La Revue

Evènement migratoire et représentations de l'enfant
Agrandir le texte Réduire le texte Carnet/Psy N°36 - Page 26-29 Auteur(s) : Mohand Ameziane Abdelhak
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Elle a traversé sans se mouiller. Qui est-elle ? (devinette kabyle) A propos du voyage et du devenir de l'ombre...

Nous essayerons d'apporter des éléments de réponse aux deux questions suivantes : comment les parents migrants Kabyles se représentent-ils leur enfant ? De quelle manière le contexte migratoire opère-t-il des remaniements au niveau de ces représentations ?

Le nouveau-né

A partir de sa conception et jusqu'à sa naissance, l'existence de l'enfant est imprégnée de mystères et de rituels de protection. Ces protections visent à préserver la santé et la fécondité de la future mère ainsi qu'à la préparer à l'arrivée de son bébé. C'est ainsi qu'elle est prémunie contre les dangers éventuels qui pourraient menacer son intégrité. La grossesse est alors cachée avant d'être montrée, d'abord aux proches ensuite aux plus ou moins lointains.

Plus nous nous approchons du neuvième mois, plus les tabous deviennent nombreux. Il y a l'interdiction pour la future mère d'entrer dans un cimetière, de rendre visite à une femme qui vient d'accoucher, à une nouvelle mariée... En somme, les interdictions concernent l'association de la femme enceinte avec d'autres "situations de passage" que la sienne. Sa famille veille sur elle parce qu'elle traverse une période dangereuse où le chemin qui mène à la Naissance côtoie celui qui mène à la mort

S tadist "elle porte un ventre", ou bien T tsinit "elle a des envies, des rêves, des humeurs...". C'est avec ces mots qu'on parle de la femme enceinte. Ils l'identifient par son dehors, et par son dedans et ce de manière différenciée. Quand ces choses de l'intérieur sortent, l'entourage proche de la femme enceinte se trouve déjà prêt à s'en occuper, à les contenir. Comme une peau de chèvre contient le liquide que ses parents prenaient soin d'y mettre, du lait, de l'huile, de l'eau... selon les usages de chaque peuple et de chaque temps. Ainsi contenue, elle pourra à son tour contenir son bébé avant de lui donner naissance.

Pour que le mal ne prenne l'espace où aura lieu l'accouchement la qibla sème du sel dans les quatre coins de la pièce avant de commencer à s'occuper de la parturiente, car cet événement a lieu au domicile des parents, en présence de quelques femmes de sa famille et de quelques voisines.

L'identification du nouveau-né

Le nouveau-né fera partie de la famille après une série de cérémonies rituelles. Selon les régions, le choix du prénom se fait le premier, le troisième ou le septième jour après la naissance. Il n'est pas effectué avant, afin de le protéger et de l'identifier. Les grand-parents ont une participation importante dans ce choix. De plus, pour le choix de certains prénoms, la coutume consiste à demander l'autorisation de la famille qui est concernée par son histoire, car après le décès de la première personne qui portait ce prénom, son histoire continue au sein de sa famille et celle de ses groupes d'appartenance.

Ces actes, entre autres, sont fondateurs des fonctions de fils, de père, de mère, de grands-parents... Ils sont des repères pré-définis à partir desquels chacun des membres de la famille et de l'entourage se situe par rapport aux autres avant de se situer lui-même. Ce qui dans un certain sens pourrait nous rappeler la notion d' "objet de transition" de Winnicott , à partir duquel l'individu se situe, tout en le situant par rapport à lui.

La situation migratoire introduit des changements au niveau des conditions d'accueil de l'enfant dans sa famille. La future mère n'est pas préparée à cet événement et l'absence de son groupe d'appartenance qui contenait ses rêves, son corps, et ses envies, laisse une place importante à la solitude et la tristesse qui ac-compagnent ces moments importants de sa vie de femme et de mère. Elle se retrouve donc sans appuis. Le manque de sens à cet événement pourrait alors prendre place et s'accentuer lors de l'accouchement dans un espace publique dont les frontières ne sont pas protégées.

Chez elle en Kabylie, les représentations d'une mère, quant à elle-même et aux mondes qu'elle habite se construisent sur des appuis socioculturels transmis d'une génération à une autre. Dans la transmission de ces repères le verbe et le corps sont les moyens privilégiés pour fabriquer des liens. Cela concerne aussi les hommes qui se chargent de transmettre leur part de savoir, de protection et d'affection... par des manières de faire bien spécifiques.

Ces dynamiques interactives contenantes à partir desquelles les parents ont construit leurs représentations ne sont plus les mêmes en situation migratoire. Cela leur pose parfois des difficultés à trouver des repères dans la culture du pays d'accueil. Difficultés qui engendrent une confusion dans la transmission de leurs propres repères dont ils sont pourtant toujours imprégnés.

