Carnet/Psy n° 160 : Actualités des états limites (partie 1)

Paru le 2012-03-01

SOMMAIRE

ANALYSES D’OUVRAGES

À PROPOS DE

Rodin, 300 dessins. La saisie du modèle. 1890-1917

DOSSIERS

Figures et formes des états limites
Les pathologies en extériorité : le sexuel en état limite
Temporalité
Les états limites chez l'enfant : un concept limite ?
Clinique des fonctionnements limites à l'adolescence : deux modèles psychothérapiques
Le vide devant soi. A partir de "La terreur d'exister"

RECHERCHES

ENTRETIENS

ACTES

HOMMAGES

Paroles d'affect pour André Green
André Green : Une certaine politique de la psychanalyse : ouverture et fermeté
André Green, penseur du négatif
André Green, un maître, un ami
Hommage à André Green : Ecorces et ramures

LE TEMPS QUI PASSE

Le temps qui passe...

LE SITE DU MOIS

Denis Vasse

ÉDITORIAUX

André Green, un artisan du futur

Aucune science ne vit et n’évolue par elle-même, elle a besoin de grands hommes. La psychanalyse n’échappe pas à cette loi, elle qui est aussi une discipline, un mode de pensée. Des grands hommes, il en existe plusieurs types ; certains cultivent la tradition, d’autres l’animent et l’incarnent, lui donnent du mouvement ; d’autres encore lui insufflent leur passion, la renouvellent, la revigorent, la transportent en des langages nouveaux, l’inspirent, lui offrent un souffle, la régénèrent.

André Green était de ceux-ci, mais aussi de ceux-là. Il a offert à la psychanalyse sa propre envergure, sa mémoire surprenante, sa curiosité insatiable, son ampleur de vue, sa volonté souvent déroutante de soutenir les liaisons, les rapprochements, la vitalité de sa réflexion en marche, en devenir ; ses dons d’orateur, sa sévérité mêlée de souplesse, son discernement, son jugement et sa passion ; son combat et sa prudence ; sa capacité d’ouvrir les chemins du futur sans se couper de la sagesse du passé. C’est ainsi qu’il est devenu un des penseurs majeurs de la psychanalyse contemporaine. Les champs qu’il a abordés et étudiés sont immenses, et ses travaux sont respectés par tous les milieux de la culture.

Psychiatre de formation, il fit sienne la grande tradition humaniste de la Renaissance, ainsi que la recherche d’intelligibilité des Lumières. Il retrouva ces qualités dans la pensée clinique de Freud et dans la psychanalyse, cette science de l’inconscient au service de l’humain et de ce qui le distord. C’est ainsi qu’il fut en dialogue direct avec Henri Ey, puis Lacan, Winnicott et Bion, mais aussi avec tous les psychanalystes influents du monde entier. Ses travaux sont devenus des références essentielles ; notamment, les avancées qu’il a proposées de la compréhension des « états-limites ».

Son œuvre géante est traduite en plus de dix langues. Elle réunit plus de 30 ouvrages et de très nombreux articles, conférences et interviews. Sans compter les deux livres qu’il a préparés, et qu’il nous offre en posthumes et pour la postérité. Ses écrits constituent une œuvre pérenne qui fait autorité.

Nous devons à André Green de nombreuses notions devenues familières, comme « le complexe de la mère morte », la désobjectalisation, les processus tertiaires, la tiercéïté, les narcissismes de vie, et de mort, d’importants travaux sur l’affect, la représentation, le langage, les forces de destructivité, le « mal », le rôle de l’objet et de la pulsion, de la sexualité ; et aussi l’introduction du « négatif » dans le champ de la psychanalyse. Ajoutons une approche originale de la fonction maternelle et de la structure encadrante, matrice de la pensée, en lien à l’hallucination négative de la mère.

C’est ainsi qu’André Green est devenu l’un des principaux acteurs du mouvement psychanalytique international.
Il fut invité pour des conférences et des supervisions en Europe, en Amérique latine et Amérique du nord, et fut amené à présenter ses travaux aux congrès de l’API, de la FEP, au Congrès des psychanalystes de langue française.

Ces dernières années, il devint l’un des auteurs les plus influents en Amérique latine. Ses travaux font désormais partie des programmes de nombreux instituts de formation à la psychanalyse et aux traitements psychanalytiques dans toutes les régions du monde. Sa gigantesque culture se traduit par la quantité de livres et d’articles qu’il a consacrés à la psychanalyse appliquée, avec ses études sur la tragédie grecque, sur des artistes de très grande valeur comme Léonard de Vinci, Shakespeare, Conrad, Borges, James, etc. C’était toujours un plaisir, voire une expérience esthétique, d’écouter ses conférences et de suivre ses supervisions.

Il exigeait beaucoup de lui-même, le plus haut niveau, et attendait la même chose de ses collègues ; ce qui pouvait être ressenti comme excessif. C’est par passion pour l’analyse, et du fait de son contact profond avec l’inconscient, qu’il s’exposait de cette façon, ainsi que ses idées, avec toute sa force. Parmi les nombreuses expressions de respect que la communauté psychanalytique lui a apportées, il reçut en 2007, au Congrès de l’API à Berlin, le plus important prix de l’API, The outstanding scientific achievement award. Ce fut un moment de grande émotion pour tous ceux qui y participèrent. Le souvenir de ses mots d’espoir pour l’avenir de la psychanalyse, ainsi que l’ovation qu’il reçut, nous font ressentir, aujourd’hui, la douleur du contraste.

Toute la communauté psychanalytique internationale est en deuil. Et alors que le silence s’impose, c’est André Green lui-même, homme du langage, psychanalyste de la parole, qui nous rappelle que quand l’affect se présente en son fond de douleur, les mots viennent à manquer.


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