La Revue

Autisme et handicap ou la guerre des "pénombres"
Agrandir le texte Réduire le texte Carnet/Psy N°39 - Page 14-16 Auteur(s) : Bernard Golse
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W. R. Bion a parlé à plusieurs reprises dans son oeuvre de ce qu'il appelait des "pénombres d'associations". Il voulait dire par là que chaque mot, chaque concept, chaque notion se trouve en fait - immanquablement - entouré d'un halo de représentations connexes qu'ils draînent avec eux et qui en représentent en quelque sorte l'ombre portée. Halo, ombre portée, pénombre... comme on le voit, les choses ici dans le clair-obscur mais il importe cependant de renforcer le clair au détriment de l'obscur, soit l'explicite au détriment de l'implicite !

Selon W. R. Bion, toute représentation mentale et partant, tout mot comporte une partie "publique" qui permet que l'on se comprenne entre interlocuteurs et qui conditionne donc la possibilité même de la communication, mais comporte également une partie "privée" faite des expériences biographiques, relationnelles et sensitivo-sensorielles propres à chacun. Cette partie privée des représentations mentales est bien entendu plus délicate à communiquer à autrui mais sa prise en compte nous aide à comprendre qu'en parlant, nous ne partageons au fond, à partir des mots, qu'un tout petit dénominateur commun qui ne dit pas grand-chose du monde représentationnel spécifique de chacun d'entre nous. Vision pessimiste ou réaliste de la communication ? A chacun d'apprécier... Quoi qu'il en soit, plus la partie publique est importante, mieux on se comprend mais plus la représentation est alors "saturée" et d'une certaine manière figée par toute cette pénombre d'associations de pensées, certes partagées par beaucoup mais qui viennent en fait obscurcir les choses en ne laissant plus de place, aux associations de pensées personnelles et novatrices.

Le parler par clichés correspond à ces situations où la partie publique des mots employés est portée à son maximum mais où la force du langage s'appauvrit d'autant. Louis Wolfson, dans Le schizo et les langues, a montré au contraire comment le psychotique peut être amené à rechercher une langue qui soit dépourvue de toute partie publique, soit une langue idiomatique.

La poésie représente peut-être la seule voie qui permette d'accroître autant que faire se peut la transmission de la partie privée des représentations (la vision du monde par le poète) et de révéler au lecteur ses propres parties privées tout en usant des mots de tous les jours, c'est-à-dire d'une communication fondée sur l'acceptation de mots à forte partie publique mais dont les agencements et les liaisons s'avèrent inédits, de même que les contours prosodiques ainsi produits.

Alors, tout ce détour, pourquoi ? Parce que, en matière de maladie mentale et de handicap, les mots que l'on emploie possèdent souvent de très fortes pénombres d'associations, précisément. D'où, me semble-t-il, la confusion qui peut résulter du fait de parler, en français tout au moins, d'autisme infantile en termes de handicap. Certes, être autiste ne constitue sans doute en rien un avantage, mais tout de même il faut bien distinguer les choses. Le terme de maladie mentale convoque principalement l'idée de soins et de thérapeutique. Le terme de handicap, en revanche, convoque principalement l'idée d'éducation, de rééducation et de pédagogie. Et la différence est de taille.

Non pas que les enfants autistes n'aient pas besoin d'être éduqués ou réeduqués parallèlement à leur traitements. Non pas que les enfants handicapés n'aient pas souvent besoin de soins psychothérapiques parallèlement à leur prise en charge réeducative ou pédagogique.

Il existe en effet une dialectique très étroite entre les registres de l'éducatif et du thérapeutique, ne serait-ce que parce que soigner permet d'apprendre et parce que apprendre fait du bien. Ce qui permet, au passage, d'insister sur le fait que les enfants autistes ont besoin simultanément et de soins et d'apports pédagogiques. Se concentrer exclusivement sur le soin des enfants autistes en attendant que le désir d'apprendre leur vienne apparait ainsi comme une position fausse, tant sur le plan technique que sur le plan éthique : on ne peut se permettre d'attendre que le problème du désir soit résolu pour aider l'enfant à découvrir le monde, sauf à vouloir le et se confronter au Désert des Tartares...

