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Le tourment adolescent
Agrandir le texte Réduire le texte Carnet/Psy N°117 - Page 14-15 Auteur(s) : Isée Bernateau
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Le tourment adolescent
Pour une théorisation de la puberté psychique

Le tourment adolescent, ouvrage dirigé par Philippe Givre et Anne Tassel, contredit avec rigueur et élégance, à l'image de son beau titre, l'assertion d'Anna Freud selon laquelle "la psychanalyse ne s'est que fort peu souciée de la puberté". Ce livre, qui condense et reproblématise l'essentiel des premières théorisations de l'adolescence, abrite une véritable approche métapsychologique du processus d'adolescence. Au commencement était Freud. François Richard, dans une relecture à la fois précise et novatrice des textes freudiens, établit que, si "le processus d'adolescence tel qu'on le conçoit aujourd'hui n'est pas théorisé en tant que tel", les prémisses d'une métapsychologie du "processus pubertaire" sont néanmoins posées par Freud. Loin de la conception classiquement admise de la subordination des pulsions partielles au primat du génital comme happy end menant à la "sexualité normale", François Richard montre que le psychisme adolescent construit en réalité une combinaison fort complexe entre passé et présent, dans laquelle les pulsions partielles jouent un rôle non négligeable. Ainsi, la théorisation freudienne de l'après-coup rend possible la prise en compte d'une temporalité non plus seulement linéaire et progrédiente mais également en spirale, qui articule de façon plastique l'infantile et le génital. Désireux de mettre également les enjeux sexuels de l'adolescence au premier plan, Philippe Givre s'appuie sur la théorie originale et audacieuse de K. Eissler, qui propose de "redéfinir le Cogito en tant qu'orgasme coïtal". En parcourant les principales avancées de cet auteur, qu'il nous permet du même coup de redécouvrir, Philippe Givre décline les enjeux métapsychologiques de la puberté : le périlleux passage de l'auto-érotisme au coït, l'effraction traumatique du génital et l'après-coup engagé par ce traumatisme, ainsi que la différenciation nécessaire de la puberté psychique pour les garçons et les filles, étant entendu que tous deux ont à négocier la découverte du féminin, dans un au-delà de la logique phallique. Héritières et néanmoins adversaires, comme on le sait, Anna Freud et Mélanie Klein prolongent les découvertes freudiennes. François Marty se livre à une analyse percutante des écrits d'Anna Freud sur l'adolescence. Il reconnaît son apport, en tant que clinicienne et "ambassadrice" de l'adolescence, tout en montrant les limites d'une telle conception, qui, parce qu'elle s'intègre à une vision développementale et maturative d'un moi à la fois "médiateur et organisateur des conflits qui font rage dans la vie psychique", ne peut envisager l'adolescence que comme un prolongement de l'infantile, dans lequel prédominerait le combat contre les pulsions. A l'opposé, les avancées de Mélanie Klein, présentées par Dominique Agostini, font état, à partir d'une clinique nombreuse et diversifiée, de la reviviscence des angoisses archaïques au moment de l'adolescence. En ce sens, revisiter l'oedipe précoce est "le préalable indispensable au développement conjoint de la bisexualité psychique et de la puberté psychique". Dominique Agostini considère que le passage réussi du sein au pénis est chez Mélanie Klein "un modèle opératoire du processus d'adolescence", via l'intégration et le dépassement d'une "phase féminine" commune aux deux sexes, mais qui se négociera là encore différemment chez le garçon et chez la fille. Caroline Lebrun s'intéresse à la théorisation d'Hélène Deutsch, laquelle, bien que liée à sa propre adolescence et s'inscrivant dans une fidélité aux acquis freudiens, contient néanmoins des pistes originales sur le processus pubertaire. Hélène Deutsch constate chez les jeunes adolescentes des "fantasmes pubertaires", des "modalités d'action jouées", sortes de psychodrames privés mettant en scène de tels fantasmes, le recours à une "pseudologie", "histoire imaginaire que l'adolescente se raconte à elle-même et qu'elle raconte très volontiers aux autres comme une vérité", ou encore la mise en place de "triangles pubertaires", qui permettent de conjuguer homosexualité et hétérosexualité pour permettre le passage de l'une à l'autre. Au commencement des théories adolescentes étaient aussi des pédagogues... L'approche historique de Florian Houssier souligne que l'intérêt pour l'adolescence est né à la fin du XIXème siècle d'une tentative d'encadrement et d'éducation des adolescents dits délinquants ou asociaux. Rappel qui permet de relativiser la prétendue nouveauté de la violence chez les jeunes ! Florian Houssier entrevoit chez des pionniers peu lus de nos jours comme Stanley Hall, Siegfried Bernfeld, August Aichorn, les prémisses d'une conception de la "puberté psychique", qui influencera à bien des égards les théorisations ultérieures. Autre auteur quelque peu oublié aujourd'hui, Erik H. Erikson est remis à l'honneur par Monique Avant. Son attachement à la question de l'identité ouvre sur une conception du psychisme qui reconnaît le rôle de l'environnement comme prépondérant dans la reconnaissance ou au contraire la disqualification de l'identité : "c'est un jeu de miroir structurant entre l'adolescent et la "société" qui le reconnaît et est reconnu par lui". D'où l'importance de l'adolescence pour fonder une identité du moi qui ne soit pas, comme l'indique Monique Avant, une "identité négative", "retour des identifications rejetées (par l'individu ou le milieu)". Sous forme d'épilogue, Anne Tassel parcourt de façon thématique l'ensemble de ces premiers théoriciens de l'adolescence afin de faire apparaître leurs points de convergence, de divergence, mais surtout l'aspect novateur de leurs conceptualisations, qui viendront nourrir les générations suivantes d'analystes travaillant avec les adolescents. Anne Tassel met clairement en évidence l'importance de leurs découvertes, que ce soit sur la temporalité, l'oedipe, la régression, la place du fantasme dans la vie psychique. Comme elle le remarque très justement, de telles avancées ont pris place dans l'enchevêtrement d'une clinique nouvelle et des apories ou "points de résistance de la théorie freudienne", sans échapper tout à fait à une visée normative. Le Tourment adolescent, ouvrage dense et passionnant, est appelé à devenir un ouvrage de référence pour quiconque s'intéresse à l'adolescence.