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Les voies nouvelles de la thérapeutique psychanalytique
Agrandir le texte Réduire le texte Carnet/Psy N°119 - Page 26-31 Auteur(s) : François Richard
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Les voies nouvelles de la thérapeutique psychanalytique
Le dedans et le dehors

Partant du constat d'un renouvellement de la pratique psychanalytique, en particulier la fréquence des traitements en face à face, ce recueil impressionnant prolonge les recherches antérieures d'André Green sur les avatars de l'articulation de l'intrapsychique et de l'interpsychique dans les problématiques "ni névrotiques ni psychotiques", dont le large spectre inclue les cas-limites qui gardent leur spécificité. Il approfondit la façon dont Freud introduit, avec la seconde topique, aux questionnements de la psychanalyse contemporaine, tout en discutant les contributions des auteurs qui avancent sur des chemins parallèles. S'ouvre ensuite la partie centrale de l'ouvrage, consacrée à la clinique, où se succèdent les contributions de nombreux collègues (S. Cabrera, M.-F. Castarède, J. Chambrier-Slama, C. Jean-Strochlic, M.-E. Jullian-Muzzo, C. Kriegel, G. Lavallée, M. Persine, H. Rosenberg, C. Delourmel, L. Guttières-Green, F. Tremblay, G. Kohon, A. Denis, G. Diatkine, C. Balier, C. Combe, G. Haag, C. Smadja) que F. Coblence reprend dans un commentaire menant à des considérations originales sur le trouble de la psychologie collective affectant, dans la société d'aujourd'hui, l'être sujet de tout un chacun. Ces chapitres explorent les limites de l'analysable (dépression, psychose, cassures du développement à l'adolescence, situations de destructivité extrême, autisme, solution somatique), à partir de la façon dont le cadre psychanalytique est mis en cause tout en étant maintenu avec modifications. Cette mise en tension du dispositif permet de trouver des modalités d'intervention qui étendent le champ de définition de l'interprétation. Les subtiles catégorisations entre cure classique de divan, cure de divan ressemblant à une psychothérapie, psychothérapie psychanalytique en face à face, travail analytique en face à face de qualité égale à une bonne cure de divan, sont dépassées dans un mouvement de pensée collective lancé à la recherche d'un nouveau paradigme, dans une troisième partie où le lecteur lira des textes décapants de C. Bollas sur "L'interprétation de transfert comme résistance à l'association libre", et de C. et S. Botella sur "la barrière du souvenir" dans "l'auto-érotisme du désespoir" (où leur méthode de lecture serrée de Freud prouve sa capacité à apporter des vues inédites sur les états limites). Pour leur part, F. Urribarri, J.-L. Ahumada, R. Britton, J. Canestri, A. Ferro, N.-C. Marucco et F. Riolo proposent des réflexions plus épistémologiques sur les relations entre les pratiques analytiques, les sciences humaines et sociales et les transformations des concepts scientifiques, dans le contexte d'un malaise dans la culture prenant des formes appelant un effort de pensée. J.-L. Donnet dépeint avec beaucoup de finesse, et parfois d'ironie, la situation politique de la psychanalyse dans les débats actuels sur le statut du psychothérapeute. T.-H. Ogden rend sensible son expérience des échanges interpsychiques patient/analyste à l'occasion de séances où la régrédience de la pensée vers l'onirisme ressuscite une sorte de respiration à deux. J.-C. Rolland, dans Névroses de destin, qualifie de "tragiques" les situations borderline ou psychotiques, en ce qu'elles traduiraient une manifestation ultime à atteindre l'autre jusque dans la rupture de l'échange intersubjectif, ce qui réclamerait que soit maintenue la technique d'interprétation du transfert. La contribution d'André Green A lire les contributions réunies dans Les voies nouvelles de la thérapeutique psychanalytique à la lumière de Le travail du négatif (A. Green, 1993, Paris, Ed. de Minuit), apparaît l'hypercomplexité de subjectivations en passant par leur contraire. C'est "l'engagement à l'objet en passant par la pulsion qui se défait" (1993), sous couvert d'un "recours à une omnipotence soi-disant contrôlée", parfois jusqu'à un semblant de normalité, dans l'"exercice subjectif" (délibéré, fûsse-t-il totalement inconscient) du travail du négatif. "Crime parfait" d'une dérobade se dissimulant à elle-même son existence, sans doute. Ne la trouve-t-on pas dans les