La Revue

La trichotillomanie: une clinique de la séparation ?
Agrandir le texte Réduire le texte Carnet/Psy N°1 - Page 10-13 Auteur(s) : Laurent Barbrel
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I Introduction

En 1889, M.Hallopeau(17), dermatologue français, décrivait et baptisait la trichotillomanie, conduite d'arrachage compulsive des cheveux ou de poils. Depuis lors, la trichotillomanie a subi des fortunes diverses. Son actuel retour sous les feux de la rampe, à une époque où l'on assimile l'arrachage des cheveux chez l'enfant à la dermatose de léchage des extrémités du labrador(26bis, 27), pourrait bien être inféodée à une conception théorique univoque de sa genèse plus liée à l'intérêt commercial des vendeurs d'inhibiteurs de la recapture de la sérotonine en mal de nouveaux créneaux qu'à un intérêt épistémophilique ou philanthropique. Amenés à prendre en charge plusieurs patientes trichotillomanes, nous avons tenté d'explorer et de mieux comprendre cette singulière conduite sur un plan clinique dans un premier temps, sur un plan psychopathologique dans un second. «Un cheveu même a son ombre», dit le Coran; mais que se cache-t-il dans cette ombre ?

II Rappels épidémiologiques et cliniques

II-1 Rappel épidémiologique

II-1-1 Prévalence

Une étude faite sur une population de 2534 étudiants par G. Christenson, retrouve une prévalence sur la vie de 0,6 %. Assouplissant ses critères diagnostics l'auteur arrive à porter le diagnostic chez 1,5% des sujets de sexe masculin et 3.4 % des sujets de sexe féminin(9). Chez l'enfant plus petit, les données épidémiologiques sont moins systématisées ; la formulation de J. Ajuriaguerra(1) -«moins rare qu'on ne croit» - résumant la situation.

II-1-2 Age d'apparition, sexe ratio.

Nous avions dans un précédent travail(5) repéré un regroupement bimodal de l'âge d'apparition des trichotillomanies. Un premier contingent de trichotillomanies apparaît dans la première enfance (surtout la deuxième année). Pour ces trichotillomanies d'apparition précoce, le sexe ratio est très en faveur des individus de sexe féminin. Cette répartition bimodale est retrouvée par d'autres auteurs. S. Swedo(33, 34, 35) individualise ces deux contingents de patients : d'apparition précoce (11 à 54 mois) et d'apparition plus tardive (environ à l'âge de dix ans chez les garçons et 12,5 ans chez les filles), différents par leurs modalités évolutives. Si l'on retrouve assez peu d'antécédent de trichotillomanie de la petite enfance chez les patients du second groupe on peut en revanche mettre en évidence pour ces mêmes sujets la grande fréquence d'antécédents de conduites apparentées (balancement, auto-cognement de la tête, etc.) dans les deux premières années de la vie.

II-1-3 Durée d'évolution

Il semblerait que l'apparition tardive de la trichotillomanie, c'est-à-dire à l'adolescence et à l'âge adulte est caractérisée par un plus mauvais pronostic(28). Outre l'âge d'apparition, un autre élément semble influencer le pronostic évolutif à long terme de cette conduite. C. Chang et coll.(7) mettent en évidence une évolution longue et difficile pour les sujets dont la perte de cheveux excède 6 mois, en revanche, ceux pour lesquels cette perte est apparue depuis moins de 6 mois répondent en général bien à quelques consultations thérapeutiques et ne semblent pas rechuter (plusieurs mois de suivi).

