette folie maternelle peut prendre dans la famille : la rivalité ordinaire d'un enfant pour son puîné va amener la mère de cet enfant à projeter sur lui un fantasme fratricide, lequel apparaît au fil du traitement comme la traduction d'un fantasme de la grand-mère paternelle, elle-même atteinte par le deuil impossible d'un fils aîné, nourrisson mort en déportation. La mère qui projette sa haine sur son fils aîné, se protège non seulement de sa propre haine ordinaire à son égard, qui pourrait lui faire courir le risque de le détruire et de le perdre, mais protège aussi le père, son conjoint, de ses propres voeux meurtriers d'infans, impossibles à adresser à une mère mélancolique.

Exprimée dans le symptôme de l'enfant, qui exprime une agressivité impossible à reconnaître dans cette famille, cette folie maternelle est ainsi portée et partagée par le couple parental, d'une famille à l'autre, d'une génération à l'autre : elle advient quand le père ne peut, pour des raisons qui tiennent à son histoire d'infans à lui, séparer l'enfant d'une mère ordinairement folle.

Quelle serait cette folie maternelle ordinaire aujourd'hui ? Hélène David questionne les enjeux inconscients du "devenir-mère" dans les conditions actuelles, psychiques et sociales, de l'exercice de la maternité. Comment par exemple l'ouverture consciente au décloisonnement des stéréotypes sexuels agit-elle sur les processus inconscients en jeu dans le "devenir mère", qui mobilisent activement la dynamique identificatoire et la remanient, parfois jusqu'à fragiliser les soubassements identitaires? Comment les exigences narcissiques croissantes des femmes se satisfont-elles dans un quotidien où les impératifs d'économie, de savoir et de performance nous rendent la vie de mère, au jour le jour, de plus en folle ?

En écho au quotidien des cures et des transferts -telle jeune mère vient à l'une de ses séances avec son bébé ; d'autres, nombreuses, perdent vite patience avec leur bébé, se sentent coupables, ou frustrées-, H. David propose une nouvelle version de la mère suffisamment bonne, moins acceptable socialement mais peut-être plus pertinente aujourd'hui : la mère suffisamment folle reprendrait un versant plus archaïque et pulsionnel, plus ou moins gommé par la bonne mère winnicottienne (juste assez bonne, certes : pas trop mauvaise), et serait le prix à payer, dit H. David pour une posture sociale féminine de plus en plus conquérante. Elle revendique généreusement pour ses patientes "le temps d'être suffisamment folle pour avoir accès à l'intensité de ce qui se joue" dans le devenir-mère, dans une société construite sur l'exclusion de ce temps là, de cette folie là.

Ce temps psychique spécifique constitue bien aussi pour Dominique Guyomard le champ maternel, qui vient se superposer aux autres registres psychiques du sujet. Sous l'effet d'un travail pulsionnel spécifique, se fabrique le maternel, se tissent les liens de la mère et de l'enfant, dit D. Guyomard : de la grossesse, dont l'accouchement vient rompre la continuité psychique, à la rencontre entre une mère qui peut momentanément se mettre hors temps de la communauté humaine et un enfant réel au-dehors, et non plus seulement imaginaire, au terme de ces temps là entrecroisés "une femme va pouvoir s'accueillir comme mère", en se réappropriant son désir pour cet enfant là.

Dans ce temps là, le maternel se trouve produit comme lien, mais un lien du registre narcissique, car il narcissise la rencontre à partir d'une séduction réciproque et éphémère entre la mère et son bébé, en tissant cette rencontre avec du plaisir donné et reçu. Plaisir d'être, et non jouissance pathogène entre objets de la pulsion de l'autre : ce lien maternel est anobjectal dans la mesure où il a précisément pour fonction d'éviter que se constituent un objet et une relation d'objet dans un champ investi pulsionnellement, il a la qualité et la fonction d'une enveloppe qui fait dériver le pulsionnel, dans un mouvement d'ordre sublimatoire, et protège la mère et l'enfant de l'emprise et de la sauvagerie de leurs pulsions partielles.

Paradoxalement, pour laisser son empreinte, ce lien doit être défait : le sevrage psychique de ce lien narcissisant permet que se constitue de l'objet (total) pour le désir, et que se transmette sans dommage, appuyée sur des supports identificatoires consistants, la filiation maternelle. Ce sevrage d'une séduction réciproque est imposé par les deux protagonistes : c'est dans l'excès et le défaut d'un tel lien, dans l'absence du sevrage psychique que viennent se loger les destins pathologiques du maternel. La Mère idéale, figure surmoïque cruelle, n'est pas le moindre de ces destins, qui empêche une mère de naître, suffisamment folle disait H. David, à ce que D. Guyomard appelle la "pulsion au maternel", ce mouvement pulsionnel spécifique fondateur du maternel.