formes de normalité les mieux adaptées ? Le champ conceptuel des états limites aménagés en faux self ou en défenses perverses, est en effet extrêmement étendu dès lors qu'on le pense à partir du point de vue d'une crainte de l' "équipollence entre l'exhaustion de la satisfaction" signifiant pour le sujet "la catastrophe de la perte de l'objet". Il n'est pas facile d'y départager l'universelle incertitude d'être de la pathologie, cette dernière venant signifier la première. Il y a, dans la plupart des cas présentés, derrière, le drame d'une folie maternelle et d'un oedipe structuralement subverti et néanmoins central, ce type de "vide" précurseur de la "confrontation avec soi-même" dont parlait André Green en 1993, lorsque "la blessure de l'idéal formé en contrepoint de l'objet primaire" et l'économie narcissique (angoisses hypocondriaques, recours à l'agir, succession de séductions) s'épuisent. L'omnipotence de l'économie narcissique recouvre ce type de vide que Françoise Coblence relie à une difficulté primordiale d'"être avec ou pour la mère", ce qui implique de la part de l'analyste le "partage d'une commune et semblable humanité", plus susceptible de rendre sensible au patient une limite que la seule interprétation du transfert. André Green évoque la conception de Raymond Cahn sur la relation au "Sujet du Moi" (Subjeckt das Ich) dans l'identification primaire au père (S. Freud, 1921), comme distincte de la relation d'objet. En face à face ou en dispositif divan/fauteuil, l'identification du Ich émergeant à un autre supposé représenter sa propre subjectivité, réclame cette scène où deux sont là, se quittant, se rencontrant, ne se rencontrant pas, entre protection de l'illusion primaire de toute puissance permise par le setting et limite procurée par la rencontre avec l'altérité représentée par l'implication subjective du psychanalyste. "Il n'y a pas "un" processus psychanalytique mais des manières différentes de pro-céder... le modèle de référence reste celui de la psychanalyse classique" écrit André Green. Si "l'hypothèse d'un retour à la libido perdue ne nous fait pas retrouver celle-ci sous la forme où nous avons l'habitude de la reconnaître... (le fantasme)", il faut chercher quelle sera la forme efficiente de la communication analytique. "En ce qui me concerne, j'ai surtout en vue des cas où une analyse supposée terminée a été entreprise dans un passé plus ou moins reculé, sans aboutir à des résultats fructueux, tandis que le besoin persistant d'une aide psychanalytique se confirme et conduit à imaginer diverses solutions possibles (entretiens plus ou moins espacés supposés diluer l'effet analytique ou le rendre tolérable, etc.)", ajoute-t-il dans le droit fil de sa contribution de 2002 (Le syndrome de désertification psychique in F. Richard et al., Le travail du psychanalyste en psychothérapie, Paris, Dunod). L'attention flottante doit être "remplacée par une grande acuité perceptive de l'écoute", il ne faut pas hésiter à maintenir le contact avec un patient en crise par un échange téléphonique tout en restant impavide face aux provocations, aux réactions contre-transférentielles négatives. Notons la prise en compte de la "relation fragile, précaire, à la réalité" ainsi que "la nécessité de penser le rapport théorico-pratique en double en analyse" où "analysant et analyste collaborent tous deux à la constitution du processus" sans s'enfermer dans l'intersubjectivité duelle : pour André Green, on le sait, le travail psychanalytique forme un objet tiers, issu de la relation qui unit le patient à l'analyste. La clinique psychanalytique contemporaine Les chapitres suivants exposent ce que font aujourd'hui les psychanalystes, leur recherche permanente loin de toute doctrine. Les auteurs, pour la plupart, appartiennent à une génération qui a bénéficié de l'enseignement de Green. Là où celui-ci parle de "cas-limites" ou "ni névrotiques ni psychotiques", ils préfèrent la notion d'hypercomplexité où coexistent des "fonctionnements" névrotiques, des "états" limites et parfois des "moments" psychotiques, à propos de ces patients si nombreux pour lesquels l'oedipe est avéré, mais sur fond de fragilités narcissiques majeures. Ils nous font part d'un travail psychanalytique (en face à face mais aussi sur le divan avec des aménagements) très approfondi, mais le nomment "psychothérapie" voire thérapie, sur le mode banalisé de la réunion de synthèse en institution