II-2 Clinique

Deux caractéristiques cliniques sont quasi constantes, quel que soit l'âge du patient : l'isolement au moment de son geste et la prédominance et l'intensification vespérale de cette conduite (au moment du coucher ou de l'endormissement)(5). Les conduites d'avulsion sont également décrites lors de moments de rêverie. Les peluches, les jouets ou d'autres individus font parfois les frais de la compulsion d'arrachage des trichotillomanes(2). Dans la trichotillomanie, les cheveux ne sont pas seulement arrachés. Ils subissent un sort assez systématisé pour chaque patient, le plus souvent manipulés, suçotés, mâchonnés et parfois même déglutis. De nombreux patients (sinon la totalité) présentent d'autres conduites mettant en jeu le corps. Les plus petits se balancent, cognent leur tête, se griffent parfois. Pour les trichotillomanies d'apparition tardive, G.Christenson(8), retrouve chez 85% de ses patients des conduites analogues mettant directement en cause l'auto-stimulation du corps : succion du pouce, mâchonnement de la langue ou des joues, morsure des lèvres, auto-cognement de la tête, balancement rythmique. Il est d'autre part frappant de constater que la région orale est fréquemment concernée par de telles conduites. La succion du pouce, semble si fréquente et si liée à la trichotillomanie que S.Knell(19) traite l'une pour faire disparaître l'autre (l'arrêt de la succion du pouce va entraîner l'arrêt de la conduite trichotillomaniaque).

II-3 Les antécédents

II-3-1 Les antécédents personnels de pathologie du cuir chevelu, le plus souvent récents(16,20,37) ou de traumatisme du scalp(16,22), voire de forceps(30), semblent parfois aider à comprendre le choix du symptôme. Dans un certain nombre de cas, des diagnostics de pathologie dermatologique sont portés par erreur; ainsi S. Muller(23) estime qu'un tiers des patients adressés avec un diagnostic de pelade ont en fait une trichotillomanie. I

I-3-2 Antécédents familiaux de pathologie du cuir chevelu Des antécédents familiaux particuliers d'alopécie(9bis, 16) sont parfois retrouvés : une tante maternelle souffrant d'une alopécie secondaire à une maladie infectieuse d'origine inconnue, une mère se rasant le crâne pour des motifs religieux... La surincidence de trichotillomanie dans la famille des patients est notée par certains(15, 36) . S. Swedo(35) rapporte des antécédents familiaux de trichotillomanie chez 4 à 5 % des parents du premier degré.

II-4 Les facteurs contextuels

Les ruptures, séparations et deuils marquent l'apparition des trichotillomanies. Comme le souligne A. Oranje(26), la trichotillomanie se développe en général dans un climat psychosocial éprouvant chez l'enfant ; il retrouve 16 fois sur 21 un facteur objectivement susceptible d'avoir déclenché la trichotillomanie : hospitalisation de l'enfant ou de l'adolescent, hospitalisation de la mère, venue au monde d'un frère ou d'une sour, situation d'immigration. Chez 4 enfants âgés de 13 à 29 mois, L. Houde et H. Breton(18) mettent en évidence un changement traumatique (I.e. brutal) susceptible d'avoir déclenché par lui-même la trichotillomanie chez un seul enfant, mais soulignent la constance de la diminution de la satisfaction relationnelle, l'existence d'une perturbation plus ou moins sévère de la relation mère-enfant pour les quatre. Des décès récents peuvent être également mis en évidence tant chez l'enfant que l'adolescent ou l'adulte, dans 40 à 50% des cas environ(15,16). F.Manino et R.Delgado(21bis), H.Winnink et F.Gabbay(39) pensent que les carences, les interruptions ou la discontinuité dans les soins maternels durant les quatre premières années de vie contribuent significativement au développement des trichotillomanies non seulement précoces mais également tardives. Nous avons également relevé: - des grossesses difficiles ou à suites difficiles. On retrouve assez régulièrement des situations qui ont, à un moment ou à un autre fait craindre la disparition possible de l'enfant à venir ou nécessité des hospitalisations précoces(15, 18, 26). - des dépressions pendant la grossesse, le post-partum(5). - l'arrivée d'un puîné (18).

III Illustrations cliniques

Clara

Clara P. a 16 mois lors de notre première consultation. Elle est adressée pour une trichotillomanie apparue quatre mois auparavant, lors d'une séparation d'avec ses parents. Cette séparation d'un mois a été voulue par les parents et présentée par ceux-ci comme des vacances.

