La Revue

A propos de la résistance narcissique à l'investissement de l'objet, au moment de l'adolescence
Agrandir le texte Réduire le texte Carnet/Psy N°38 - Page 20-21 Auteur(s) : François Marty
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L'adolescence est, par définition, soumise à la violence de l'effraction pubertaire. S'il est habituel de désigner la puberté comme étant à l'origine de cette violence qui se manifeste au moment de l'entrée en adolescence (il ne s'agit pas tant ici de violence agie que de violence interne), il est moins fréquent de rendre compte de celle du narcissisme. Victime habituelle de la violence des pulsions, le narcissisme est rarement mis en cause pour sa propre violence. Il peut pourtant, dans certaines circonstances, attaquer la dynamique de l'investissement de l'objet. Cela semble pouvoir être le cas au moment de l'adolescence, lorsque les objets pubertaires (le corps génital et les objets parentaux) menacent la cohésion du moi. A la violence de l'attaque pulsionnelle correspond une contre-offensive narcissique destinée à protéger le moi et à colmater les brèches ainsi créées par cette attaque de la libido objectale. La libido narcissique est classiquement à l'ouvre au moment de la puberté dans les liens qui s'établissent avec les pairs dans un mouvement de réassurance narcissique, ou dans les phases intermittentes d'investissement positif du parent homosexuel, habituellement haï comme rival odipien. Mais, il existe aussi des cas où le narcissisme est à l'origine d'un refus violent à s'engager dans l'investissement de l'objet, privant le moi de ce lien à l'objet nécessaire à sa propre survie psychique. Le moi devient l'objet nouvellement investi à la place de l'objet odipien pubertaire. Il s'agira alors, dans ce cas, d'une résistance narcissique à l'inves-tissement de l'objet. C'est ce que je propose d'illustrer brièvement avec deux vignettes cliniques. Yves Yves, un grand adolescent de dix-huit ans, vient me consulter pour une gêne persistante liée à l'apparition de rougeurs au visage (pseudo-éreutophobie). Son emploi du temps dépend de la façon dont il peut gérer cette gène : il modifie ses itinéraires pour ne pas risquer des rencontres qui le mettraient mal à l'aise. Il passe de longs moments à se regarder dans la glace le matin dans un mouvement double d'auto-scrutation narcissique et de dégoût de lui-même. Sa mère a peur qu'il devienne homosexuel et le pousse vers les filles. Mais Yves, fasciné par le regard que les hommes portent sur lui, recherche plutôt leur compagnie. Il se sent exister lorsqu'il est traversé par ces regards masculins ; il se sent fondé par eux. La quête de l'objet ne conduit pas Yves vers l'autre (fut-il homosexuel) en tant que porteur du manque, signe de la différence. C'est plutôt pour lutter contre la menace que représente cet autre différent, qui renvoie à la castration, que Yves se protège. Ce repli transitoire vers des bases narcissiques fonctionne comme réassurance face à la menace que constitue l'objet de la génitalité (objets parentaux aussi bien qu'objets d'amour non incestueux). La fonction du regard joue ici un rôle majeur, regard fondateur, nécessaire à tout investissement de l'autre. La violence de l'objet incestueux pousse vers l'investissement narcissique homo-sexuel. Yves se sent trop menacé par cet objet odipien transformé, en même temps que lui-même, par le processus d'adolescence. Vincent Vincent a dix-sept ans. Il est entré en Hôpital de jour depuis trois ans, à la suite d'une décompensation psycho-tique. Le contact avec lui nécessite une grande prudence de ma part : très vite il se sent menacé par ma parole. Il me faut traduire sa langue, ses néo-logismes, pour tenter d'entrer dans son monde impartageable. Il se plaint, sur un mode hypocondriaque, de diverses douleurs, dont quelque chose qu'il a dans la gorge et qui le gêne. Cette plainte revient avec insistance; il essaie de faire des dessins de cette "chose". Je finis par comprendre que cette gène qu'il réifie sous la forme d'une chose en lui est l'expression de son angoisse. Vincent ne sait pas traduire pour lui-même les éprouvés corporels liés aux émotions. C'est au moment de son entrée en puberté qu'il a éprouvé une intense difficulté à communiquer avec les autres. Sollicité par les mutations de son corps à établir de