La Revue

Nouvelles addictions à l'épreuve de la clinique
Agrandir le texte Réduire le texte Carnet/Psy N°114 - Page 33-39 Auteur(s) : Carlos Farate
Article gratuit

Texte issu d'une conférence au colloque Adolescentes-Adolescents,"La clinique dans divers pays", traduit du portugais.

Introduction

L'écoute clinique des adolescents et jeunes adultes qui, par leur trouble du comportement et/ou la dysregulation thymique dont ils font preuve, semble défier l'efficacité d'une approche diagnostique fondée sur des seuls critères sémiologiques et soulève d'importantes difficultés techniques, voire même éthiques, dont la résolution est loin d'être aisée. L'approche thérapeutique des troubles présentés par ces adolescents en proie à d'importantes difficultés dans l'axe sentiment d'identité/qualité des relations d'objet requiert une attitude observatrice patiente et ouverte de la part du clinicien. Or, une telle disponibilité tend à être constamment mise en échec soit par la labilité des symptômes et états émotionnels apportés en consultation par ces jeunes, soit par la fluidité des relations engagées avec autrui.

Les conduites addictives représentent l'exemple extrême de la complexité thérapeutique. Celle-ci est redoublée par l'incertitude flottante concernant les bienfaits des aménagements du cadre psychothérapeutique établi pour pallier les résistances au changement, entre le subtil et l'acharné, mis en acte par le côté le plus archaïque du fonctionnement mental de ces jeunes. Le planning efficace d'un traitement implique, au préalable, l'établissement d'une hypothèse thérapeutique axée autant sur un diagnostic psychopathologique précis que sur le pronostic évolutif de la situation clinique en cause. Le traitement impose d'emblée que l'on trouve une réponse satisfaisante pour chacune des trois questions suivantes : - à quelle entité clinique précise nous référons-nous lorsque nous assignons le label "addictif" à un(e) adolescent(e) en consultation ? - quel est le registre de fonctionnement mental qui sert d'empreinte psychique aux troubles de ces adolescent(e)s présentant une conduite addictive, que celle-ci soit rapportée par eux-mêmes, par leurs parents ou un autre adulte, lors du ou des premiers entretiens ? - quelles sont les limites éthiques qui doivent définir le projet de "devenir soi" pour les jeunes en proie à un trouble addictif, la concrétisation d'un tel projet s'avérant être, pour la plupart des cliniciens, le but implicite de toute action thérapeutique ? Pour essayer d'apporter une réponse à ces trois questions, j'évoquerai trois vignettes cliniques.

