La Revue

Pourquoi les pulsions de destruction ou de mort ?
Agrandir le texte Réduire le texte Carnet/Psy N°117 - Page 12-14 Auteur(s) : Dominique Bourdin
Article gratuit
Livre concerné
Pourquoi les pulsions de destruction ou de mort ?

Loin d'être épuisé, le débat sur la pulsion de mort renaît sans cesse, tout au moins dans la psychanalyse française. Il a connu plusieurs phases, portant d'abord sur le caractère purement spéculatif ou vraiment métapsychologique de cette notion freudienne, sur sa place dans le dualisme pulsionnel freudien, puis sur sa nécessité pour penser la destructivité. Le travail que propose aujourd'hui André Green renouvelle l'intelligence de cette notion, interdisant son abusive simplification : il réévalue le sens, la fonction et la portée de la dernière théorie des pulsions de la pensée freudienne, en étudie le devenir et les métamorphoses chez les post-freudiens, en montre le déploiement dans les champs clinique et culturel. Les nombreuses illustrations (Bokor, Goya, Schiele, Bruegel l'Ancien.) ne sont pas la moindre surprise de cette étude et contribuent à manifester la profondeur de la rencontre entre la pensée freudienne et la culture. Comment comprendre que la mort soit le but d'une pulsion ? Comment et pourquoi admettre, non seulement notre tendance aux mouvements psychiques meurtriers, mais surtout l'idée que notre vie comporte une force de mort dirigée fondamentalement envers soi ? L'ouvrage s'organise en trois parties : "Fondations", la première d'entre elles, s'attache à une relecture rigoureuse des textes de Freud, d'une résonance très nouvelle, au service de la compréhension de la nécessité théorique qui le conduit à poser une pulsion de mort. Son premier fondement est une nouvelle compréhension de la pulsion, hypothèse émise pour rendre compte de la paradoxalité et de la force de la mystérieuse compulsion de répétition : toute pulsion est une force visant la restauration d'un état antérieur. Or, jusque-là, la pulsion servait de caution à l'originaire, surtout lorsque sa visée primitive était le plaisir. L'équilibre d'ensemble de la conceptualisation freudienne en est bouleversé, non seulement parce que les conflits psychiques conçus dans la première théorie des pulsions ne considèrent finalement que ce qui est interne à ce qui devient en 1920 "pulsions de vie", mais aussi parce que la phase théorique opposant libido narcissique et libido d'objet (que l'on peut considérer comme une deuxième théorie des pulsions) se voit elle-même reconsidérée radicalement. En effet, dans ses hypothèses sur la genèse de la pulsion de mort (qui donne naissance à une troisième théorie des pulsions), André Green montre en particulier le rôle d'étayage que Freud fait jouer au narcissisme : celui d'un échafaudage de soutien contre les assauts de la pulsion de mort, dont il ne sera plus question ensuite, pulsions de vie et pulsions de mort se partageant le champ de bataille. Ainsi, le moi n'est plus le centre d'intérêt prioritaire, c'est l'objet qui, malgré l'ambivalence, devient essentiel : l'amour d'objet devient la visée la plus fondamentale, l'objectif des pulsions de vie. L'hypothèse de la pulsion de mort connaît deux modes d'exposition, diachronique - elle est la première pulsion et la visée ultime de toute vie est la mort ; et synchronique, dans laquelle la simultanéité des pulsions de mort et des pulsions de vie, marquée par les dénominations synonymiques -pulsions d'amour/pulsions des destructions (ou d'agression)- entraîne leur lutte constante et surtout les processus permanents d'intrication et de désintrication, qui font tout le tableau des diversités de la clinique et de la vie. Les positions nouvelles s'accompagnent d'une visée réintégratrice : Freud revient ainsi sur la problématique du sadisme. Dominé dans sa compréhension de 1915 par la libido et incluant la régression sadique-anale, le sadisme est maintenant conçu à partir d'une dialectique mettant en relation la mort (destruction, sadisme) avec la libido (narcissique, puis objectale). Si Freud a toujours reconnu une composante sadique dans la pulsion sexuelle, il envisage maintenant, au-delà de la possibilité que celle-ci se constitue en perversion, qu'elle s'affranchisse plus ou moins de son alliage avec les pulsions de vie, déferlant alors en destructivité désintriquée. Freud crée un autre système à partir de ce que les précédents ne pouvaient englober. Au-delà du principe de plaisir (1920) en est un moment fécond, mais aussi une solution d'attente, un " avant-coup vu après coup ", dont " Le moi et le ça " (1923) constitue l'aboutissement. Car si la pulsion de mort ne semble annoncée par rien ou presque dans ce qui la précède immédiatement, elle renoue implicitement avec ce que L'Esquisse (1895), qui considérait que les processus psychiques sont quantitativement