nouvelles relations aux autres, il s'est replié, sur un mode psychotique, sur l'investissement de son corps propre. Le narcissisme est ici une protection primaire vitale contre la menace que représente l'autre, avant même que cet autre soit perçu dans sa dimension sexuée. Dans ce cas, la violence du pubertaire mène à la désorganisation psychotique. Dans le cas de Vincent, le registre odipien pubertaire échoue à se constituer comme tel : l'autre ne vient pas en position de tiers. La violence de la régression narcissique traduit celle de l'attaque pubertaire. Dans le cas de Yves la résistance narcissique se produit dans un contexte odipien : le retrait narcissique se présente comme une régression et un refuge vers la position de latence, à l'abri de la menace que constituent les objets pubertaires. Réaction narcissique face à la violence pubertaire L'événement pubertaire perturbe gravement l'équilibre narcissique, mettant en danger la cohésion du moi, risquant d'effondrer le sentiment de continuité d'existence, face au vécu traumatique lié à l'effraction pubertaire. Les défenses du moi se montrent insuffisantes à lutter contre cet effet déstructurant et la menace d'atteinte narcissique qui s'ensuit. Face à ce danger, le moi peut avoir recours à divers modes de défense, plus ou moins élaborés selon le degré de développement qu'il a atteint. Il peut choisir de fuir en avant, d'attaquer les objets menaçants, de dénier, de cliver, quand l'usage du refoulement s'avère insuffisant. C'est toute l'histoire du moi et celle du sujet qui sont ici convoquées pour tenter de résoudre au mieux cette difficulté nouvelle. La difficulté est-elle totalement nouvelle ? Totalement, non. Elle reprend, dans les cas ordinaires, les données essentielles de la problématique odipienne infantile, la puberté réactivant les fantasmes de l'enfance. Mais il y a du nouveau, en particulier, sur le plan corporel. Nul mystère là-dessus, le corps pubère est génital, et laisse de ce fait derrière lui le corps phallique de l'enfance. La façon de nouer des liens aux objets parentaux est également nouvelle. Ces objets sont resexualisés, comme ils l'avaient été dans l'enfance mais, cette fois-ci, avec la nouveauté de la donne génitale pubertaire. La puberté donne à l'enfant devenant adolescent un surplomb sur son enfance, elle lui donne les moyens de réinterpréter son enfance à la lumière de la révélation de la sexualité génitale. Dans les cas de fragilité narcissique importante, l'attaque pubertaire -la puberté poussant à la réalisation des fantasmes incestueux et parricides- peut entraîner l'adolescent à passer à l'acte et/ou malmener le narcissisme en trans-formant l'image du corps de l'enfance (les dysmorphophobies). La défense narcissique va être d'autant plus forte que l'organisation du moi reposera sur des bases fragiles. La libido narcissique va chercher à s'investir en désinvestissant l'objet source de menace et en (ré)investissant le moi, les zones érogènes, la prégénitalité, suivant en cela la voie inverse de celle de l'investissement de l'objet. Conclusion Au moment de l'entrée en puberté, la violence qui s'exerce contre le moi émane de deux sources. L'attaque est interne, en provenance de la libido : les fantasmes pubertaires expriment la resexualisation des imagos parentales. L'attaque vient également du corps pubère, considéré comme objet (externe) menaçant l'équilibre narcissique du sujet. La coïncidence de ces violences peut produire un effet traumatique mettant en danger le sentiment de continuité d'existence. Lorsque la violence pubertaire ne parvient pas à s'intégrer à l'investissement pubertaire de l'objet, le retrait narcissique entrave le processus d'adolescence. Le moi est sauvé du risque de son anéan-tissement, au prix d'un retrait de l'investissement de l'objet. C'est ce que l'on observe dans certaines formes d'investissement (narcissique) homo-sexuel. Ce travail de sauvetage est également tenté dans la psychose pubertaire. Mais, dans ce cas, le moi semble emporté par la régression narcissique. Dans la plupart des autres cas, au contraire, si, dans la dynamique de l'investissement d'objet pubertaire, le narcissisme s'appauvrit, il n'en reste pas moins qu'habi-tuellement il est, en retour, nourri par cet objet pubertaire; cet échange garantissant l'équilibre du rapports narcissico-objectal.