La trichotillomanie a persisté au retour à la maison. Au moment de l'endormissement, Clara se balance, suce son pouce gauche et s'arrache les cheveux avec la main droite. Lorsque je la vois en consultation pour la première fois, Clara est immobile, figée, elle semble déposée dans un coin de mon bureau, son papa et sa maman oublient de la déshabiller. Monsieur P. entame notre consultation sur ses difficultés psychologiques personnelles : il a longtemps été traité pour dépression. Madame P., en réponse, nous plonge aussi sans retenue dans son monde intérieur commençant par évoquer une histoire faite de violence, de rupture (elle a été placée dans son enfance)... et de psychiatrie (elle traverse des moments dépressifs intenses à tonalité persécutive, elle prend un traitement psychotrope). Cette maman m'explique ce qui a motivé les «vacances» de sa fille : «ça l'a coupée d'un coup, mais ce ne serait pas bien qu'elle soit attachée à moi comme je l'ai été à ma mère». Elle enchaîne sur la grossesse de Clara : «elle donnait des coups, c'était un petit boxeur... J'avais peur qu'elle tombe...». Madame P. a été hospitalisée un mois durant cette grossesse du fait d'une anémie : «la puce m'a anémiée». Madame P. reprend : « J'avais les cheveux jusqu'aux fesses, (elle me le dit avec fierté), mais pendant cette grossesse ils se sont abîmés, j'ai été obligée de les couper». Persuadée d'avoir vu les cheveux de sa fille pendant l'échographie, elle ajoute : «c'était un rêve pour moi de lui voir pousser les cheveux».

Je vais très (trop?) facilement pouvoir voir Clara seule. Elle sort de sa torpeur, s'anime, explore mon bureau et me fait participer à un jeu. Son développement psychomoteur est normal, elle semble particulièrement bien maîtriser le langage pour son âge.

Nous répéterons les consultations et essaierons, avec Clara et ses parents, de comprendre les raisons qui poussent ceux-ci à vouloir, de façon répétitive, confier leur fille aux grands-parents paternels. Dans un premier temps, Monsieur P. m'explique qu'il souhaite que ses parents voient Clara le plus souvent possible avant leur mort. Dans un second temps, j'apprendrai qu'il s'agit également (surtout?) de mettre de la distance entre Madame P. et sa fille qui semble, par période, être vécue comme une persécutrice par sa mère, ce que l'on pourra relier aux relations de Madame P. à sa propre mère.

Dans la troisième consultation, Clara a cessé de s'arracher les cheveux. Le papa, la maman et la petite fille sont allés en famille chez le coiffeur. Les vacances chez les grands-parents vont se répéter mais, aménagées, elles ne généreront plus de nouvelle conduite de tricotillomanie. Je revois Clara régulièrement ; elle manifeste davantage son mécontentement lors de la séparation d'avec ses parents.

Lili

Lili, 11 ans est adressée en consultation par un dermatologue pour trichotillomanie.

Lili vient accompagnée de sa mère qui nous retracera en grande partie l'histoire de la famille et sa propre histoire. D'emblée, elle nous apprend qu'elle a fait des études de «psychologie infantile», qu'elle a été «jardinière d'enfants» et qu'elle est veuve depuis 4 ans. Le père de Lili est décédé aux Etats-Unis d'un cancer bronchopulmonaire. Il y a 4 enfants dans la fratrie, Lili est la 3e (une fille de 19 ans, un garçon de 15 ans, Lili, une fille de 6 ans). Les parents de Lili sont originaires du Proche-Orient. Ils ont vécu dans plusieurs pays de cette région. Lili y est née puis venue en France à l'âge de 15 jours avec ses parents et ses frères et sours. Ils sont les seuls membres de la famille à vivre en France. Cette mère porte aujourd'hui un regard sévère sur elle-même teinté de dévalorisation : «je ne suis jamais arrivée à rien toute seule». Elle enchaîne sur ses rapports privilégiés avec sa fille : «Elle a toutes les qualités, c'est la fille que j'aime le mieux... elle est très calme, elle veut que mon attention soit centrée sur elle». «Depuis (qu'elle a une trichotillomanie) j'ai redoublé d'attention, c'est peut-être mauvais pour les autres parce que je lui donne encore plus». On sent poindre derrière ses propos une culpabilité importante : «J'ai été loin de mes enfants depuis le décès de mon mari, mais pas physiquement... maintenant comme famille, il n'y a que moi». Elle nous a paru dépressive : visage triste et peu mobile, vêtue de sombre, le ton un peu monocorde, parfois cassant, presque désagréable. Elle nous dira avoir déjà demandé à sa fille si elle avait peur qu'elle meure à son tour, si elle accepterait qu'elle se remarie (le refus de sa fille a été catégorique).