L'art hallucinant de fuir l'effrayante blessure ou l'écureuil pris au piège

Luís est un adolescent âgé de 16 ans lorsqu'il est emmené pour la première fois en consultation par son père en raison d'un comportement social désordonné, du caractère conflictuel de ses relations avec ses parents, du fléchissement des résultats scolaires et surtout de l'abus de hachisch, ayant donné lieu à un signalement thérapeutique suite à une procédure disciplinaire du conseil exécutif du lycée qu'il fréquentait à l'époque. Je vois entrer un jeune homme maigre et de petite taille avec des cheveux longs et filiformes sur un visage à la barbiche éparse et aux yeux brunâtres vifs et expressifs, l'air un peu égaré. Le père est un homme d'une soixantaine d'années laissant entrevoir une personnalité ferme et résolue ; en dépit de l'allure réfléchie et affectueuse de ses propos au sujet de son fils cadet, il manifeste un sentiment de déception réitérée à l'égard de l'apparente faiblesse de Luís (je me demande, d'ailleurs, si cette déception ne se double pas d'une préoccupation atavique enracinée, peut-être, dans des problèmes présentés par ce fils durant l'enfance, auxquels, pourtant, il ne fera aucune référence). La seule remarque, subtilement critique, produite à cet égard va concerner la surprotection maternelle censée avoir contribué à l'immaturité actuelle de Luís. Par ailleurs, la consommation de hachisch, passe presque inaperçue et semble subordonnée à l'impression pénible d'une (impardonnable) défaillance de Luís à respecter les moeurs paternelles et à son incapacité, à l'image de son frère et de sa soeur, à réussir le parcours scolaire. En effet, le père de Luís est un médecin prestigieux et reconnu socialement par sa compétence clinique et universitaire, son profil éthique, tandis que sa mère, quoique ayant moins bien réussie socialement, poursuit une carrière d'institutrice compétente et respectée dans le lycée où elle exerce. La soeur aînée de Luís a toujours satisfait le portrait de jeune fille exemplaire, et termine un doctorat en Droit, tandis que son frère, même s'il a présenté quelques problèmes de comportement à l'adolescence, considérés comme mineurs, surtout par rapport au "déluge" comportemental de Luís, s'en est bien tiré par ailleurs, puisqu'il est en train de finir sa formation médicale. Alors, qu'est-ce qui reste à ce cadet incapable d'échapper soit à l'identification à une mère dépressive (suivie en psychothérapie depuis deux ans), soit à un sentiment d'écart narcissique par rapport à un père idéalisé qu'il soupçonne de ne l'avoir jamais investi autant que la fratrie, et en particulier son frère, qu'il admire et envers lequel se manifeste un sentiment de rivalité fraternelle non mentalisé, qui s'ajoute à la jalousie envieuse envers un père vécu comme étant le maître tout-puissant de l'amour maternel. Par ailleurs, cette impression de carence précoce d'un amour maternel semble prendre ses racines dans l'expérience d'insuffisance phallo-narcissique lors des importants problèmes somatiques que Luís présenta dès l'accouchement (et qui ont parcouru toute sa première enfance) à l'issue d'une grossesse quelque peu tardive de sa mère, en apparence faiblement soutenue par son père. Cette espèce de "secret familial de polichinelle" qui a donné lieu à une surprotection anxieuse, et quoique culpabilisée, de la part de la mère (un "secret" qui me sera dévoilé lors d'un entretien avec les parents vers la fin de la première année de prise en charge du jeune) aura produit chez Luís une fragilisation narcissique, agie, dès les débuts de son adolescence, par des comportements d'allure provocatrice dont l'usage abusif du haschich, les épisodes d'alcoolisation, tournant assez souvent vers l'ivresse compulsive, constituent le maillon dépressif de référence. Ce comportement perturbé va de pair avec une hyper sollicitude conviviale (musicien d' hip hop, il organise des évènements musicaux alternatifs) et justifie bien le surnom d'"écureuil" donné par ses copains. Après avoir raté son bac l'an dernier, Luís a pu aborder dans la psychothérapie son vécu dépressif sur un mode moins dramatique, étant capable, notamment, d'évoquer ses sentiments de jalousie oedipienne envers son père après avoir fait, au préalable, le point sur l'impression de préjudice affectif axé sur le sentiment, longtemps nourri, qu'il occupait une place moindre dans l'amour de sa mère. Ce qui lui aura permis, en particulier, maintenant qu'il a 19 ans, non seulement de gérer sur un mode plus différencié sa dépendance affective et matérielle envers ses parents, mais surtout de renoncer à fuir une réalité interne, jugée comme trop contraignante et adverse, par le biais d'un usage compulsif, d'allure dépressive, de l'alcool et du haschisch incrusté dans une (fausse) attitude de "laissez-faire" à l'égard de ses investissements objectaux, notamment scolaires. La trajectoire de Luís me paraît, tout d'abord, révèler une vulnérabilité de son moi, en apparence précoce. Il devient alors assez évident de discuter de l'adéquation clinique d'une prise en charge thérapeutique qui serait orientée, presque exclusivement, vers le dénouement des seules manifestations comportementales présentées par Luís, tout en reportant à plus tard l'abord des traits dépressifs, d'inscription narcissique précoce, qui sous-tendent son rapport addictif à l'alcool, au haschisch, et à sa relation avec ses copains et copines. Par contre, nous ne pouvons pas oublier l'impact du comportement addictif sur l'équilibre neuropsychologique de Luís. Il est nécessaire de prendre en compte les donnés apportées à la clinique par la recherche neurobiologique sur l'effet procuré par les substances addictives sur le cerveau sous-cortical, et en particulier leur impact sur la dysregulation des neurotransmetteurs (dopamine, sérotonine, glutamate et GABA) qui participent à l'intégration cortical/ hypothalamique/ hypophysaire des expériences sensori-émotionnelles sous-jacentes à tout comportement humain, du plus normatif au plus déviant (R. Chambers et al., 2003, T. Macedo, 2000, J-P. Changeux, 1983).

