La Revue

Pas-sage vers le sujet enamouré
Agrandir le texte Réduire le texte Carnet/Psy N°38 - Page 26-28 Auteur(s) : Didier Lauru
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L'adolescence est un temps de transition entre le monde de l'enfance et celui de l'adulte. La puberté, fait biologique et physiologique sonne le rappel des pulsions et va entraîner les transformations corporelles que tout un chacun connaît. Sur cette base peuvent alors se mettre en place des processus, des problématiques adolescentes. Ces problématiques vont permettre la survenue éventuelle d'états amoureux que j'aime à nommer pour ma part phases d'énamoration, pour souligner l'importance des temps initiaux, et la phase progrédiante de l'inves-tissement du sujet dans son rapport amoureux. Ce lien tout particulier à l'autre devra être précisé pour cheminer dans les arcanes du rapport amoureux. Afin de discerner comment ces dynamiques psychiques particulières mettent à l'épreuve la structure du sujet, pouvant aller jusqu'à la fragiliser gravement voire la déconstruire. Mais ce qui a retenu mon attention, ce sont les différents avatars symp-tomatiques des adolescents aux décours de phases amoureuses, plus précisément dans leurs aspects psychotiques en clinique institu-tionnelle ou de leurs symptomatiques névrotiques dans le cadre d'une pratique privée. Je formule l'hypothèse d'un passage dans la structure qui peut s'entendre alors comme une mise à l'épreuve de la solidité et des facultés d'adaptation de la structure, quand elle va traverser la tempête pulsionnelle et passionnelle du rapport amoureux. Petite pré-cision: les phases d'énamoration s'initialisent dans ces périodes adolescentes mais elles ne sont nullement spécifiques de l'âge adolescent. Elles peuvent survenir, je vous rassure, à tous les âges de la vie. Passage ? Employé au sens spatial, dans le fait de franchir un palier, une étape, il entre dans l'expression rite de passage, définie par Van Guenepp dans un ouvrage qui porte ce titre. Cependant, il me paraît discutable de parler ici de rite de passage. Le passage serait aussi un entre deux, tel Oedipe partagé entre deux pères, un qu'il a tué réellement et l'autre qu'il aime tendrement et qu'il veut épargner. Il n'y a pas de possible adolescence sans ce passage par le meurtre symbolique du père, qui fait que la dette se trouve déplacée. L'adolescent, une fois ce meurtre symbolique accompli aura à payer sa dette. Ce qu'il fera allègrement en se mettant au travail ou en développant des symptômes faisant barrage à sa jouissance. Tant que le sujet adolescent n'a pu franchir ce pas, d'amorcer le meurtre symbolique du père, il reste dans une passe difficile, une mauvaise passe pourrait-on dire. La bascule des identifications et la constitution du fantasme incarnent les deux pôles essentiels de la constitution du sujet adolescent. Quelque chose se construit, se constituant en fait comme objet perdu définitivement. L'angoisse se situe face à l'affrontement de l'acte sexuel. La rencontre du sensuel le confronte à une angoisse de ce que pourrait être une jouissance sexuelle orgastique. Un espace de tentative de fusion avec l'autre dans l'espace fugitif de la jouissance de l'orgasme partagé. Suprême leurre qui tend à la fusion cosmique ou au sentiment océanique décrit par Ferenczi. C'est la seule façon pour l'adolescent de sortir de ce que révèle le pulsionnel de cette jouissance. Soulignons la recherche du même, l'ipséité dans l'état amoureux. Il existe une volonté effrénée de trouver des points communs, des traits de ressemblance y compris s'ils n'existent pas. Gommant par là toute différence possible, sans toutes fois aller jusqu'à effacer la différence des sexes. L'anthropologie de l'amour L'aspect sauvage et indompté de l'amour peut aussi déranger l'ordre établi. L'amour au début endogamique, a posé les problèmes qui ont abouti selon l'hypothèse de Freud au meurtre du père de la horde primitive. C'est donc ici le moment de bascule vers l'exogamie. La sauvagerie et la force de l'amour poussent ainsi le sujet à la transgression, ou à la clandestinité. L'amour peut être