Il y a quelques mois, Lili a, pour la troisième fois attrapé des poux (épidémies régulières à l'école). Elle en a été extrêmement contrariée - sa mère dira catastrophée - elle en a pleuré. La mère de Lili, en coiffant sa fille - elle le fait très régulièrement - a découvert qu'elle perdait ses cheveux : «Sa raie s'élargissait». Elle a été intriguée d'en trouver sur l'oreiller. Lili va voir 3 dermatologues. C'est le dernier qui porte le diagnostic de trichotillomanie mais il n'en parle qu'à la maman, préférant dire à Lili qu'elle perd ses cheveux à cause d'un stress, parce qu'elle est en train de grandir». Lili va être très rapidement à l'aise dans l'entretien. Elle a une chevelure plutôt belle et son alopécie ne nous est pas visible : elle se coiffe de façon à la masquer. Elle possède à la fois un bagage culturel et des capacités d'expression verbales étonnants pour son âge, une grande vivacité intellectuelle. Elle donne à l'entretien une note de séduction, évoque sa présence ici de façon détendue, parfois presque ironique, nous dit que c'est « à cause du stress, de la nervosité». Pas un mot sur la trichotillomanie. Elle nous rappelle que les premiers médecins qui l'ont vu lui «ont donné un traitement de pelade alors que ce n'était absolument pas une pelade», non sans sourire. Avec vie, souplesse et facilitée elle va parler de moments de son passé. Elle se remémore des souvenirs d'enfant : «A 2 ans, je me suis mis du vernis à ongles de ma mère sur le visage... à 3 ans, je suis allée à l'école sans culotte sous ma robe, la maîtresse m'en a fait la remarque». Elle parle de son père, avec difficulté, ne se souvient pas de son caractère, en parle au présent : «Quand il part en voyage d'affaire il me ramène des souvenirs». Nous évoquons son décès : «Il est parti pour un long voyage», elle enchaîne : «je ne m'en soucie plus maintenant, j'ai assez de problèmes avec mes cheveux». Nous parlons du cancer de son papa, de la possibilité d'une chimiothérapie et de la perte de cheveux. Elle enchaîne sur sa perte de cheveux. Elle se souvient précisément du jour où sa mère a découvert l'alopécie : le 6 décembre. Cette date lui fait penser à «Noël, l'hiver, la Sainte-Barbe..., l'anniversaire de sa mère, la chute des cheveux». Jamais au cours de nos deux consultations successives la conduite d'avulsion ne sera évoquée. Lili nous est apparue beaucoup plus détendue que sa maman et pas déprimée. Les cheveux avaient commencé à repousser, lors de notre deuxième entretien.

Lili et sa mère ne sont pas venues au 3e rendez-vous.

IV Aperçus psychopathologiques

Plusieurs ordres de faits cliniques posent question. Il existe, grossièrement, deux contingents de trichotillomanes : ceux dont la conduite est apparue dans la première enfance et ceux pour lesquels elle est apparue à l'adolescence. Cependant on peut observer : que dans les deux cas elle semble apparue secondairement à un épisode renvoyant à la séparation, que dans le second cas, même en l'absence de conduites trichotillomaniaques dans les antécédents, on retrouve à la fois des conduites apparentées associées et des antécedents de conduites apparentées dans la petite enfance. D'autre part, il est manifeste que les trichotillomanies d'apparition tardive sont largement plus fréquentes chez les sujets de sexe féminin(3 à 4/1), contrairement aux trichotillomanies d'apparition précoce. Le postulat est finalement que l'équation perte dans la petite enfance- trichotillomanie est une constante : l'adolescence en ce qu'elle peut être considérée comme un moment de vulnérabilité posant à nouveau la question de la séparation d'avec les images parentales et parce qu'elle expose de la sexualité génitale, le cheveu y acquérant l'indiscutable fonction de caractère sexuel secondaire, n'est que le palimpseste d'une histoire écrite il y a longtemps.