À cet égard, les hypothèses avancées par les études dans le domaine des neurosciences, spécialement à partir d'une ligne de raisonnement récente qui cherche à établir la primauté de la sphère affective de la personnalité dans les circuits de réponse cognitive des états émotionnels de base, tant positifs (jouer, quérir, soigner) que négatifs (peur, rage, chagrin), semblent assez prometteuses pour aboutir à une compréhension plus approfondie des comportements humains (J. LeDoux, 1999, J. Panksepp, 2003, L. Kenneth et al. , 2003). Il faudra, bien sûr, que l'on procède à l'intégration heuristique des données issues de ces études, organisées selon des modèles théoriques validés en population générale par des outils psychométriques appropriés, et de celles qui résultent de l'observation directe effectuée en contexte clinique. Une telle ouverture est, en effet, bien plus conforme à la complexité des troubles du comportement humain, en particulier à l'adolescence. Cette complexité systémique fut, d'ailleurs, aisément démontrée par l'épidémiologie appliquée à la clinique et à la prévention primaire et secondaire dans ce domaine de la santé mentale, notamment à travers le développement de modèles explicatifs et/ou compréhensifs multidimensionnels par rapport à ces conduites. Mais alors quoi de neuf par rapport aux modèles de compréhension strictement cliniques ? Tout d'abord, il s'agit plutôt des grilles de lecture clinique pour le matériel, verbal et non verbal, apporté en consultation par ces jeunes. Ces grilles compréhensives peuvent alors s'inscrire dans des approches thérapeutiques strictes ou, bien au contraire, dans une orientation stratégique prédominante. Parmi les premières se trouvent celles qui dérivent soit des modèles de conditionnement comportemental (comme, p.ex., les programmes désignés par twelve steps et cue exposure, soit des modèles cognitifs (comme les programmes de skill training destinés aux enfants et jeunes problématiques, et quelque fois aussi à leurs parents, selon les principes de la théorie d'apprentissage social), voire encore de ceux qui se situent à mi-chemin des théories cognitive et systémique (p.ex, les programmes de multisystemic therapy) (P. Bergmann et al., 1995, D. Drummond, 2001, P. Strand, 2002)

