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Françoise Dolto et le transfert dans le travail avec les enfants
Agrandir le texte Réduire le texte Carnet/Psy N°108 - Page 14-16 Auteur(s) : Marie-Françoise Laval-Hygonenq
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Françoise Dolto et le transfert dans le travail avec les enfants

Après un premier ouvrage consacré à une lecture actualisée de l'oeuvre de Françoise Dolto, également sous la direction de Claude Schauder, ce recueil rassemble des textes d'analystes ayant travaillé avec F. Dolto. Il rend bien compte de la façon originale dont F. Dolto concevait le transfert dans la cure de l'enfant, en appui sur Freud et Lacan, en se démarquant des positions de M. Klein, A. Freud, ou D.W. Winnicott. Son élaboration théorique princeps concerne la notion d'image inconsciente du corps, dont je donnerai une brève définition prélevée dans cet ouvrage : "l'image du corps se structure par la communication entre sujets et la trace, au jour le jour mémorisé, du jouir frustré, réprimé ou interdit". C'est dans la rencontre entre l'image inconsciente du corps de l'analyste et celle du nourrisson en souffrance que ce dernier peut se construire.

Un article de J. Sédat s'attache à l'examen de l'origine du transfert et nous rappelle qu'en 1890, dans "Traitement Psychique", Freud distinguait l'attente croyante et l'attente anxieuse. Un fil rouge peut être tiré à partir de là, si nous pensons à la foi dans l'autre, comme foi en un sujet de son propre désir, dont témoignait F. Dolto, et à ce qu'elle a pu dire, après coup, de son engagement d'analyste, rappelé ici par Claude Schauder : "Je venais de sortir de l'analyse. Je ne savais rien. Je n'avais pas d'angoisse, et c'est finalement grâce à cela que ces gens s'en sont sortis". Pas d'attente anxieuse, pas d'angoisse d'être à la hauteur d'un maître, pas de carcan théorique, mais une liberté de parole et une jeunesse de penser, avec une attente croyante dans le retour des représentations restées en souffrance, que l'enfant cherche, dans son langage à lui, à faire voir et à faire entendre ; à l'analyste d'écouter-voir le questionnement identitaire de cet appel, et d'être là où le patient a besoin d'être entendu pour repérer son mode de lecture du monde. Françoise Dolto en témoigne par le discours qu'elle adresse au tout-petit, qui la regarde et l'écoute intensément, et aussi aux parents qu'elle interpelle en son nom ; c'est l'attention à la réaction de l'interlocuteur qui permettra de savoir si le dialogue de sujet à sujet a pu s'instaurer ; elle reconnaît cet autre comme un humain à part entière dès la naissance.

Claude Schauder remarque qu'elle parle plutôt de son transfert sur l'enfant que de son contre-transfert ; il note son souci de ne pas entraver les relations que l'enfant doit vivre dans la réalité, et la cite : "chez un adulte, le transfert se fait sur l'analyste, mais chez un enfant, l'oedipe se fait avec les parents. Je ne crois pas que l'on puisse servir de substitut oedipien aux parents avant que l'oedipe ne soit résolu. On ne peut servir que de substitut de mère-sein ou de mère-bras. L'enfant vient vers vous pour que vous fassiez quelque chose ; il faut lui dire en mots qu'il voudrait que vous le fassiez, mais surtout ne pas le faire. Nous, analystes, sommes là, par rapport au père et à la mère, pour que l'enfant se rencontre en eux. Mais non pour qu'il nous trouve à leur place". Je relèverai une citation reprise dans cet ouvrage, tirée du Cas Dominique, 1971, qui est le premier livre publié après sa thèse, (Psychanalyse et pédiatrie, 1939), et qui rend bien compte de sa présence à l'autre, et de sa position éthique : "Il y a, chez l'analyste, un transfert spécifique car il a foi dans l'être humain son interlocuteur, être unique en son genre, sujet de la fonction symbolique, sujet inconscient de l'histoire qui est la sienne, sujet désirant se signifier, sujet appelant réponse à sa question. Pour le psychanalyste, chaque autre est à la fois, et quel que soit son comportement, un représentant de l'espèce humaine". C'est ainsi qu'elle inscrit son travail d'analyste dans un travail de culture.

