La Revue

Inadaptation et handicap, de la clinique à l'histoire
Agrandir le texte Réduire le texte Carnet/Psy N°39 - Page 19-20 Auteur(s) : Olivier Rachid Grim
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"Mon enfant a été refusé à l'école, c'est du racisme!". C'est sur ces paroles outrées que la mère de Jean, enfant trisomique de trois ans, fait irruption dans mon bureau, la voix tremblante et les yeux embués par des larmes. Pourtant Jean est autonome. Suivi depuis sa naissance par une équipe spécialisée, il a fréquenté sans difficultés la crèche, dont il a tiré grand profit. Et puis ce rejet massif, agressif : "Votre enfant est inadapté, il n'a pas sa place dans notre établissement." Les mots de la mère résonnent encore, "C'est du racisme !", alors même que je me dis "Elle exagère, la douleur l'égare" et pourtant...

Christian Rossignol (1) nous révèle les conditions de la naissance du terme générique d'enfance inadaptée. Le 15 avril 1942 est marqué par "le retour aux affaires" de Laval, avec lui l'extrême droite pro-nazi fait son entrée au gouvernement de Vichy. Dans le cadre d'un projet politique fondé sur la victoire des nazis où "la France pourrait jouer le rôle d'un brillant second", Laval commandite la création du Conseil technique de l'enfance déficiente ou en danger moral qui verra le jour par arrêté du 25 juillet 1943. La première commission du conseil technique, présidée par le docteur Georges Heuyer, fondateur de la neuropsychiatrie infantile, se donne pour tâche inaugurale de créer une appellation globalisante qui vise à désigner l'ensemble des enfants concernés. Deux notions sont en concurrence, celle d'enfance irrégulière, qui privilégie la dimension culturelle du problème, celle d'enfance inadaptée qui privilégie la dimension biologique. C'est bien entendu cette dernière qui devait être adoptée.

Sur cette base, la commission mettra au point "une nomenclature et classification des jeunes inadaptés" présentée le 11 janvier 1944 par le professeur Daniel Lagache qui définira, entre autres, dans un "souci de traitement", les -je cite- récupérables, les semi-récupérables et les non-récupérables. Le docteur Dublineau, également membre de cette commission, proposait quant à lui "de séparer nettement adaptables, semi-adaptables et inadaptables". Ces travaux aboutiront, selon la formule de Christian Rossignol, "à la mise en place sur l'ensemble du territoire national d'un redoutable dispositif de dépistage": les "Offices Publics d'Hygiène Sociale", destinés à alimenter des "Centres d'observation et de triage". Au plus fort de la mise en place de "la solution finale", il est aisé de conclure à quel "traitement" étaient soumis ceux qui étaient classés "inadaptables" ou "irrécupérables". Les 26 et 27 juin 1944, soit trois semaines après le débarquement allié en Normandie, ce conseil technique reste préoccupé par l'urgence de voir aboutir ses travaux, seule la libération de Paris en août 1944 stoppera la machine infernale. L'emprunt d'un terme ou son emploi n'est jamais innocent, l'étymologie d'un mot correspond à une idéologie et la méconnaître n'empêche pas de la véhiculer. Ces pages noires et déprimantes de notre histoire montrent peut-être pourquoi, dans les valises du plan Marshall, l'idéologie du vainqueur a pris la place de l'idéologie du vaincu. C'est à dire comment à partir de 1945 la notion de handicap, notion d'essence anglo-saxonne et dont Henri-Jacques Stiker a retracé une anthropologie historique exemplaire, a supplanté progressivement celle d'enfance inadaptée.

Tout débute au XIVe siècle avec un jeu connu sous le nom de New Fair, qui s'est transféré au cours des XVIe et XVIIe siècles à la vente de chevaux, puis par translation métonymique, au XVIIIe siècle à l'hippisme. Au XIXe, le concept hippique de handicap s'appliquera à d'autres sports, avec l'idée d'égaliser les chances des concurrents, soit en imposant aux meilleurs un désavantage sous forme de poids plus importants, de distances plus longues à parcourir, soit en accordant des avantages aux réputés moins forts. L'usage de handicap et handicapé liés au champ de l'infirmité est repéré dès le début du siècle aux Etats-Unis. Dans les exemples donnés, qui insistent sur le désavantage social, il s'agit aussi bien d'enfants que d'accidentés du travail, l'usage est donc générique et identique au nôtre, avec cependant une cinquantaine d'années d'avance. Il faudra en effet attendre en France l'année 1957 pour que le terme handicap apparaisse officiellement pour la première fois dans un texte de loi sur le reclassement des travailleurs handicapés. A ce propos H-J. Stiker écrit : "L'antériorité de l'emploi nord-américain pose deux questions : l'usage du mot en français vient-il directement des Etats-Unis ? Si oui, pourquoi ce décalage important entre une utilisation qui remonte au début du siècle et une adoption qui se situe dans les décennies cinquante et soixante ?"

Il y répond en postulant que ce sont des associations caritatives franco-américaines, engagées dans la reconstruction de l'Europe à l'issue des deux conflits mondiaux, qui ont permis l'introduction progressive du mot en France. La montée en puissance des associations, et notamment celles regroupant les parents, aurait imposé le terme handicap par euphémisme, considérant les termes infirmes, invalides, impotents, incapables et même diminués par trop défectifs. C'est donc par métaphores, métonymies successives et euphémismes répétés, que la notion de handicap s'est progressivement construite à partir de celle du jeu pour devenir ce que H-J. Stiker (2) nomme une nouvelle figure historique de l'infirmité. Dans le secteur spécialisé, la formule « un enfant porteur de handicap » est monnaie courante, cet euphémisme déculpabilisateur pour celui qui le prononce, destiné à éviter l'amalgame entre l'être et la chose, est paradigmatique de la vision du monde qui s'attache au mot handicap. Le porteur de handicap a un statut ambivalent, entre sublime et monstrueux, mi-ange, mi-démon, représentant la quintessence de l'humanité qui travaille à s'élever vers le divin, et l'humanité qui sombre ou retourne vers une Nature informe, chaotique, monstrueuse. La notion d'égalisation fait que le porteur de handicap doit être ramené vers une norme, une moyenne, où il s'agit de réduire un écart qui s'avère être à la fois un écart supérieur et inférieur. La notion de handicap est un regard social et historique sur l'infirmité au construit récent qui, après une lente évolution sur près de six cents ans, a atteint sa pleine maturité en notre siècle. Cette notion l'emporta, dans une joute historique tragique, sur cet autre construit que fut la notion d'enfance inadaptée.

1- Rossignol C. (1998), Quelques éléments pour l'histoire du « Conseil Technique de l'Enfance Déficiente et en Danger Moral »-1943- Approche sociolinguistique et historique, Le temps de l'histoire, N°1.
2- Stiker H-J.,  (1990), Histoire des représentations du corps infirme, Colloque  APF, Pratiques médico-sociales, immigration et autres cultures, Paris.