médico-psychologique, alors qu'il s'agit en fait de la psychanalyse elle-même ! Mais tout ne s'éclaire-t-il pas à considérer que le titre du recueil, emprunté à Freud, Les voies nouvelles de la thérapeutique psychanalytique, dit que cette thérapeutique, c'est tout simplement la psychanalyse ? N'y trouve-t-on pas l'interprétation du conflit inconscient et du transfert comme moteur de la dynamique d'appropriation subjective ? Mystère, la différence d'appellation entre "analyse classique" et "psychothérapie psychanalytique" insiste dans cette livraison qui démontre plus que toute autre que ces deux modalités produisent des effets similaires. Sylvia Cabrera propose à un patient "un cadre évolutif, commençant par une séance par semaine en face à face, qui progressivement a abouti à trois séances par semaine, sur le divan". L'idéal asymptotique ainsi mis en perspective, un désir de l'atteindre engendre une tension lorsque le patient modifie unilatéralement le cadre en supprimant l'une des trois séances, ce qui permettra d'interpréter le transfert sur une mère persécutrice voulant le contrôler. Tenir bon sur le cadre favorise l'émergence du conflit pulsionnel, S. Cabrera s'interroge tout de même sur de possibles effets d'interruption du traitement. Marie-France Castarède évoque une patiente qui entre dans sa 17ème année d'analyse, et son sentiment de culpabilité de n'avoir pas obtenu tous les résultats souhaitables, ce qui ouvre au paradoxe des succès thérapeutiques venant lorsqu'on ne les attend plus, à force de patience, de modestie, c'est-à-dire d'amour, précisément avec quelqu'un qui étouffe de ne pas "admettre la haine en soi, la haine pour l'autre". Cette patiente "n'arrive pas à se sentir exister... sa dépression éclate au grand jour dans le transfert", elle est attachante, parle J. Doillon, de S. Beckett, de T. Bernhard et de F. Pessoa. "Je n'ai... jamais désespéré de retrouver avec Axelle l'affect d'existence : il nous fallait lui donner vie et forme ensemble". Josiane Chambrier-Slama, à propos d'un cas assez proche (dépression résultant d'un évitement d'un deuil à faire), montre bien à quel point parfois l'indication du dispositif est difficile et même indécidable. "Dès qu'elle est allongée, Olympe perd sa voix, étouffe, et je doute du bien-fondé de la situation divan-fauteuil. Aurais-je dû prolonger le face à face ? Mon indication est-elle "limite", indication d'analyste qui préfère ne pas être sous le regard du patient ?... Des années plus tard, Olympe me dira que, acceptant de s'allonger, elle avait eu peur de parler dans le vide". On aurait pu penser au face à face comme étayage sur la perception de l'objet maternel primaire ? Son effacement donne accès à un travail en double réactualisant un hallucinatoire à la fois négatif et positif. Intuition, expérience, ici pas de certitude que le coup joué sera le bon. Cela dépend de la qualité des auto-érotismes infantiles, des "zones érogènes indispensables pour la naissance de la vie psychique dans l'appropriation d'un corps et d'une identité sexuelle", nous dit Christine Jean-Strochlic à partir de l'après-coup d'une cure d'adulte au cours de laquelle l'analyste fera l'hypothèse d'une excitation précoce au contact du corps de la mère ayant suscité un vide psychique, repérable, lors des séances, à l'occasion de moments de confusion de l'écoute. Le corps anesthésié s'éveillera lors de récits issus de lectures érotiques, émergences de fantasmes masturbatoires adolescents jusqu'alors impossibles. Ce qui aurait pu mener à la "configuration d'une analyse interminable" si une obligation professionnelle n'avait pas conduit cette patiente à partir à l'étranger. Marie-Eugénie Jullian-Muzzo met l'accent sur la rencontre analytique lorsqu'elle "atteint le point où une communication inédite" s'établit, là où ce qui se présente comme une névrose dissimule un trouble des identifications primaires "à une frontière commune aux cas-limites, et peut-être même avec les psychoses", l'approche en termes d'avatars de la subjectivation sur fond de défaillances du narcissisme primaire l'emportant sur le souci du diagnostic psychopathologique structural. Au cours de ces traitements de patients d'apparence névrotique révélant des fonctionnements psychotiques "sans que l'on puisse nécessairement parler de psychose", se "tisse lentement" à la frontière du dedans et du dehors une "peau psychique". "Quelle différenciation peut-on opérer