M.Sperling(31) soulignait la valeur économique de l'avulsion capillaire : le cheveu s'arrache et, tel le phonix, renaît sinon de ses cendres, du moins de ses racines. Le cheveu offre également une particularité topographique bien singulière : à la surface du corps, rattaché à lui, à la jonction du dehors et du dedans, il en est néanmoins détachable ; ainsi, il n'est ni complètement contrôlable comme pourrait l'être un objet interne, ni incontrôlable comme l'est l'objet externe.

Il paraît difficile dans un premier temps de poser de façon similaire des hypothèses sur les origines infantiles des conduites trichotillomaniaques apparaissant dans la petite enfance de celle apparaissant dans l'adolescence dans la mesure où, dans ce second cas, l'abord de la petite enfance est une démarche de reconstruction. Cependant on peut sans doute comprendre l'apparition de la trichotillomanie à l'adolescence ou l'âge adulte comme la réémergence d'une conduite archaïque à la faveur d'un élément contextuel, l'après-coup de la sexualité génitale et certains facteurs ou remaniements spécifiques de l'adolescence lui donnant des caractéristiques spécifiques.

L'apparition des conduites trichotillomaniaques renvoie, le plus souvent, à un événement représentant la séparation ou la perte. E. Buxbaum(6) a considéré que l'enfant utilisait, dans la trichotillomanie, son corps à la façon d'un objet transitionnel(38), comme moyen de défense primitif contre l'angoisse de séparation. Cette appréhension de la trichotillomanie nous permet de rentrer de plain-pied dans le champ de l'expérience transitionnelle, au cour de ce type de conduite. Mais la trichotillomanie est-elle un phénomène transitionnel stricto-sensu ? L'émergence de la transitionnalité n'est possible que parce que la mère est initialement capable de s'adapter aux besoins du bébé, d'une part, et que l'environnement extérieur assure un minimum de continuité d'autre part. L'utilisation forcenée, compulsive du cheveu semble servir à lutter contre la menace d'extinction intempestive de la transitionnalité, liée à l'absence de la mère. L'accrochage de l'enfant à ses propres cheveux vient à la place du manque. Plus qu'un objet transitionnel, crée par l'enfant dans l'absence, le cheveu pourrait représenter ce que R. Gadini(11) a défini comme objet précurseur, témoin d'un achoppement (parfois fugace) dans l'élaboration de la transitionnalité. D'autres types de comportements comme le balancement, le mâchonnement de joues etc. peuvent s'apparenter à la trichotillomanie.

La présence de conduites de ce type chez 85% des patients adultes(8), permet de penser que, chez les adultes les mécanismes qui déterminent la trichotillomanie sont en partie similaires à ceux que l'on retrouve chez les enfants trichotillomanes. La trichotillomanie se comprend alors comme un moyen compulsif de se défendre contre la vacuité et l'angoisse liée à la difficulté plus ou moins grande de gérér la séparation quel que soit l'âge. Certains modèles éthologiques font d'ailleurs de la trichotillomanie la réémergence d'une conduite archaïque, le grooming(1), et son centrement sur soi, en situation de perte ou de privation. Comme nous l'avons souligné, la trichotillomanie est la séparation du cheveu d'avec son propriétaire mais aussi une conduite où intervient de façon quasi constante l'oralité. Le cheveu est bien souvent suçoté, grignoté, mâchonné, voire avalé. Intimement liées on retrouve la succion du pouce (à tout âge) et, chez les patients plus âgés, l'onychophagie (elle aussi, ablation de phanères). Cette mise à la bouche que l'on peut percevoir dans le sens de l'incorporation et l'identification à la mère, permet le comblement de la béance laissée par son absence, plus que la réassurance contre sa perte. La description de nombreuses conduites de dépendance marquées de l'oralité chez l'adulte trichotillomane va dans le sens de la continuation de cette modalité de fonctionnement.