Par contre, les approches thérapeutiques d'orientation psychanalytique, qu'elles soient individuelles ou de groupales, tout autant que les psychothérapies dites humanistes, telles la thérapie familiale et le psychodrame, forment le noyau dur des interventions à caractère stratégique (combinées ou non, tel que pour les premières, avec pharmacothérapie, surtout par le biais de la prescription de médicaments psychotropes, Cf. Miller & Guttman, 1997). Pour la plupart, ces approches proposent une démarche développementale pour la prise en charge des adolescents en difficulté. L'expression la plus fréquente de la psychopathologie à l'adolescence qui est bien systématisée dans la perspective psychanalytique par la grille diagnostique proposée par M & E. Laufer (1989), répartie en 3 catégories dynamiques - troubles liés à un fonctionnement défensif excessif, impasse du développement, rupture du développement-, montre que cette démarche s'inscrit aussi dans l'accent mis actuellement sur les notions, essentiellement épidémiologiques, de vulnérabilité au stress (J. Ormel & P. de Jong, 2001) et de résilience (M. Rutter, 1993). Au demeurant, la définition psychopathologique plus précise de ce syndrome reste à énoncer, hormis la référence à la triade classique de tolérance aux effets des drogues et syndrome d'abstinence, laquelle est, d'ailleurs, au coeur même de la notion d'addiction. Tout autant, d'ailleurs, que les comportements violents, voire délinquants ou même antisociaux, qui font souvent partie de la spirale addictive (R. Kessler et al., 1996). Enfin, la référence assez fréquente aux notions de "co-morbidité" (O. Bukstein et al., 1989, Kessler et al., 1997, D. Simkin, 2002) et de dual diagnosis (K. Bryant et al., 1992), notamment avec les troubles affectifs, dont la dépression et les états anxieux-dépressifs, l'anxiété de séparation ou l'hyper anxiété, la psychose et les troubles de la personnalité (en particulier les troubles borderline, narcissique et antisocial) ne contribue finalement que très peu à dissiper le flou psychopathologique que recouvre encore cette entité clinique.

La dépression sans merci ou le cas de la jeune fille jetée aux oubliettes

Inès est une jeune fille de 14 ans lorsque je la reçois dans mon cabinet, accompagnée de son père. Elle a été envoyée par la psychologue qui la suit en psychothérapie hebdomadaire depuis un an. Il s'agit d'une adolescente de grande taille, aux formes féminines généreuses et bien marquées, en dépit de son jeune âge ; les yeux bleus-verdâtres donnent une expression à son visage oblong à la peau brune, encadré par des cheveux noirs, longs et abondants. Inès me regarde fixement, mi-curieuse mi-défiante, et reste dans un silence quelque peu tendu pendant le discours paternel, qu'elle fait semblant de connaître par coeur, laissant échapper, ici et là, une grimace d'ennui ou une interjection dédaigneuse quand son père fait des remarques plus critiques à son égard. Fille unique d'un couple divorcé il y a six ans, elle avait huit ans à l'époque, Inès a eu une puberté tumultueuse ponctuée par des troubles du comportement "à géométrie variable", allant de l'opposition farouche à sa mère (avec qui elle cohabite depuis la séparation des parents, quoique de façon plus irrégulière) à la prise d'alcool et psychotropes, en passant par la fréquentation de copains problématiques, souvent plus âgés qu'elle, et par des absences répétées à l'école avec chute des résultats scolaires. Cet état de désorganisation affective et comportementale s'accentua davantage depuis un an, donnant lieu à des gestes d'automutilation (scarification des bras et avant-bras avec couteau) et à deux tentatives de suicide par ingestion de médicaments psychotropes (les deux chez sa mère, et, pour ce qui concerne le premier geste suicidaire, à l'aide des antidépresseurs prescrits à celle-ci). Plus récemment Inès, qui est fan de musique techno et "gothique", se cramponne à Internet toute la journée, un intérêt à tournure addictive qu'elle partage avec son petit ami António. Ce dernier a huit ans de plus qu'elle et mène une vie plutôt aléatoire (en effet, il a abandonné ses études en première et survit à l'aide de petits boulots irréguliers, mélangés avec l'abus du haschisch et de la cocaïne). Le père d'Inès est un homme de 45 ans, distingué, blasé, pour qui l'infidélité passionnelle de cette fille est vécue comme un incident de parcours incompréhensible. Pharmacien, amateur de jazz et collectionneur d'art par vocation, il vit actuellement avec une jeune femme peintre, dix-huit ans plus jeune que lui (et avec qui Inès, ce qui est prévisible, a une relation tumultueuse). Par contre, sa mère est une femme d'une quarantaine d'années, institutrice et dont la personnalité dépressive, aux traits mélancoliques, s'est accentuée à l'instar du deuil pathologique de ce mariage inachevé, qui double la perte de son propre père aux alentours du début d'adolescence. Inès restera en consultation pendant une période d'un peu plus de deux ans (le même temps, d'ailleurs, qu'elle sera capable d'investir sa psychothérapie, dans le cadre de cette prise en charge bifocale). Son suivi sera toujours quelque peu irrégulier et parsemé par plusieurs acting-out (arrivées en retard, refus de parler sur un mode quasi mutique, oubli d'objets dans mon cabinet, dont sa carte d'identité) inscrits, d'ailleurs, dans son état dépressif-limite, enkysté dans une confusion identitaire risquant l'évolution vers un trouble borderline de la personnalité, et qui s'extériorise par une impulsivité à forte composante sadique-annale et par une labilité émotionnelle majeure. Il deviendra possible de mobiliser progressivement, quelque peu que ce soit, son état de désorientation affective et relationnelle de par les aménagements introduits dans le cadre de sa prise en charge. L'intervention qui sera menée auprès de ses parents permettra qu'Inès aboutisse à un certain insight par rapport aux enjeux internes des angoisses "archaïques" de rejet et abandon qui l'envahissent assez souvent. Dans une des dernières consultations, Inès me raconte deux épisodes d'enfance qui reflètent son importante angoisse de séparation. Dans le premier de ces souvenirs d'enfance elle est à table avec ses parents et, tout d'un coup, tombe désemparée de la chaise où elle s'est assisse. Dans l'autre épisode enfantin, elle est chez sa grand-mère paternelle et ouvre la porte pour laisser sortir le petit chien à sa grand-mère qui se lance sur la rue et est renversé par une voiture, sans qu'elle n'y puisse faire rien.