entre délire et fantasme ?" dans ces occurrences, poursuit Catherine Kriegel, à propos d'une demande de deuxième analyse, dont elle tempère l'enthousiasme en proposant une séance par semaine, et en pratiquant "des interventions fréquentes, souvent discrètes, portant davantage sur les mouvements que sur les contenus" là où le silence de l'analyste précédant avait été catastrophique, et où l'on imagine que des interprétations portant trop directement sur les contenus inconscients seraient traumatiques. Dans sa belle contribution, Guy Lavallée engage la discussion métapsychologique : "L'intimité avec les états psychotiques est extraordinairement formatrice pour le psychanalyste... Il y a un fond de problématiques humaines communes entre les névroses et les psychoses... Je constate chez tous mes patients des états psychotiques ponctuels". L'expérience des traitements d'adolescents en difficulté grave convainc, dans la lignée de P. Mâle et de R. Cahn, de la complémentarité entre dépersonnalisation et (re)subjectivation, entre "investissement du désinvestissement" (A. Green) et trouvaille de l'objet, entre effondrement schizophrénique (auquel on assiste impuissant) et recours à la fonction paternelle en tant que tiercéisante. Daniel-Paul sort de l'hôpital psychiatrique, s'améliore puis se dégrade à nouveau. "Je pense : toutes ces années de travail analytique intensif pour en arriver là !" Mais voilà : "En séance, sans rien me dire, il appelle son père sur son téléphone portable et lui demande de venir le chercher. Le père demande à me parler au téléphone, je lui réponds devant Daniel-Paul... Je lui conseille de répondre à l'appel de son fils et de venir le chercher... Le lundi suivant, Daniel-Paul arrive à l'heure à sa séance, en forme... J'assiste donc étonné à une ressaisie subjective... Daniel-Paul entre ainsi dans une période de colère et de révolte, une néo-adolescence". Le Moi-corps donne espace au psychisme, un corps érotisé mais contenu et stable, sans doute par identification primaire dans l'échange avec son interlocuteur. Ajoutons, avec Marianne Persine, que dans ce type d'échange, l'analyste bien souvent "se charge d'associer pour le patient", autrement dit l'identification primaire au père comme interlocuteur, plus que retrouvée, est activement créée. On est ici dans une clinique du lien qui n'a pas eu lieu, dit Marianne Persine citant René Roussillon. De sa patiente, Claire, Hélène Rosenberg voit bien l'"oedipe très vif, presque cru", pourtant elle ne la considère pas comme névrotique, mais plutôt comme une hystérie limite où la projection et le clivage se substituent au refoulement défaillant. Elle lui propose de venir deux fois par semaine plutôt qu'une analyse classique à trois séances, pensant qu'elle n'accepterait pas de venir trois fois "et qu'il valait mieux qu'elle vienne un peu que pas du tout". Françoise Coblence synthétise ces contributions en dégageant l'insistance des difficultés de la relation à la mère et de l'inconsistance de la relation au père, rendant toute triangulation difficile plus qu'impossible, la pente de la confusion avec la psyché maternelle n'empêchant pas complètement une subjectivation recourant soit directement à la fonction paternelle, soit à des montages complexes tiercéisants. Pour soutenir cette issue, il faut utiliser des moyens certes plus proches de la technique du psychodrame que celle de la cure classique, comme le dit Coblence, mais la différence n'est-elle pas d'un registre pragmatique plutôt que métapsychologique ? Du reste elle n'hésite pas à parler de "traitement analytique à une séance par semaine en face à face" à propos de la patiente de Catherine Kriegel. "Bien souvent, le patient entraîne l'analyste dans son désert et son brouillard... Ces moments de régression de l'analyste, de partage des éprouvés, de co-senti ou d'empathie apparaissent donc comme des moments privilégiés où il est sans doute important, pour l'analyste, de ressentir et d'éprouver avant de pouvoir comprendre", ce que Françoise Coblence relie à l'actuel malaise dans la culture où c'est le monde qui apparaît de plus en plus comme en voie de désertification. Christian Delourmel insiste sur la nécessité de maintenir une théorie post-freudienne unitaire, c'est-à-dire de ne pas isoler la clinique des cas-limites (to be or not to be) de la théorie des névroses. Quel que soit le dispositif, il s'agit de mener un travail authentiquement