Cette approche des racines de la trichotillomanie permet à la fois d'appréhender certains éléments de son déterminisme dans la petite enfance en pointant comment des expériences réelles de perte ou de privation (ou des menaces réelles ) peuvent, à l'époque où se joue la séparation d'avec l'image maternelle (cette fois-ci de façon intrapsychique) s'exprimer dans le symptôme. H. Stradeli(32) a bien montré que les patients trichotillomanes ressentent (même devenus adultes) un sentiment d'inquiétude et de solitude quand ils sont séparés de leur mère, ou de ce qui la représente. Cette peur d'être laissé seul est surmontée si le patient peut se mettre à «compter sur lui-même» à travers l'éprouvé physique, par l'expérimentation de sensations corporelles le rassurant sur son sentiment d'exister («Je me sens ,donc je suis»), activité auto-érotique destinée à combattre le sentiment de solitude.

Nous avons suffisamment d'arguments cliniques pour postuler qu'une vulnérabilité particulière à la séparation ou la menace de perte est une dimension constante dans la trichotillomanie, pas forcément organisée et fixée, bien sûr. Les antécédents dépressifs avérés chez les patients trichotillomanes sont particulièrement fréquents (plus de 60 %(8)) de même que l'existence contemporaine de la trichotillomanie et de la dépression (l'amélioration de celle-ci contribuant à la disparition de celle-là). En ce sens, la trichotillomanie ne permet pas de lutter efficacement contre la dépression et les angoisses dépressives.

Cependant, le véritable caractère pathologique se situe dans la répétition, la conduite trichotillomaniaque peut n'être que transitoire, témoin des avatars des processus de séparation normaux de l'enfant et de sa mère. L'existence de comportements d'arrachage ou d'avulsion , ou de carressage dirigés sur des objets extérieurs, associés à la trichotillomanie dans certaines observations nous semble d'ailleurs bien montrer comment l'on se trouve parfois à la juste limite de la transitionnalité.

L'adolescence, par ses remaniements et ses caractéristiques propres d'une part et la symbolique sexuelle liée à la chevelure d'autre part, est susceptible de rendre la trichotillomanie bien plus fréquente chez les sujets de sexe féminin, ce qui n'exclut d'ailleurs pas que des mécanismes prégénitaux puissent être actifs dans sa genèse.

Les femmes, privées de pénis (virtuellement castrées) auraient(16) de plus grandes facilités d'utilisation de substituts phalliques dans l'expression des conflits. On peut considérer que les avatars de la séparation sont plus marqués à l'adolescence chez la fille que chez le garçon. Il est sans doute plus aisé pour un jeune homme de se tourner vers un objet de satisfaction substitutif (c'est-à-dire une femme) qui pourvoit encore à la satisfaction de certaines relations infantiles renvoyant aux besoins de dépendance à la mère, que pour une femme qui va être exposée brutalement à l'angoisse de séparation ne pouvant, et pour cause, guère trouver dans son partenaire (réel ou potentiel) la satisfaction de ses besoins de dépendance à sa propre mère. H.Greenberg et C. Sarner(16) attribuent à la trichotillomanie une fonction «transactionnelle» entre la mère et l'enfant : la mère a autant besoin du symptôme que l'enfant et la trichotillomanie devient un compromis entre, d'une part le besoin d'affirmation de soi, d'autonomie mais aussi de maîtrise et d'autre part le besoin maternel de maintenir le statu quo ante (la dépendance). Ils ont baptisé cette modalité relationnelle mère-fille, par père inexistant interposé, la symbiose d'avulsion capillaire («hair pulling symbiosis»). Cette histoire d'amour-haine exclut progressivement tous les autres membres de la famille. La mère semble concevoir sa fille comme étant au monde pour obtenir ce qu'elle n'a pas eu. Les efforts d'autonomie de la fille ne peuvent donc pas être tolérés. Chez la fille le symptôme est destiné à la mère, elle lui abandonne la lutte oedipienne en se séparant de ce qui désormais aurait pu la désigner comme femme. Pour H.Greenberg et C. Sarner, 75% des couples mère-fille répondent à ce modèle. J.T. Monroe et W.D. Abse(22) retrouvent une même transaction pathologique.