Alors que dire du fonctionnement mental d'Inès ? Que celui-ci parcourt, à peu de choses près, tout l'éventail de manifestations psychopathologiques reportées dans plusieurs travaux cliniques au sujet des addictions ? Qu'il donne lieu à une myriade de comportements addictifs (abus d'alcool, médicaments psychotropes et cannabis, absentéisme scolaire compulsif, tentative de suicide, addiction à l'Internet) qui se succèdent en cascade et dont l'alternance fait penser à leur portée fonctionnelle par rapport à la souffrance dépressive-limite. Nous pensons qu'il y a une dualité dans le relation entre l'addiction (que son objet de choix soit une drogue ou un comportement) et le fonctionnement psychique trouble qui la soutient, puisque la conduite addictive de référence est toujours, simultanément, condition et fonction de ce dernier terme de l'équation. Par ailleurs, nous remarquons un apparent paradoxe clinique dans l'abord sémiologique de ces conduites, du fait que leur nature compulsive s'inscrit assez souvent, dans un fonctionnement mental à dominance impulsive. Il y a, bien sûr, un vaste répertoire de contributions cliniques à la compréhension psychopathologique de ces conduites, dont l'orientation est plutôt psychodynamique, en dépit des apports, souvent fort heuristiques, produits soit à partir des modèles de compréhension du fonctionnement familial issus de la théorie systémique, soit à partir des modèles centrés sur le comportement et issus de la psychologie sociale, et tout particulièrement de ses courants cognitifs, narratifs et psychobiologiques.

Cependant, l'approche psychopathologique de ces conduites à l'adolescence, dont les cas de Luís et Inès constituent, à mon avis, deux illustrations exemplaires, souligne le caractère dépressif (une souffrance dépressive agencée dans le vécu de perte, de vide objectal mou et persistant, qui s'oppose à toute activité de pensée, ou qu'il soit de l'ordre de la réaction anxieux-dépressive devant une menace de séparation d'allure traumatique, voire encore qu'il sert de procédé antidépresseur évitant la confrontation avec un état dépressif estimé comme insurmontable) (M. Moralès, 1986, A. Braconnier, 1987, D. Marcelli, 1990, C. de Matos, 2001, C. Farate, 2001). Sans oublier, bien sûr, le sentiment de défaillance narcissique qui se rajoute à cet affect dépressif de base par la mise à l'écart de tout véritable engagement objectal, et dont les effets conjugués sur les enjeux identificatoires de ces jeunes conduisent, en règle, à un échec identitaire majeur. Nous sommes bien en présence d'une pathologie du lien objectal qui, comme divers auteurs le soulignèrent, s'oppose à tout vrai processus d'adolescence (D. Hartmann, 1969, J. McDougall, 1982, A Green, 1983, J. Bergeret, 1986, B. Brusset, 1988, Ph. Jeammet, 1991).