psychanalytique, même si dans le face à face la plupart du temps s'actualise un effroi fondamental face à l'autre sans véritable association libre - ce que précisément l'analyste doit transformer ajoute-t-il, en utilisant son propre fonctionnement psychique comme structure encadrante. Litza Guttieres-Green, pour sa part, voit dans toutes ces situations cliniques le paradigme fondamental des traumas précoces qui donnent lieu à répétition plus qu'à mémoire. Elle a raison, me semble-t-il, de reprendre la question du côté du début de l'histoire de la psychanalyse : ainsi L'Homme aux loups n'est-il pas à la fois un cas de névrose infantile construit à partir de la névrose de transfert, un cas-limite et à certains égards un psychotique ? Revenant au Freud de 1895 disant préférer un malheur "banal" à la "misère hystérique", elle oppose à ce pessimisme la nécessité d'aider les patients à acquérir de nouvelles aptitudes au bonheur. Dans sa discussion des chapitres consacrés aux "cas extrêmes", Anne Denis s'attache à ces brefs instants, au cours d'une séance, où elle repère l'énoncé pourvu de sens permettant une reconnaissance inter-sujets dans un océan d'insignifiance. "L'aliénation du sujet au langage est une notion ordinairement forclose, moins par une sorte de crédulité linguistique générale, qui établit une équation entre le mot et le sens, qu'à cause de l'étayage du narcissisme sur le linguistique. Or, tout porte à penser que la crise de la psychanalyse est aussi une crise du sens, entraînant dans sa défaite les connotations qui lui sont attachées : l'Eros, le bien, "l'espèce humaine" ; et que cette crise est, probablement, aussi, une crise de la civilisation". Les contributions de France Tremblay et de Grégorio Kohon sont exemplaires de ce qu'il est possible de faire, avec des sujets psychotiques et/ou polytraumatisés, vivant à la limite du déshumain, dans la douleur de devoir penser, et de ne pas pouvoir penser, le mal absolu de la barbarie contemporaine (et singulièrement de la Shoah selon R. Antelme, P. Lévi, ou C. Lanzman). Gilbert Diatkine envisage le patient de Kohon comme "un état limite, mais plus au sens où l'entend Otto Kernberg c'est-à-dire un psychotique allant assez bien pour faire une psychanalyse", où l'on ne se contente pas de la seule interprétation, et où l'on reconnaît la dynamique de la relation. Mais suffit-il d'interpréter dans une cure classique ? Le chapitre consacré aux Nouveaux champs d'investigation regroupe les travaux de Claude Balier sur la psycho-criminologie psychanalytique, de Colette Combe sur le traitement de l'anorexie et de la boulimie, de Geneviève Haag sur la clinique de l'autisme et de Claude Smadja sur la solution somatique. Il fallait, dans une telle somme, donner toute leur place à ces domaines nouvellement conquis par la méthode d'investigation et de traitement psychanalytique : ces extensions sont considérables et chacune d'entre elles mériterait une discussion spécifique. Un panorama international La troisième partie, Réflexions théoriques, permet de se faire une idée des élaborations les plus récentes de nos collègues à l'étranger, à côté des excellents apports hexagonaux de C. et S. Botella, J.-L. Donnet et J.-C. Rolland. Fernando Urribarri (Argentine) adopte une démarche historique, s'interrogeant sur les "impasses qu'engendre la crise des dogmatismes post-freudiens", dès lors que ces dogmatismes ne savant pas admettre la complexité et la richesse du travail psychique de l'analyste dans les "psychothérapies psychanalytiques". Jorge L. Ahumada (Argentine), à partir de tableaux cliniques de la vie quotidienne et de son expérience avec les patients, développe un point de vue qui cherche à unifier une théorie des "états non névrotiques" et une pensée de la "société du spectacle Debord" comme caractérisée par un clivage et une projection susceptibles de métamorphoser la souffrance en jouissance. Christopher Bollas (Grande Bretagne) s'en prend à la façon dont certains psychanalystes isolent l'analyse du transfert comme méthode fondamentale, au détriment de la créativité de l'association libre, dans l'oubli de Freud accordant la plus haute importance à ce qui ne semble pas en avoir, faisant confiance aux transactions entre l'inconscient du patient et l'inconscient de l'analyste. Il vise plus particulièrement les réunions de présentation de cas, où les analystes qui écoutent un collègue ne connaissent du patient que ce qu'en