La Revue

Condamnés à l'adolescence ?
Agrandir le texte Réduire le texte Carnet/Psy N°38 - Page 18-19 Auteur(s) : Patrice Huerre
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"Notre jeunesse est mal élevée. Elle se moque de l'autorité et n'a aucune espèce de respect pour les anciens. Nos enfants d'aujourd'hui (...) ne se lèvent pas quand un vieillard entre dans une pièce. Ils répondent à leurs parents et bavardent au lieu de travailler. Ils sont tout simplement mauvais" (Socrate). Ou encore : "Je n'ai plus aucun espoir pour l'avenir de notre pays si la jeunesse d'aujourd'hui prend le comman-dement demain. Parce que cette jeunesse est insupportable, sans retenue, simplement terrible ... Notre monde atteint un stade critique. Les enfants n'écoutent plus leurs parents. La fin du monde ne peut être loin" (Hésiode). En cette fin de deuxième millénaire, les mouvements projectifs à l'égard de ceux qui nous rappellent notre vieillissement et notre mortalité ont-ils vraiment changé ? La violence entre les générations aurait-elle laissé la place à une tolérance officielle et volontariste inédite ? Mais alors quelle place resterait à la nécessaire conflictualité pour se construire ? Resteraient les auto-sabotages et quelques formes de violence ? La nouveauté, c'est le formidable attrait que représente l'idée de jeunesse et avec elle, l'envie d'arrêter le temps des générations. C'est pourquoi dans un monde où l'immédiat et l'actualité dominent et organisent bon nombre de réponses, l'histoire prend toute sa valeur. Mais ce besoin d'histoire pour mieux comprendre le présent et penser l'avenir n'est-il pas aussi au coeur de la problématique adolescente, qu'il s'agisse de la question des origines, de l'inscription dans une filiation, dans une société, dans une culture ? Alors ? Que l'adolescence apparaisse comme fait acquis dans les représentations et les discours, et que la "post-adolescence" en rende la terminaison de plus en plus incer-taine, suffirait comme preuve de son existence ? Non, l'adolescence n'existe pas, si ce n'est comme terme définissant notre incapacité à faire passer de l'état d'enfant à celui d'adulte ! La puberté, elle, existe, dans ses composantes physiologique, psychologique et sociale. Les adoles-cents, eux aussi, ou plutôt bien souvent ceux que j'appellerais volontiers les "puberrants". Mais quelle étrange histoire que celle de la notion d'adolescence ! Du mot, adulescens, caractérisant les jeunes hommes citoyens de 17 à 30 ans dans la Rome antique, en passant par son acception désignant un "vieux beau" au XVIIème siècle, ou un "novice un peu niais, un morveux", au XVIIIème, pour en arriver aux définitions contemporaines à partir du milieu du XIXème siècle. Quel curieux chemin reflétant les besoins des époques ! L'âge de la majorité suit les mêmes hésitations : du citoyen romain de 17 ans au majeur à 25 ans dans le droit féodal du XIIème siècle, en passant par la correspondance la plus fréquente de la majorité à la puberté aux environs de 14 ans ! Mais l'adolescence -inexistante jusque là- ne prendra toute sa place, à partir de la deuxième moitié du XIXème siècle, qu'à la mesure de l'extension de la scolarisation obligatoire ... et de l'espérance de vie. Et plus cette place augmentera, plus se constituera une classe d'âge apparemment homogène, avec ses codes et ses usages, fortement entretenus -voire induits- par un marketing actif. Les jeunes, de plus en plus précieux pour l'avenir dès lors que les connaissances évoluent rapidement, seront dans le même temps l'objet de représentations tumultueuses, voire menaçantes, lieu de projections de chaque époque. Avec le triomphe de la Raison, le XIX ème siècle développera l'idée d'une jeunesse irresponsable prévoyant des mesures de "corrections paternelles" et d'enrôlement forcé. Viendra ensuite le temps de la peur de la jeunesse à la "Belle époque". Durkheim parlera des jeunes en 1897 comme facteurs désintégrateurs de la société, ayant "le goût du sang et du viol". En même temps, se créera aux USA une chaire d'hébéologie sous l'égide de Stanley Hall. L'encadrement des jeunes gagnera du terrain tandis que l'adolescence sera l'objet d'études et de théorisations nouvelles, criminologiques, sociologiques, puis psychologiques, en attendant les travaux psychanalytiques d'E. Jones puis d'A. Freud, plus tardifs. A présent, en matière d'adolescence, les études fleurissent, les propositions se bousculent, réponses autant à la fascination exercée qu'au malaise éprouvé. N'est-on pas aussi souvent sollicités aujourd'hui pour répondre à une demande familiale, sociale, scolaire, judiciaire témoignant d'un malaise général, qu'à un sujet humain entre deux âges ? L'adolescent est au cour des enjeux de notre monde, entre enfance et âge adulte, entre famille et société. Pour mieux penser les réponses que nous lui apportons dans le champ de la santé mentale, il importe d'interroger la façon dont nos pratiques professionnelles se sont progres-sivement mises en place et sont aujourd'hui réfléchies en relation avec l'évolution des données pédagogiques, sociologiques, économiques, cultu-relles, démographiques ... Cette approche plurielle ne signifie pas pour autant que nous considérons la souffrance psychique comme simple résultante de ces influences ou comme effet des violences externes infligées à l'être humain. L'objet principal de notre travail est bien l'attention et les soins que nous portons au monde interne de l'adolescent en souffrance, tout en reconnaissant ce qui pèse sur lui, et en particulier les représentations négatives et globalisantes de l'"ado-lescence". Ce n'est pas là la moindre des tâches à une époque où les enfants pré-pubères rêvent d'être, avant l'âge, adolescents, en en mimant les comportements... Où les adultes aimeraient le rester, comme ils se l'étaient promis il y a 30 ans. Et où seuls les adolescents ne le souhaiteraient pas, cherchant à devenir adultes plutôt que d'être condamnés à l'adolescence à perpétuité, dérangeant en cela l'équilibre précaire du château de cartes social !