Le goût des arts

Rubrique coordonnée par Cécile Roqué-Alsina
Théâtre

La nuit des rois ou tout ce que vous voulez
Du 22/09/2018 au 28/02/2019
Comédie Française
Auteur : d'après La nuit des Rois de Shakespeare
Mise en scène : Thomas Ostermeir
Présentation : Pour sa première création à la Comédie-Française, Thomas Ostermeier retrouve un auteur qu’il fréquente régulièrement. Réputé pour ses mises en scène alliant fidélité à la situation dramatique et liberté d’interprétation, le directeur de la Schaubühne de Berlin se concentre de plus en plus sur ce qu’il nomme l’acteur-créateur. Il fait ici entrer les comédiens en Illyrie, royaume de l’illusion et de l’artifice, auquel il donne la forme d’un paysage d’émotions à l’envers dangereux, où la folie rôde. Cette comédie des apparences conte l’histoire de Viola, rescapée d’un naufrage – comme son jumeau Sébastien dont elle n’ a pas de nouvelles – qui se travestit, prend le nom de Césario et offre ses services au duc Orsino. Charmé, ce dernier en fait son page et le charge de transmettre son amour à la Comtesse Olivia. Mais Césario/Viola, secrètement séduit(e) par le Duc, excelle si bien dans sa mission que la Comtesse s’éprend de son ardeur. Parallèlement, un quatuor, aux manœuvres éminemment comiques, révèle la face violente de la mascarade amoureuse tandis qu’un bouffon brille avec insolence dans la subversion du langage. C’est dans une nouvelle traduction d’Olivier Cadiot et avec une composition originale à partir de musiques de la Renaissance jouée sur scène, que Thomas Ostermeier présente cette pièce entrée au Répertoire en 1940 et qui n’a pas été donnée depuis 2003. Au-delà du plaisir de la fête, il met en valeur la profondeur des questions existentielles que Shakespeare soulève à partir de cette intrigue amoureuse placée sous le signe du travestissement. De ce désordre du cœur, il retient combien vertigineux peut être l’éveil du désir, troublante la question du genre, complexe la détermination sociale qui touche l’intime.

Visions d'exil, Festival pluridisciplinaire
Du 02/11/2018 au 02/12/2018
Musée national de l'histoire de l'immigration
Présentation : À l’heure où l’Europe s’emploie à refouler définitivement le flux migratoire à coups de lois asphyxiantes, de murs et de barbelés, il appartient à la vigilance de chacun de réaffirmer les principes élémentaires d’assistance à autrui et d’hospitalité. Refusant de prendre sa part de « la misère du monde », le vieux continent se replie sur lui-même, ferme ses portes, décline ses responsabilités vis-à-vis des victimes des guerres et des pays dont il a jadis tracé les frontières. Atteint de sénilité, il s’évertue à ne pas voir dans ces circulations et mouvements de population l’opportunité d’un renouveau et le gage d’un monde moderne. Pour sa seconde édition, le festival Visions d’exil met en exergue la figure de l’Exilé et le portrait qu’on en dresse. Qui sont ces femmes et ces hommes qui ont réussi à passer nos frontières ? Quelles épreuves ont-ils et ont-elles traversées ? Comment ces êtres vivent-ils sur une terre nouvelle, coupés de leurs attaches ? Quels dispositifs et procédures sont adoptés pour les accompagner ou a contrario pour éviter de les accueillir ? L’Exilé c’est l’autre, l’étranger, celui qui ébranle notre monde et qui le fait bouger, celui qui peut nous aider à avancer. L’art permet d’interroger et d’en déconstruire les représentations, en les mettant à distance, en les poussant dans leur retranchement, en les détournant et en les vrillant. Le festival a souhaité privilégier l’expression d’artistes en exil à travers de nombreuses créations (films, spectacles, concerts, expositions, bal hip-hop et rendez-vous dédiés au jeune public) portées par des artistes venus d’Afghanistan, d’Afrique du Sud, d’Argentine, du Brésil, du Cameroun, du Chili, de Centrafrique, du Congo Brazzaville, de Côte d’Ivoire, d’Egypte, de France, de Gambie, de Grèce, de Guinée, d’Iran, d’Irak, du Liban, du Mali, du Pakistan, de Palestine, de République démocratique du Congo, de Russie, du Soudan, du Sénégal, de Syrie et d’Ukraine... Cette année Visions d’exil se déploie du 2 novembre au 2 décembre 2018 en 2 temps forts. Le premier avec et au Palais de la Porte Dorée – Musée national de l’histoire de l’immigration, coproducteur des évènements qu’il accueille. Le second avec et à la Cité internationale des arts sur son site de Montmartre dans le 18e arrondissement. D’autres lieux comme le Mac Val – Musée d’art contemporain du Val-de-Marne et Théâtre - Sénart, Scène nationale sont aussi de la partie.