dit celui-ci, ne s'intéressant qu'au contre-transfert et aux interprétations délivrées à partir de l'(auto)analyse du contre-transfert : ne pourrait-on pas étendre cette critique à une pratique des cures supervisées qui finirait pas considérer l'analyste supervisé comme un patient ? A traquer en permanence les intentions cachées du transfert, on en viendrait, dit C. Bollas, à perdre toute sensibilité à la productivité de l'association libre, à sa part d'inconnaissable, dans une maîtrise illusoire. Il n'hésite pas à parler de "système d'écoute paranoïde" que le patient risque de ressentir comme une insuffisance de l'analyste à recevoir les communications inconscientes de l'autre. Le plus remarquable, c'est que ce chapitre soit si convaincant, alors que celui de Jean-Claude Rolland l'est tout autant, qui adopte avec ses patients l'axe central de l'analyse du transfert, mais il est vrai tout à l'opposé de cette compulsion à l' "interpréter" (en fait à l'assujettir) de façon immédiate et presque préventive que dénonce C. Bollas. Ne parle-t-il pas en effet de "patience inhabituelle", de "renoncement à guérir", et des interprétations comme de "très inadéquates constructions d'attentes" à propos des cures de patients borderline ou psychotiques ? L'écoute silencieuse du transfert inconscient ouvre à une "pure temporalité" où pourrait être restaurée une "subjectivité morcelée en identifications multiples et clivées". Le "sentiment de réalité effective" sur lequel César et Sara Botella mettent l'accent peut être retrouvé, au-delà de ce qu'ils nomment la "cure au bord de la crise de nerfs". Leur méthode de lecture serrée des textes de Freud et leur persévérance à maintenir, face au chaos de l'"érotisme du désespoir" du patient cas-limite qui "régurgite et ré-avale sa douleur" dans la réaction thérapeutique négative, une conception du conflit pulsionnel issue de la théorie des névroses, leur permet d'accéder à la temporalité du souvenir infantile qui semblait avoir totalement disparu. Ils réussissent à construire une théorie de la clinique des états limites à partir des seuls textes de Freud, sans même insister sur le passage de la première à la seconde topique comme le fait A. Green, lorsqu'ils travaillent sur la capacité représentationnelle du souvenir infantile ! Pour l'essentiel Ronald Britton (Grande Bretagne), Jorge Canestri (Italie) et Fernando Riolo (Italie) se confrontent au nécessaire débat avec les épistémés contemporaines, en faisant valoir les droits de "la position d'incertitude" ou de la "transformation" permanente. On n'échappe pas ici au sentiment que la psychanalyse risque de se laisser réduire à une ontologie imaginaire, dont Jean-Luc Donnet se démarque : "Pourquoi sommes-nous arrivés... à deux figures aussi contrastées que symétriques de l'analyste silencieux qui lâche un petit mot de temps en temps ou de celui qui, à chaque séance, interprète le transfert ? Pensez-vous que c'est à cause de la théorie et de la culture dans laquelle cela se déploie ? Moi, je pense qu'il s'agit surtout d'options de jeu face à une incertitude fondamentale, c'est-à-dire que la répétition agit le transfert et que l'on ne possède pas de garanties sur le devenir". Antonino Ferro (Italie) suggère de "penser l'impensable" à partir de la métaphore théâtrale de l'improvisation. Norberto Carlos Marucco (Argentine) s'attache à la "formation de la subjectivité" dans une modernité aliénante (Marcuse, Castoriadis) pouvant expliquer certains traits spécifiques des pathologies de ses patients, par exemple l'angoisse résultant d'un déni des pulsions par un contexte culturel se voulant post-oedipien. The last but not the least, Thomas H. Ogden (Etats-Unis), livre ici un beau texte, que le lecteur français trouvera peut-être phénoménologique, psychologisant, pour tout dire intersubjectiviste en diable ! Lisez-le, il restitue admirablement la dysrythmie et l'accordage entre le patient et l'analyste en séance, l'impact du ton de la voix et l'importance de la rêverie. Pour conclure Ce beau livre constitue un miroir de l'activité psychanalytique actuelle, on entre librement dans ses constellations variées avec un plaisir de lecture tranchant avec le sentiment que l'on peut avoir d'une répétitivité de nombreuses livraisons, en se réjouissant de son parti pris, à contre-courant des attentes posées du marché du livre, de penser, avec le nombre de pages qu'il y faut et le temps pour les lire.