déterminés, posait comme fonction primaire du système neuronique : la décharge. Idéalement les "besoins internes" aspireraient à une décharge complète, mais faute d'une inertie qui rendrait le système inexcitable, ce qui est incompatible à la part de rétention nécessaire au fonctionnement vital, il faut maintenir la quantité à un niveau aussi bas que possible, grâce aux effets du principe de constance, fonction secondaire évitant les variations de trop grande amplitude. L'introduction du surmoi en 1923 est révolutionnaire et signe l'impact des processus culturels sur l'appareil psychique, effet des processus oedipiens et groupaux, au-delà de la seule conflictualité individuelle. Condamnant les voeux interdits inconscients (incestueux ou parricides), il donne naissance au sentiment de culpabilité qui se manifeste en besoin d'auto-punition. L'intrication de la pulsion de mort et de la fonction sexuelle donne naissance au masochisme, qui, désormais premier, est l'expression centrale de la pulsion de mort. L'agression n'est que la partie projetée à l'extérieur. Désormais la pulsion de mort a pris refuge au coeur du moi et ne peut plus être directement combattue. Seules ses formes intriquées peuvent faire l'objet d'une analyse qui, dans ses évolutions heureuses, aboutira à sa dissolution ou à son intégration au moi. La réaction thérapeutique négative -et toute l'étude d'Analyse avec fin et analyse sans fin- montrent le caractère relatif de cette possibilité (même si d'autres techniques ouvrent sur des résultats meilleurs), ce qui est un argument décisif en faveur de la reconnaissance d'une pulsion de mort. Quant aux résistances que rencontre le recours freudien à la pulsion de mort, elles s'expliquent en partie par l'ampleur de la pensée freudienne, ce qui en fait à la fois sa force et sa fragilité : elle est à la fois physis et psyché, vérité et origine, mouvement et cause du mouvement, trop visionnaire pour les médecins, trop charnelle pour les philosophes, trouvant secondairement chez Empédocle un appui et une extension à ce qui, né des questionnements de la clinique se déploie en épistémologie fondamentale et devient finalement pensée de l'être. Car il est deux transcendances chez Freud, "auteur antiphilosophique mais philosophe malgré lui", l'un métabiologique, l'autre, de découverte plus tardive, anthropologique. Une seconde partie, "L'onde de choc de la pulsion de mort" commence par étudier le devenir de la notion de pulsion de mort chez les post-freudiens. Ferenczi inaugure une clinique nouvelle, centrée sur le moi et poussant à une technique réparatrice, avec un déplacement d'accent sur le contre-transfert, sans se prononcer sur la pulsion de mort. Mélanie Klein pense prolonger l'oeuvre de Freud en l'orientant vers la recherche des fixations aux premiers stades de développement, mais dénature ainsi la théorisation freudienne. Bion, en prolongeant et définissant plus rigoureusement la pensée de M. Klein, -dont Winnicott se démarque davantage- adhère lui aussi à la thèse de la pulsion de destruction. La psychanalyse nord-américaine menée par Hartmann veut bien d'une théorie des pulsions, mais remplace la pulsion de mort par l'agressivité. Lacan flirte longtemps avec la mort (le Maître absolu) mais la passe de plus en plus sous silence dans la théorie. Les courants relationnistes de la relation d'objet (Fairbairn mais aussi M. Klein), du relationnisme (Greenberg et Mitchell) ou de l'intersubjectivisme (O. Renik) enterrent en fait toute théorie des pulsions. C'est par la clinique qu'André Green répond à ces attaques théoriques contre la pulsion de mort freudienne. Il met en évidence la place qu'il lui reconnaît dans la compréhension de certaines structures psychiques -dépressions, décompensations psychosomatiques, anorexies et autres dérèglements de l'autoconservation-, ainsi que dans l'interrogation clinique sur la normalité ou la pathologie des suicides. La troisième partie fait toute sa place à la pulsion de mort dans le champ social, revenant sur le parricide originaire et sur des dicussions récentes sur le processus culturel. Outre sa prise en compte des travaux biologiques sur l'apoptose, ou suicide cellulaire, André Green engage la discussion avec les thèses de Laurence Kahn dans son livre Faire parler le destin, quant à ses conceptions de la pulsion (comme destin), du langage et des cas-limites. Ce qui lui permet de soutenir sa propre position avec force : "Pulsion de mort, expression ultime de la haine de soi. La pulsion de mort est en fin de compte suicidaire. Ce qu'il faut admettre, c'est le couple construction-destruction, amour-haine en antagonisme et en agonisme parce que nous sommes faits de ce couple et tout ce que nous faisons n'est rien d'autre que la considération de leur intrication et de leur désintrication ".