C'est, finalement, autour de ce "mal de dépendance" de soi-même et d'autrui (C. Farate, 1999), qui pervertit la voie d'autonomisation individuelle, que s'agencent non seulement le geste compulsif qui est le sceau même de l'addiction, mais aussi tout l'éventail de manifestations thymiques et comportementales enrôlées dans la psychopathologie de ces conduites (impulsivité, labilité émotionnelle, dépression, sensitivité, alexithymie, surinvestissement de la sphère sensorielle de la personnalité, intolérance à la douleur et à la frustration, tendance à la somatisation, pensée factuelle, conflictualité, repli paranoide, entre autres).

L'ineffable féminin ou la chrysalide emprisonnée dans sa chenille

Je reçois Ana pour la première fois dans mon cabinet à la suite d'un appel assez dramatique de sa mère qui avoue son angoisse à l'égard des comportements de consommation d'héroïne, cocaïne et haschisch de sa fille, dont elle a eu connaissance il y a quinze jours. Ana est une adolescente âgée de 16 ans, la physionomie gracieuse, quoique tendue. Lors du premier entretien, elle se présentera seule ; Ana me regarde attentivement, son faciès est nerveux, parfois même un peu pleurnichard, et elle repousse sans cesse la frange de cheveux blonds qui tombe sur son visage aux yeux bleus, vifs et expressifs. Elle parle de sa rupture amoureuse récente d'avec un garçon, à peu près de son âge et avec qui elle a fait l'amour pour la première fois, sur fond d'une relation difficile avec ses parents, qui ont divorcé, il y a 6 ans (elle avait 10 ans à l'époque). Ana vit chez sa mère, ingénieur en informatique, avec son petit frère, de 6 ans son cadet, et le compagnon de la mère, celle-ci s'étant remariée, il y a trois ans. La relation avec son père, aussi remarié depuis 4 ans, est très irrégulière. Il semble y avoir, en effet, un manque d'attention de la part des parents par rapport à cette jeune fille et Ana se sent un peu lâchée à un sentiment d'incertitude flottante concernant son avenir, ce qui rajoute à son insécurité narcissique. À la fin du deuxième entretien, et après avoir entrepris un traitement de désaccoutumance à l'héroïne, elle accepte en apparence avec enthousiasme, le projet d'une psychothérapie hebdomadaire. Même si ses relations, autant familiales qu'amicales, restent encore marquées par le sceau de la superficialité, elle sera capable, lors d'une séance ultérieure, d'exprimer une émotion sincère en évoquant le décès de son arrière-grand-mère maternelle, il y a un an, et surtout la perte de son arrière-grand-tante maternelle, il y a 6 ans (à peu près au même moment de la séparation de ses parents). C'est, en effet, envers ces aïeules qu'elle ressent un attachement plus solide, et cette évocation lui permettra d'aborder, sur un mode plus authentique, son angoisse dépressive anaclitique à l'égard du sentiment de manque d'amour maternel. Sa prise en charge psychothérapeutique ne durera que trois mois, même si son contrat thérapeutique prévoyait, au départ, un suivi de 12 mois. Au fil des séances, auxquelles elle apparaîtra accompagnée, au début, par sa mère, et après, successivement, par son père et frère, à une reprise, sa grand-mère maternelle, à trois reprises, une tante maternelle, une copine et un petit ami, Ana dévoilera son ambivalence à l'égard du travail (difficile) d'élaboration de la souffrance dépressive-limite (C. Amaral Dias, 1986) qui mobilise sa fuite en avant vers des rapports interpersonnels superficiels, et ayant un caractère plutôt désaffecté. En effet, la peur de la dépendance envers moi, qui s'accentue au fur et à mesure qu'elle réalise l'importance de sa relation thérapeutique, prendra progressivement le devant de la scène. Ceci va de pair avec sa résistance à penser la défaillance d'un Idéal du Moi ancré dans l'identification à des figures parentales au contour vague et contingent, et qui rend compte de la menace de confrontation à la douleur narcissique conviée par un deuil pathologique à l'égard d'un roman familial d'enfance prématurément désenchanté. Après avoir raté deux séances sans rien dire, Ana me fera savoir, à l'issue d'un appel téléphonique de ma part, qu'elle va bien, elle a même repris son bac, mais ne voit aucun intérêt à la poursuite de la psychothérapie, tout en reportant à plus tard l'éventuelle reprise de son travail psychothérapeutique.

