Littérature

L’art de perdre
Auteurs : Alice Zeniter
Editeur : Flammarion
Date de parution : 16/08/2017
Présentation : L'Algérie dont est originaire sa famille n'a longtemps été pour Naïma qu'une toile de fond sans grand intérêt. Pourtant, dans une société française traversée par les questions identitaires, tout semble vouloir la renvoyer à ses origines. Mais quel lien pourrait-elle avoir avec une histoire familiale qui jamais ne lui a été racontée ? Son grand-père Ali, un montagnard kabyle, est mort avant qu'elle ait pu lui demander pourquoi l'Histoire avait fait de lui un "harki". Yema, sa grand-mère, pourrait peut-être répondre mais pas dans une langue que Naïma comprenne. Quant à Hamid, son père, arrivé en France à l'été 1962 dans les camps de transit hâtivement mis en place, il ne parle plus de l'Algérie de son enfance. Comment faire ressurgir un pays du silence ? Dans une fresque romanesque puissante et audacieuse, Alice Zeniter raconte le destin, entre la France et l'Algérie, des générations successives d'une famille prisonnière d'un passé tenace. Mais ce livre est aussi un grand roman sur la liberté d'être soi, au-delà des héritages et des injonctions intimes ou sociales.
Commentaires : Ce beau titre énigmatique, qui fait référence à un poème d’Elisabeth Bishop, offre des interprétations plurielles. Si perdre est un art, nombreux sont les artistes, mais au fil de cet ouvrage complexe, on ne sait pas trop qui gagne et qui perd. Si ce n’est Naïma, le personnage pivot de l’histoire, qui gagne en liberté lorsqu’elle accepte de perdre un pays qu’elle n’a jamais possédé car il ne lui a pas été transmis, l’Algérie de son grand-père. Ce dernier, sans l’avoir anticipé ni souhaité, a dû la fuir avec femme et enfants en 1962, pour ne pas avoir soutenu le FLN, qui le menace de mort à l’Indépendance. L’Algérie lui a été interdite et l’a fait «harki», pris entre un pays qui le renie et un pays qui, après l’avoir enrôlé dans la guerre de 40, refuse de l’intégrer pleinement. Ses enfants et petits-enfants portent le poids de ses choix et de son silence. Cette histoire familiale lourde de déni, d’oubli forcené, de honte cachée, emprisonne trois générations, les non dits personnels faisant écho aux non dits historiques. Le malaise diffus que ressent Naïma la conduit, entre refus conscient (en quoi cette histoire devrait elle la concerner ?) et désir inconscient, à amorcer une quête qui dévoile et reconstruit l’histoire d’Ali, le grand-père, d’Hamid, le père, de cette famille prise dans les rets de l’histoire de l’Algérie et de ses conséquences, et la libère de contraintes identitaires jusque là inexplorées. Ce roman superbe est porté par une belle écriture, vivante, imagée, créative sans faux semblant, qui réussit à tenir l’enjeu romanesque tout en retraçant des données historiques, car, écrit Alice Zeniter, «la fiction tout comme les recherches sont nécessaires, parce qu’elles sont tout ce qui reste pour combler les silences transmis entre les vignettes d’une génération à l’autre».