socialisé, témoin d'un haut degré de civilisation de l'humain, mais il est toujours dangereux potentiellement pour le socius. Mais l'amour est bipolaire : motion tendre et motion sexuelle. Oscillation permanente, entre désir sexuel qui ne demande qu'à être assouvi direc-tement, et désir sublimé qui représente un idéal de civilisation. Il existe un hiatus entre les sources somatiques de la sexualité et la sexualité dans sa dimension psychique. Dans l'amour amoureux, l'autre est institué plus comme un autre moi-même. L'idenfication amoureuse est une forme d'identification particulière. Celui qui aime est tenté de trouver sa complétude dans l'autre, forme singulière de l'aliénation dans l'autre. Freud a démembré différents types d'identification : primaire, archaïque au père primitif, puis secondaire : narcissique et hystérique. Freud définit alors un trait spécifique d'identification le "Einziger zug", que Lacan a traduit par trait unaire. Ce trait unaire nous intéresse parce que, comme le souligne Freud, ce n'est pas spécialement quelque chose qui a à faire avec une personne aimée, la personne peut être indifférente. "Ce trait unaire, choisi comme constituant la base d'une identification". Les phases d'énamoration participent autant d'une identification hystérique au désir de l'Autre que d'une identification au trait unaire. Ce trait retrouvé dans l'autre, peut laisser entrevoir la tentative de complétude dans l'autre que représente l'état amoureux. Parmi les nombreux écrivains et poètes qui ont parlé d'amour (parlez-moi d'amour, dites-moi des choses tendres dit la chanson) j'en citerai un des plus significatifs. R. Barthes écrit dans Fragments du discours amoureux, que "Discréditée par l'opinion moderne, la sentimentalité de l'amour doit être assumée par le sujet amoureux comme une transgression forte, qui le laisse seul et exposé; par un renversement de valeurs c'est donc cette sentimentalité qui fait l'obscène de l'amour". L'amoureux veut tout donner à l'autre et y compris ce qu'il n'a pas. Il fait don de soi, sans attente de contre partie dont le paradigme serait l'amour courtois du moyen âge. Le lien amoureux s'inscrit dans l'exclusive. Plus aucune autre relation d'objet ne tient au profit de la focalisation sur un seul : elle (il) n'a plus d'yeux que pour elle ou pour lui. C'est conjointement, une rupture avec un mode de relation habituel aux autres. Il se produit une sorte de trauma affectif. Les sujets énamourés décrivent la construction d'un monde à deux, monde intime fait de signes de reconnaissances et de connivences, de silences compris et complices. Cela pouvant aller jusqu'à un langage commun qui inclut un langage des regards ou des gestes. Ceci nous renvoie à la clinique des relations précoces mère-enfant. En particulier dans cette période où il existe, en dehors du bain signifiant dans lequel l'enfant est immergé, des types de communication infraverbales qui se jouent en miroir du visage de la mère, à l'instar de ce que Winnicott a décrit. Il faut aussi tenter un rapprochement avec le stade du miroir. Le regard de l'amoureux : l'énamoration Les qualificatifs utilisés pour dépeindre la fascination et la captivation par le regard sont des métaphores fortes et imagées. Le foudroiement, le fameux coup de foudre électrise : l'attirance attise le sujet. Le regard est-il premier dans cette affaire ? Il faudra un examen attentif pour tenter de discerner la convocation au regard de l'autre, et la primauté du signifiant. En clinique, les adolescents décrivent très minutieusement en quoi ils sont pris dans et par le regard de l'autre, épris du regard de l'autre. Il suffit de les voir quand "ils se bécotent sur les bancs publics". Les parades amoureuses à l'instar de ce que décrivent les éthologues sont des figures de la séduction et de la fascination amoureuse. Les regards amoureux n'ont d'équivalents que les poussées de fièvre verbale des amoureux transis. Saisi alors par un besoin impérieux et irrépressible de parler... de qui, sinon de l'objet aimé. La voix se noue autour des repré-sentations de la parole, mais aussi la voix se conforme aux représentations