A l'inverse, considérer l'enfant autiste comme une sorte de sac propre à être rempli de connaissances encore inutilisables par lui au plan de la signification et du plaisir de fonctionnement revient à se cantonner à une vision purement quantitative de l'acte éducatif, à des objectifs adaptatifs à court terme et au mieux fondés sur l'espoir illusoire qu'un jour peut-être, tout ceci prendra spontanément sens pour l'enfant... Seule parait donc raisonnable la troisième voie qui consiste à associer d'emblée et le plus étroitement possible une approche thérapeutique et une approche éducative des enfants autistes.

Mais le principal danger de réduire l'autisme infantile au concept de handicap ne réside pas en fait seulement là. La distinction n'est pas purement académique. Elle comporte des conséquences directes sur le plan de nos actions cliniques.

- Qui dit handicap, aura généralement tendance à attendre que le handicap soit nettement instauré pour mettre en place des mesures d'aide propres à le compenser ou à le contourner.

- Qui dit maladie mentale, en revanche, aura plutôt tendance à intervenir le plus en amont possible du tableau psychopathologique complet, soit le plus précocément possible au niveau des tout premiers signes d'alarme ou d'alerte.

L'enjeu est donc crucial car il est maintenant clairement démontré que le pronostic de l'autisme infantile dépend fondamentalement de la continuité des prises en charge mais aussi, voire surtout, de la précocité du dépistage et de l'instauration des prises en charge. Même les grandes classifications internationales (DSM IV et CIM 10) qui n'ont pourtant pas une vocation psychopathologique prévalente (c'est un euphémisme!) s'accordent pour dire que l'autisme infantile se déclare toujours avant trois ans, qu'il soit primaire ou secondaire. Autant à trois ans, les choses paraissent déjà enkystées et difficiles à faire régresser en raison des cercles vicieux relationnels qui se sont rapidement mis en place autour des dysfonctionnements intéractifs précoces.

Autant, les choses paraissent d'abord plastiques et probablement réversibles dans un grand nombre de cas quand on se donne les moyens d'intervenir avant que se soit installée, structurée et cristallisée la symptomatologie complète des troubles autistiques ce qui donne, me semble-t-il, toute sa valeur au concept de "processus autistisant" si utilement proposé par un auteur comme J. Hochmann.

Comme on le voit, il ne s'agit pas seulement de se battre sur les mots. L'avenir des enfants autistes dépend dans une grande mesure de ce que nous mettons derrière les mots utilisés pour parler de leurs difficultés. Nous sommes peu à peu et difficilement sortis de la polémique stérile qui a longtemps opposé, en matière d'autisme infantile, les tenants de l'organogénèse exclusive et ceux d'une psychogénèse exclusive. Le modèle polyfactoriel (héritier du concept freudien de "série complémentaire") a finalement et heureusement prévalu. Ne compromettons pas aujourd'hui ces précieux acquis en utilisant des mots qui masqueraient le retour subreptice des conflits idéologiques ainsi estompés derrière une guerre inavouée au niveau des pénombres associatives.

L'autisme infantile, et surtout les enfants autistes eux-mêmes, ont tout à gagner à ce que l'on pense à eux en termes de maladie mentale et non en termes de handicap exclusif, même s'il va évidemment de soi que la pathologie autistique donne bel et bien lieu à une situation de handicap. Elle donne lieu à une situation de handicap mais elle n'est pas seulement un handicap. L'axe psychopathologique ne doit pas être lâché et c'est seulement ainsi que les formidables avancées actuelles des neurosciences pourront être progressivement intégrées au sein d'un modèle etiopathogénique global et cohérent.

N'oublions pas non plus que les mécanismes de clivage qui nous guettent toujours sans relâche, se trouvent particulièrement à l'oeuvre dans le champ de l'autisme infantile qui induit par lui-même ce que W. R. Bion, encore, a décrit comme un processus " d'attaque contre les liens ". Autrement dit, dans le champ de l'autisme et des psychoses précoces plus encore que dans tout autre champ : à céder sur les mots, on finit toujours par céder sur les idées.