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Pratiques déontologiques en psychologie
Agrandir le texte Réduire le texte Carnet/Psy N°73 - Page 14-15 Auteur(s) : Marie-Frédérique Bacqué
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Pratiques déontologiques en psychologie

Cet ouvrage tombe à point nommé, pour les psychologues, mais aussi pour tous ceux qui travaillent avec eux en institutions. Dana Castro et Marie Santiago-De­le­fosse (toutes deux psychologues cliniciennes et respectivement rédactrice en chef de la revue Pratiques Psychologiques et maître de conférences au Cnam), ont réuni en quatre parties, les points fondamentaux des pratiques déontologiques en psychologie. Tout d'abord, un peu d'histoire et d'épistémologie avec l'émergence sur le continent Nord-Américain de la déontologie professionnelle. Michel Sabourin, auteur de ce premier chapitre, a été l'instigateur de la démarche déontologique dès 1983, au Québec, où il fut deux fois président du Conseil de l'Ordre. Comme aux États-Unis, la démarche déontologique des psychologues est assez tardive : bien que l'American Psychological Association ait été créée à la fin du XIXe siècle, ce n'est qu'en 1938, qu'un comité d'éthique scientifique et professionnel voit le jour. Dix ans plus tard, l'un de ses créateurs remarque que la croissance de leur estime de soi professionnelle et le besoin de fonctionner en tant que groupe, permet aux psychologues « d'assumer » leurs règles d'exercice et leur statut professionnel. Malgré certaines critiques musclées comme celles émises en 1952 par Calvin Hall : « Je pense qu'un tel code joue le jeu des escrocs et qu'il donne un air de suffisance et un ton moralisateur à ceux dont il recouvre les activités. », un consensus se dégage afin de définir un processus de révision régulier. Ces révisions permettent au code de s'adapter progressivement aux nouveaux champs couverts par la psychologie : recherche expérimentale, mais aussi expertise psycho-légale, enseignement, supervision, publication. Le système des révisions est finalement planifié, ce qui donne une certaine souplesse au code et, en même temps, l'inscrit dans l'évolution rapide de la discipline. L'histoire du code de déontologie américain, nous apprend qu'un code est requis dès qu'une pratique professionnelle se développe tant au niveau du public qu'au niveau du monde du travail. La reconnaissance officielle d'une profession passe alors par la démonstration auprès des autorités que le but du code est bien de mieux protéger le public. Enfin, seule une méthode empirique (discussion de cas, réflexions à partir des conflits, mobilisation en faveur de collègues inculpés) permet de développer un code de déontologie adapté. Cependant, il est impossible de copier le code de déontologie américain, en raisons des variables culturelles qui saturent les pratiques professionnelles. D'autre part, seules des remises en cause régulières peuvent doter le code d'une réelle fonctionnalité.

En France, dès 1947, la création de la licence de psychologie entraîne une réfle­xion déontologique. La Société Française de Psychologie l'élabore et l'adopte en 1961. Il servira d'assise aux combats des années quatre-vingt, pour l'obtention du statut et la protection du titre de psychologue, enfin, il favorisera le regroupement des associations de psychologues lors de sa refondation dans les années quatre-vingt-dix. Annick Ohayon narre ce difficile cheminement en exposant les nombreux préjugés des intéressés comme des gouvernants («que les psychologues fassent d'abord la preuve de leur utilité sociale, après on parlera de statut » lance Georgina Dufoix, alors ministre de la Santé (1982). A. Ohayon fait l'hypothèse que ce refus est lié aux oppositions précoces entre Maurice Reuchlin qui s'intéresse plus au psychotechnicien, qui, selon le modèle américain, élargit ses axes habituels de travail (orientation, sélection, apprentissage) à l'ensemble des organisations industrielles et Daniel Lagache qui lui aussi prône le modèle américain, en décrivant un psychologue clinicien idéal («intelligent, patient, persévérant, ordonné et méthodique. »), car, dans les milieux psychologiques, se trouvent « beaucoup de déséquilibrés, bourrés de difficultés personnelles et à l'affût de ce qui peut les en affranchir ou les leur dissimuler. » Joyeux tableau ! On se demande si l'autocritique poussée à ce point par une profession, ne favorise pas effectivement, une inhibition trop grande à la maturité professionnelle ! La période politique de la Guerre Froide est en réalité génératrice de ce genre d'attaques. D'un côté le modèle communiste qui condamne dans le même élan la méthode des tests, la psychanalyse, le psychodrame morenien et la dynamique des groupes ; de l'autre, un corps médical se sentant menacé, qui intente des procès à des psychologues-psychanalystes pour exercice illégal de la médecine.

Le code de déontologie s'avère alors plus que nécessaire, ne serait-ce qu'en raison de la faible représentativité des psychologues (jeunesse du syndicat, nombre d'enseignants encore trop peu important). Comme le démontre Robert Samacher, « pour l'heure, le code de déontologie proposé aux psychologues n'a pas de caractère normatif obligatoire. Il ne s'applique qu'aux professionnels qui l'acceptent, il peut être utilisé sur un mode conventionnel, ce qui veut dire qu'il n'est pas inscrit au code pénal et ne protège pas l'exercice de la profession ». Avec son seul titre de psychologue protégé, il faudrait encore l'équivalent du serment d'Hippo­crate pour contrôler et sanctionner l'exercice professionnel des affiliés au code. Le para­doxe réside donc dans le fait que malgré la loi du 25 Juillet 1985 et son décret d'application du 22 Mars 1990 qui protège le titre de psychologue, l'activité des psychologues reste dans un no man's land juridique. Le parallèle avec les médecins ne s'ar­rête pas là : si les nouvelles lois éthiques proposent un accès direct au dossier médical, comment transmettre les résultats des tests, des entretiens psychologiques, des hy­po­­­­­thèses diagnostiques, sans parler des psychothérapies ? Les enjeux thérapeutiques com­pliquent encore la situation des psychologues.

Récemment, les diverses propositions de loi ont montré la variabilité des pratiques (sans même parler de technique). La psychanalyse reste une discipline totalement à part de la psychologie et bâtit ses propres formations, contrôles et sa propre déontologie. Les autres psychothérapies (non psychanalytiques) exercées par psychologues ou médecins, pourraient alors bénéficier d'un code de déontologie protégeant chacun de leur exercice. Ces complications sont sans aucun doute à l'origine de l'impossibilité d'obtenir, jusqu'à présent, un projet qui aboutisse. Ces débats, parfois désespérants, expriment la multiplicité, la diversité de la profession et de ses enjeux théoriques et sociaux. Les exemples ne manquent pas dans l'ouvrage : psychologie en milieu scolaire, consultations de sujets mineurs, signalements, thérapies d'enfants, mais aussi, bilans de compétences, demande médiatique et. formation des futurs psychologues ! En conclusion, Dana Castro, Marie Santiago et le collectif d'auteurs de cet ouvrage fondamental soulignent les contradictions des revendications actuelles : brandir le code de déontologie sans connaître les rapports sociaux du travail, c'est courir le risque de constituer une catégorie à part de la société (c'est souvent le cas des professions libérales). Refuser de s'inscrire dans les logiques institutionnelles, serait dénier la difficulté du psychologue à continuer à travailler pour le développement du sujet à long terme, tandis que l'institution ne s'intéresse qu'à la réparation à court terme. Le psychologue est souvent dépassé par les logiques socio-politiques et économiques de son contexte de travail, à lui de s'y intéresser afin de limiter sa souffrance au travail.