sociales de la virilité et de la parole d'homme. Celui dont la parole est une vraie parole et qui ne défaille pas comme a pu l'être la parole de l'adolescent qui dans sa tessiture ne tenait pas sa voix dans le temps de la mue. La voix est alors possiblement un support du désir redoublé par la parole, qui elle, tente de formuler ce même désir. Le regard et la voix dans le miroir La place qu'occupe pour le nourrisson le regard et la voix de la mère, lors du stade du miroir est directement orientée par la différence des sexes. elle sera prépondérante pour la constitution de l'identité sexuée du sujet. Dans tous les cas, la mère est située à une place d'idéal du moi par l'enfant au miroir. Le corps pubère aura à revivre cette expérience du miroir. D'une part quand il sera confronté à son être sexué de façon plus vive au décours de la puberté, et d'autre part quand il aura à se situer phalliquement dans les différents avatars des phases amoureuses. La différence des sexes n'a en effet qu'un référent unique pour les deux sexes anatomiques, c'est le phallus. La reconnaissance par l'adolescent de cette différence des sexes est un des éléments fonda-mentaux de structuration du sujet. Le chemin qui déterminera les voies de la sexuation du futur sujet adulte se trace en grande partie dans l'expérience du miroir : dans les modulations du regard et de la voix de la mère. Les signifiants sur lesquels repose la structure du sujet enfant vont se réarticuler entre eux, sous l'effet de la poussée nouvelle du sexuel, afin qu'une nouvelle identité sexuelle se constitue. Non seulement l'adolescent redécouvre que sa mère est aussi une femme mais il aura besoin de s'en éloigner et de se poser sérieusement la question de la jouissance de cet autre maternel. D'autre part, le père devient à ses yeux un homme et il devra réarticuler les différents pères entre eux. Le père imaginaire, celui de l'enfance est bien sûr fortement idéalisé. Celui-là devra imman-quablement changer de statut pour l'adolescent. Le père réel serait du côté de l'homme, et enfin le père symbolique serait celui que l'on s'accorde à placer comme père de la horde, c'est-à-dire en tant que père mort au moins symboliquement. Ce sentiment d'énamoration à l'adolescence pourrait être une des façons d'éviter de se retrouver confronté à une castration. Celle-ci serait d'autant plus insoutenable que la promesse d'une jouissance nouvelle est venu le bercer d'une illusion supplémentaire. Mais la plus grande illusion ne réside-t-elle pas dans ce sentiment de complétude dans l'Autre qui habite tout sujet amoureux ? L'âge semble ne pas faire de prise à l'affaire car le sujet adulte est lui aussi soumis au risque de tomber amoureux et de vouloir croire, encore une fois, à ce doux vertige de l'illusion de trouver sa complétude dans l'autre, de pouvoir enfin réaliser son fantasme. Ici le fait de structure se situe dans ce renvoi au stade du miroir et dans cette illusion spéculaire que l'unité est là dans son propre corps, mais sans encore se dissocier vraiment de l'autre, la mère, sous le regard duquel il est. Le regard est central dans le miroir. Il prend une place essentielle, dans cette réédition qu'est l'enamoration, principalement dans son trait inaugural du coup de foudre. Mais l'adolescent va passer par un certain nombre d'errements, voire de répétitions de son rapport aux autres avant de se stabiliser autour d'une position inconsciente de sujet sexué. Ce positionnement demeurera instable tant que l'élaboration de son fantasme ne sera pas achevée. Cette construction du fantasme sera le garant de sa situation de sujet adulte, inscrit dans ses signifiants et dans les modalités singulières de sa castration. C'est la possibilité de "tomber" amoureux, dans cette chute du sujet de la rencontre singulière avec l'autre, où le risque majeur serait de se fondre, voire de se perdre dans l'autre. L'adolescence est pour beaucoup, bien chaotique, mais c'est un passage obligé. Est-ce à l'image de l'énamoration un mal nécessaire ? Dans tous les cas, c'est une épreuve qui inscrit dans le sujet la trace du perpétuel inachèvement de l'amour.