J.J. Andresen(3) a souligné dans une belle analyse de «Rapunzel», conte des frères Grimm, la valeur symbolique représentée par la coupe des cheveux à l'adolescence. Grâce à Dame Gothel (l'enchanteresse) une mère jusque là inféconde va enfin pouvoir procréer. Mais en échange de la fécondité elle devra lui confier son enfant dès la naissance. Rapunzel (c'est le nom de la petite fille née de ce pacte), est donc élevée par Dame Gothel. A douze ans elle sera enfermée dans une tour, n'ayant plus de contact qu'avec Dame Gothel. Sa très longue natte qu'elle laisse pendre hors de sa geôle sert d'échelle de cordée. Un prince, séduit par le chant de la belle, finit, à force de patience, par découvrir le secret de Rapunzel et la convaincre de son amour. Dame Gothel surprend le manège, coupe à ras la natte de Rapunzel et la chasse dans le désert. Elle guette ensuite le prince, l'attire dans la tour en laissant pendre la natte, se faisant passer pour la jeune fille. Le prince se laisse piéger. Maudit par Dame Gothel il devient aveugle. Longtemps plus tard il finit par retrouver son élue qui a entre temps mis au monde des jumeaux, fruits de leur union; les pleurs de la belle à l'occasion des retrouvailles lui font recouvrer la vue !

La puberté de la jeune fille et l'émergence de sa sexualité génitale entraîne la perte de sa mère (de son substitut maternel), la perte de ses cheveux et une longue période d'affliction. Les cheveux représentent bien le lien de ce couple exclusif mère-fille en ce qu'ils sont le moyen de leur réunion quotidienne. La coupe de la natte rompt le lien qui unissait la mère et la fille, elle représente la perte pour la fille d'une partie précieuse d'elle-même (la castration de sa féminité), elle donne (en réparation) à la mère ce qui avait appartenu à la fille, c'est-à-dire que ce don des cheveux à la mère permet de lui redonner sa capacité d'engendrer. Ainsi on peut voir que si l'une est femme l'autre ne peut l'être. Si l'une a la natte, l'autre ne peut l'avoir.

V Conclusion

La trichotillomanie de l'enfant, mais également celle apparaissant à l'adolescence ou l'âge adulte trouve certainement son ancrage dans une altération des relations précoces entre l'enfant et ses proches. La présence d'épisodes de séparation, de perte, de deuil, de diminution de l'investissement affectif, voire de carence, chez le nourrisson ou pendant la première enfance y est d'une grande fréquence. L'enfant ( a fortiori s'il est très jeune) n'a pas toujours la possibilité de verbaliser ses difficultés et sa souffrance, il les montre donc , le corps est alors un moyen et un lieu d'expression privilégié. Il nous paraît intéressant de postuler chez ces patients la constance de vicissitudes dans l'élaboration de la séparation. L'apparition des conduites trichotillomaniaques renvoie, le plus souvent, à un évènement représentant la perte. L'accrochage de l'enfant à ses propres cheveux vient à la place du manque. Moins qu'un objet transitionnel, crée par l'enfant dans l'absence, le cheveu représente un objet qui vient dénier cette séparation et témoigner de la difficulté de l'élaboration de cette transitionnalité. D'autres conduites comme le balancement, le mâchonnement de joues, très présents chez le jeune enfant, peuvent ainsi être reliés à la trichotillomanie dans ce contexte.

A la faveur d'un épisode renvoyant à la perte et colorée de l'après-coup de la sexualité génitale, la trichotillomanie peut (ré)apparaître à l'adolescence. Elle doit se comprendre comme un moyen régressif de défense contre la vacuité et l'angoisse liées à la difficulté plus ou moins grande de gérer la séparation. En l'absence de la mère, l'enfant tourne son accrochage vers ses propres cheveux. Comme l'enfant qui se balance est à la fois l'enfant bercé et la mère qui le berce, le trichotillomane est à la fois l'enfant qui s'accroche et la mère à laquelle il s'accroche. 1 Grooming : conduite de pseudo-épouillage observée chez les primates.

1 Grooming : conduite de pseudo-épouillage observée chez les primates.
 
Notes bibliographiques


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