Ce parcours thérapeutique écourté d'Ana, tout autant, d'ailleurs, que l'inachèvement du travail d'appui psychothérapeutique en consultation entamé avec Inès, font penser aux difficultés de prise en charge auprès des adolescents embrouillés dans des troubles du comportement qui prennent racine dans un désarroi narcissique et objectal majeurs. Et ceci, surtout, parce que le but de l'intervention thérapeutique dépasse volontiers le seuil du simple soulagement des symptômes présentés par le jeune en consultation, allant même encore, pas mal de fois, bien au-delà de la demande d'amélioration de son comportement, manifestée au clinicien par les parents/consultants à l'égard du fils/client, lors du premier entretien (voire du contact téléphonique qui a précédé celui-ci). Ce dernier paradoxe, qui relève du statut social de l'adolescent, et qui est, de ce fait, implicite à tout contrat thérapeutique établi à cet âge, que celui-ci concerne une intervention menée en cabinet privé ou en institution, est encore renforcé par le fait clinique que la problématique du jeune s'inscrit assez souvent dans le dérèglement affectif et matériel du couple de parents, voire même encore dans le fonctionnement mental troublé de l'un ou de l'autre d'entre eux.

À cet égard, il faut que l'on réfléchisse toujours sur la capacité du jeune à intégrer consciemment les empreintes d'expériences émotionnelles refoulées par un moi encore quelque peu fragile, de par leur caractère menaçant pour son équilibre psychique, tout autant, d'ailleurs, que sur le temps requis pour aboutir au changement des repères identificatoires internes, pouvant amener à la transformation des enjeux objectaux de l'adolescent dans le sens de l'épanouissement de la partie la plus progrediente de sa personnalité. En effet, même si la recherche de la vérité psychique doit toujours orienter, comme un fil rouge, le travail du clinicien, il faudra toujours que l'on tienne compte de la complexité de cette recherche, et surtout de l'adéquation des voies entreprises pour y aboutir, en regard de la sensibilité, aux intérêts culturels et aux enjeux moraux propres à chaque sujet.

En ce qui concerne, finalement, les conditions de vérité du dialogue thérapeutique, il vaut bien la peine que l'on retienne l'argument philosophique de M. Foucault à propos de la tension dialectique du vrai et du faux à l'intérieur du discours contemporain. Ainsi, à partir d'une énonciation précise qui fait coïncider le vrai avec la volonté de vérité et le faux avec la vérité, Foucault (1971, p. 22) écrit que "Le discours vrai, que la nécessité de sa forme affranchit du désir et libère du pouvoir, ne peut pas reconnaître la volonté de vérité qui le traverse ; et la volonté de vérité, celle qui s'est imposée à nous depuis bien longtemps, est telle que la vérité qu'elle veut ne peut pas ne pas la masquer". À y réfléchir à coup sûr !

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