Mahfouz est le troisième garçon d'une fratrie de quatre garçons et de trois filles. Agé de onze ans, au moment où il s'est présenté à la consultation d'ethnopsychiatrie de l'hôpital Avicenne, il était conduit par sa mère, sa grande soeur et son psychologue scolaire pour de graves difficultés liées à l'apprentissage.

Mahfouz est le seul enfant qui présente ces difficultés. Il ne retient pas ce qu'il apprend à l'école nous disait sa mère. Ses difficultés ont commencé à la maternelle. En investigant sur l'origine de l'enfant, sa mère nous a raconté que quand elle allait faire sa septième lune, elle s'est rendue, accompagnée de sa fille aînée à l'invitation d'une de ses cousines qui habitait la banlieue parisienne. Cette cousine qui n'avait pas d'enfants leur a fait manger du lapin. Après le repas, elles étaient persuadées qu'elles venaient d'être attaquées par sorcellerie. Sur le chemin de son retour, madame est tombée malade. C'est depuis ce jour que la vie de la famille s'est transformée.

Quelques jours plus tard, il y a eu la naissance de Mahfouz. Né prématuré et dans des conditions qui ont failli faire perdre la vie à sa mère, ils ont été séparés pour les maintenir en vie chacun de son côté. Sa mère était persuadée qu'il allait mourir.

La mère n'arrive à se souvenir d'aucun rêve de cette période là. Elle ne se rappelle que de son sommeil. Elle dormait pour se réveiller avec cette crainte pour sa vie et celle de son fils. Même si elle avait eu des rêves, nous disait-elle, les gens qui savent les lire n'étaient pas à ses cotés pour le faire. Son mari a fait de son mieux pour être présent mais il travaillait, et sa fille aînée était occupée à garder les autres enfants.

L'enfant qui venait de naître était seul à ce moment-là. Pour le nommer, une infirmière avait proposé à sa mère le prénom de Mahfouz qui n'avait pour elle aucun sens mais faute de mieux, elle l'a accepté. La famille ne savait pas d'où venait ce prénom. Nos investigations nous ont conduit au Liban et en Egypte, avant de revenir en Kabylie pour constater que la mère avait commencé un travail thérapeutique avec un guérisseur sans mener à terme sa démarche.

Nous avons ainsi installé un processus thérapeutique visant entre autres, le travail de la dépression de la mère d'une part et la restitution des sens qui permettent de penser l'étrangeté de Mahfouz d'autre part. Ce dernier écoutait avec beaucoup d'attention et d'étonnement le déroulement des récits autour de son histoire et celle de sa famille, en suivant du regard chacun des intervenants. On aurait presque dit qu'il commençait à renaître.

Après la naissance

Si nous revenons au choix du prénom, nous dirons qu'il est une étape d'identification de l'enfant. Mais chez les parents migrants, il est parfois fait dans un contexte de solitude, alors qu'il s'agit d'un événement familial très important pour la cohésion de la famille et du groupe d'appartenance, ainsi que pour leur continuité.

Entre le monde des adultes et celui des enfants, il existe des mondes communs qui les réunissent en tant que père-garçon, père-fille, mère-fille, mère-fils... La cohésion interne de la famille est ainsi maintenue par la mère alors que le père assure l'existence et l'harmonie entre sa famille et l'extérieur. Pour transmettre à leurs enfants ce qu'ils ont eux-mêmes reçu, les parents migrants se trouvent dépourvus de cette fonction de contenance du groupe. Leurs représentations de leurs enfants deviennent alors sujettes à la perte de cette multiplicité des liens avec les repères de la culture Kabyles difficiles à entretenir et ceux de la culture du pays d'accueil dont l'accès est pénible sans accompagnement.

La façon dont l'événement migratoire a été vécu est très importante pour comprendre les représentations des parents concernant leurs enfants, car il est porteur de la rupture avec l'environnement culturel initial, d'une part et d'une nécessité de se reconstruire de nouveaux repères, de nouveaux liens, de nouveaux sens dans la culture du pays d'accueil d'autre part. Les enfants de parents migrants pourraient alors vivre les "non dits" des parents. Des non dits concernant leur voyage, sinon une partie de l'histoire de la famille. Ce qui, d'après notre expérience clinique, pourrait les entraîner dans des difficultés à s'inscrire à l'intérieur de quelque cadre culturel que ce soit.

Nous disons alors qu'ils sont porteurs du voyage de leurs parents. Voyage dont la destination transitoire pourrait être l'errance passive et l'incessante recherche de traumatisme mais qui pourrait être aussi générateur de richesses dans la création .