Dans son beau texte clinique, Voir, regarder, appeler, Eva-Marie Golder témoigne de son attention au langage du bébé et au travail qu'il effectue dans la séance à l'adresse des parents et de l'analyste pour faire entendre son questionnement identitaire. Ce qu'il y a de particulier dans le regard et dans la voix, écrit-elle en référence à Lacan, c'est que ces deux pulsions, la pulsion scopique et la pulsion invocante, mal repérées en tant que telles chez Freud qui a laissé l'analyse des enfants à sa postérité, ne sont pas dans le registre de la demande, mais dans celui du désir.

Françoise Dolto a toujours cherché à être dans la transmission la plus large, elle a parlé sur les ondes, créé des consultations et séminaires publics, une consultation originale pour des enfants d'une pouponnière. Enfin, avec d'autres, elle a ouvert une structure d'accueil spécifique, appelée Maison verte, pensée pour que l'enfant, amené par ses parents ou par un adulte responsable de lui, puisse faire entendre les achoppements de sa venue au monde. De nombreux lieux pour enfants fonctionnent aujourd'hui sur ce modèle. Dans son article sur Le transfert : clef de voûte pour un dispositif d'accueil du jeune enfant, Marie-Hélène Malandrin, co-fondatrice de la Maison verte, nous parle de ces parents et de ces enfants qu'on y rencontre et de ce qu'ils nous enseignent. Plusieurs témoignages nous viennent encore d'analystes eux aussi à l'écoute des tous petits, comme Annie Grosser, Agnès Dupont-Link ou Nicole Yvert. Ce n'est pas du transfert ? interrogent Irène Krymko-Bleton et Véronique Leroux, en référence à Meltzer et à Winnicott, en nous présentant leur rencontre analytique avec Pierre et sa mère dans une structure du type Maison verte, ouverte en 1992 à Montréal. Mais si, c'est du transfert ! leur répond Eva-Marie Golder, en référence à Dolto et aux catégories lacaniennes de Réel, Symbolique, Imaginaire, en nous présentant sa lecture d'un vrai travail interprétatif effectué avec Pierre, soulignant l'inventivité dont il avait fait preuve pour trouver le bon entendeur qui saurait le reconnaître dans son identité sexuée.

L'ouvrage s'achève sur un travail rigoureux et cliniquement très juste de Cristina Burckas, relatif aux circonstances qui amènent à entendre, dans la cure d'un adulte, un tout petit enfant crier. Je ne peux que souligner ici la fraîcheur de toutes les vignettes cliniques que le lecteur va découvrir avec bonheur. Elles portent l'accent sur l'inventivité dont font preuve les enfants qui veulent forcer l'entente de leur interlocuteur pour être reconnus comme sujets désirants. Elles nous font prendre conscience de la souffrance que vit l'enfant, et aussi, comme le souligne Rita Moatti, de la souffrance de l'enfant chez l'adulte qui nous parle, qui a été banalisée, parfois gelée depuis l'orée des temps ; et soudain, grâce à un accusé réception de l'analyste, cette souffrance peut se libérer et s'épanouir en émotions diversifiées, rendant au patient la richesse affective dont il avait été privé.

J'évoquerai pour terminer le témoignage très émouvant d'Anne-Marie Hamad, qui nous parle de ce qui fit rencontre pour elle lors de sa première venue à la Maison verte, avec son fils de quelques semaines. Françoise Dolto lui dit : "Tiens, il a entendu un petit appeler "maman, maman !" à l'autre bout de la pièce. Il a tourné la tête dans cette direction." Au lecteur de ressentir l'effet de cette remarque et d'associer sur sa portée au coeur de toute mère. Merci à toute l'équipe de l'ALDA de nous communiquer si bien le dynamisme de leurs échanges qui s'est poursuivi avec la rédaction de ce livre.