Un Instant
Du 14/11/2018 au 09/12/2018
Saint-Denis, Théâtre Gérard Philippe
Auteur : d'après La recherche du temps perdu de Proust
Mise en scène : Jean Bellorini
Avec : Hélène Patarot, Camille de La Guillonnière
Production : Théâtre Gérard Philipe, centre dramatique national de Saint-Denis
Présentation : Écrit entre 1906 et 1922, À la recherche du temps perdu est un récit-fleuve de souvenirs, de l’enfance à l’âge adulte du narrateur, et, en filigrane, une intense réflexion sur la vie. Œuvre sur la mémoire et le temps, portée par un style unique – une langue ciselée, savante et pourtant limpide –, elle conjugue l’introspection minutieuse d’une conscience et d’un cœur à l’observation acérée d’une société humaine à l’orée des bouleversements du XXe siècle. Des quelque trois mille pages qui la composent, Jean Bellorini et Camille de La Guillonnière conservent les passages de l’enfance de l’auteur auprès de sa mère tant aimée et mettent en lumière la relation tendre et profonde avec la grand-mère, jusqu’à la mort de cette dernière. Ces deux femmes sont les figures protectrices et aimantes qui encouragent un petit garçon hypersensible dans son éveil à la vie et dans sa lutte contre un asthme sévère et des angoisses existentielles. Devenu homme, il les accompagnera à son tour dans l’épreuve de la maladie et de la mort. Ce faisant, il procède à une analyse fine des mécanismes du deuil, de la distorsion temporelle entre le choc et sa conscientisation. Lorsqu’il décrit cet instant, surgi au hasard d’un geste banal, il est traversé par un bouleversement douloureux de l’âme. Et c’est sans doute parce qu’il veut conserver vivace cette sensation, parce qu’il veut conjurer l’inéluctable affadissement du souvenir, qu’il fige dans les mots ce « fragment d’existence soustrait au temps ». Écrire pour demeurer vivant. Le duo entre Hélène Patarot, complice de Peter Brook, et Camille de La Guillonnière, acteur fétiche de Jean Bellorini, recèle de belles promesses. La délicatesse et la profondeur de leur jeu ne se départissent jamais d’humour.

Sopro
Du 12/11/2018 au 08/12/2018
Théâtre de la Colline
Auteur : Tiago Rodrigues
Production : Teatro Nacional D. Maria II (Lisbonne)
Présentation : On distingue à peine un léger souffle, comme un lointain murmure nostalgique qui soulève délicatement les voiles blancs encore suspendus. Silencieuse, Cristina nous accueille, lunettes sur le nez et texte à la main. Discrète maîtresse de cérémonie, gardienne du temple, dernier fantôme se promenant sur le plateau... Cristina est tout cela à la fois, mais elle exerce surtout l’invisible métier de souffleuse. À son arrivée à la tête du Teatro Nacional D. Maria II, Tiago Rodrigues propose à la souffleuse du théâtre, Cristina Vidal, d’inventer un spectacle autour d’elle. Comme si, pour mieux saisir l’histoire et le fonctionnement de l’institution lisboète, il lui fallait mettre en lumière un métier, une présence qui en porte le rythme quotidien autant que l’épaisseur de la mémoire. Cristina refuse : l’ombre lui convient mieux. Pour la convaincre, le metteur en scène écrit, propose, écoute. Jusqu’à trouver l’endroit juste : Cristina sera sur le plateau, mais ne prendra pas la parole. Entrent alors sur scène trois comédiennes et deux comédiens. Cristina passe de l’un à l’autre, murmure à leurs oreilles des paroles qui leur donnent vie, les fait vaciller au bord de l’incarnation. Des dialogues émergent, mille histoires se dessinent et s’entremêlent. Celle d’un directeur de théâtre qui tente de persuader une souffleuse de monter sur scène. Celle d’une directrice qui tombe amoureuse d’un comédien incapable de retenir son texte. Ou bien encore l’histoire de cette petite fille qui assiste à son premier spectacle dans le trou du souffleur... Les voix, les sons et les gestes qui ont fait palpiter un théâtre pendant des décennies traversent un à un les interprètes. Cristina se souvient de tout, des grands rôles et des amours secrets. Et au détour d’une anecdote sur le métier de souffleur ou sur la vie du Teatro Nacional surgissent, comme par miracle, Bérénice, Antigone ou Harpagon. De méandres en méandres, le spectacle nous mène jusqu’au tendre vertige, dépliant la mémoire d’une époque sur le point de disparaître. Mais, sous la plume de Tiago Rodrigues, ce qui pourrait n’être qu’une douloureuse lamentation devient une ode au pouvoir sensible et politique du théâtre et à tout ce qui frémit autour de la scène, à celles et ceux qui la fabriquent. Toujours limpide, son écriture a la force de la simplicité et de la délicatesse, déployant l'intime jusqu'à l’universel. Et quand Cristina chuchote, on croit entendre le théâtre qui, tout entier, respire. Victor Roussel