La Revue

Hommage à Francis Pasche
Agrandir le texte Réduire le texte Carnet/Psy N°50 - Page 26-27 Auteur(s) : Mark Geyer
Article gratuit

Grenoble, 26 juin 1999.

Le SMPU-AGAPE de Grenoble a organisé le 26 juin un hommage au grand psychanalyste Francis Pasche. Serge Misès a assuré le rôle de modérateur avec des conférenciers comme Jaqueline Schaeffer, Raymond Cahn, Paulette Letartre et Daniel Rosé. Un moment émouvant de la journée a été la présentation d'un film interview de Pasche réalisé en 1991 par J. Schaeffer et Marianne Persine. Ce film est apparu comme un précieux document et il mériterait vraiment d'être rendu accessible.

L'entretien avec Pasche est un éclairage des concepts proposés par lui, notamment l'anti-narcissisme (in A partir de Freud, 1969, Payot). Rappelons que la théorisation de l'anti-narcissisme postule d'une part un amour d'objet "primaire" qui est autre chose que du narcissisme différé. Le sujet tend à se dessaisir de lui-même dans un mouvement centrifuge qui s'oppose à la force centripète, le narcissisme plus ou moins primaire et absolu, que des auteurs comme Tausk ont révélé en les liant à la clinique psychotique. Intégrant la pulsion de mort, Pasche fidèle à l'ouvre de Freud précise que tout est régi par Eros et Thanatos, la dualité narcissisme -anti-narcissisme est la première expression de ce conflit sur le plan psychique. L'anti-narcissisme "fait courir le risque de chercher au dehors l'assouvissement des besoins puis des désirs". Pasche s'oppose à la seule idée d'expansion narcissique qui donne une conception "mystique" de la libido comme substance dilatable à l'infini. L'objet n'est pas seulement efficace par son absence et ses mauvais procédés, précise-t-il dans une note. Allant plus loin dans ces réflexions, Pasche écrit que les premiers investissements ne sont pas simplement orientés vers la fusion et l'interpénétration (Eros) mais aussi par la distinction et la séparation (pulsion de mort).

Cet aperçu nous permet d'apprécier l'importance de l'introduction de l'anti-narcissisme dans le corpus théorique et dans la clinique. Elle introduit toute une réflexion originale au rapport à l'autre qui me paraît plus proche de la philosophie de Lévinas que des disgressions sur le petit ou le grand "A"" de Lacan. L'enfer, ce n'est pas seulement les autres ! L'altérité est ainsi placée elle aussi à l'origine des besoins et des désirs. Cela oriente notre écoute d'analystes de façon enrichissante et proche de la clinique et nous sort de l'aporie d'une conception pulsionnelle adualiste plus ou moins voilée de certains analystes.

Le minutieux exposé de Cahn s'est attelé au difficile problème de la subjectivation conquise dans une relation duelle -et pas dyadique ! entre l'enfant et sa mère. Nous avons encore pu nous rendre compte de l'importance de la théorie de l'anti-narcissisme dans la mesure où la dualité de ce processus repose sur l'antagonisme entre liaison et déliaison compte tenu que la mère est la première limite réelle et perçue comme telle par l'enfant. Le désir de fusion est un des pôles d'investissement d'objet, la différenciation et la séparation étant l'autre. Dans cette conception la confusion peut être vue plus comme une défense que comme une tendance naturelle. Cette défense permet de lutter contre l'angoisse que représente le "risque" de se déprendre de soi-même au seul profit de l'autre, le tout se jouant au niveau des fantasmes originaires, psychotiques ou ce que l'on voudra. Le psychotique souffre d'un manque de parexcitation psychique où les corps sont fantasmés comme interpénétrables sur un mode intrusif et d'où découle un système fermé sur lui-même, imperméable en quelque sorte.

Les autres conférenciers ont analysé quelques-uns des autres sujets de théorisation de Francis Pasche y compris dans ses implications dans la technique du psychanalyste. Nous y retrouvons le même souci d'altérité par exemple dans cette citation "le patient est situé, ni désiré ni haï !". L'analyste est soumis à l'exigence de disponibilité et doit pouvoir offrir une "tolérance primaire" pour reprendre le terme cité par M. Dechaud-Ferbus. Les réflexions philosophiques de Pasche, omniprésentes dans son ouvre, ont été analysées par Daniel Rosé. L'opposition entre Descartes et Spinoza a été radicalisée par Pasche. Spinoza était ivre de Dieu, disent les philosophes et contre cette ivresse, Pasche propose une vision de Descartes obsédé par le besoin de séparation, de différenciation et de dualité. Encore une fois il se montre fidèle à Freud dans son refus du monisme, quel qu'en soit la forme.

Francis Pasche est l'un des plus grand maître à réfléchir de la psychanalyse. A l'opposé d'autres, il ne s'est jamais laissé allé à la tentation de devenir un maître à penser. Sa pensée reste d'actualité elle passe outre les phénomènes de mode et demeure heuristique comme nous l'ont bien montré les différents apports de cette journée. Nous ne pouvons que souhaiter que ce colloque ne soit pas le premier et le dernier qui lui soit consacré. Signalons pour conclure la parution d'un nouvel ouvrage aux PUF, Le passé recomposé et regrettons du même coup la non-disponibilité - il est épuisé - de l'incontournable A partir de Freud (Payot).