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Les amours d'une mère
Agrandir le texte Réduire le texte Carnet/Psy N°142 - Page 19-20 Auteur(s) : Dominique Bourdin
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Les amours d'une mère

Dans cet opuscule suggestif, Henri Normand, psychanalyste membre de l’Association Psycha­na­lytique de France et de la rédaction de la revue Penser / Rêver, évoque trois figures maternelles : la Douloureuse, la Glorieuse, L’Amou­reuse… Unies sans doute par la douleur, ce sont trois femmes, ou bien la même personne, une mère, au fil de trois accomplissements. La première exalte la douleur de Marie qui assiste, silencieuse, à l’agonie de son Fils : c’est la mère du Stabat mater dolorosa, poème du franciscain Iacopone da Todi (1230-1306), écrit en latin populaire, qui inspira plus de cinq cents compositeurs. Avec cette figure de la douleur advient un nouvel état d’âme en attente de représentation ; la solution religieuse opère une double opération, invitant l’orant, au contact de cette femme qui n’est que douleur, à projeter sa propre douleur et à assimiler, introjecter celle qui lui est montrée, en identification avec la souffrance du fils. La Dolorosa permet à l’homme d’exprimer sa douleur et porte l’espoir d’une reconnaissance et d’une nomination de cette douleur – mais à l’intérieur de l’univers de l’idéalisation.

Quand la mère devient glorieuse, le fils devient fanatique, fût-ce discrètement. Les fils fanatiques inventent la mère glorieuse, exemplaire. L’irrésistible assomption de Marie dénie encore davantage sa sexualité. Des Evangiles aux Conciles et aux fêtes de la liturgie catholique, l’auteur retrace le chemin vers une mariologie de plus en plus débordante, au risque de diviniser Marie, selon l’identification la plus primitive qui laisse le champ libre à la toute-puissance infantile et à l’idéalisation. La figure régressive qui s’impose au fanatique, dans les trois monothéismes, serait celle d’une mère toute-puissante, un Dieu mère, dont la représentation dénie aux mères leur vie sexuelle. La haine du sexuel a pour contrepartie le bénéfice narcissique de la glorification asexuée qui prive le croyant de l’accès à un narcissisme dynamique.

C’est à partir de la Lettre d’une inconnue de Stefan Zweig qu’Henri Normand caractérise l’Amoureuse : la nouvelle conte l’auto-observation d’une passion dévorante et dévoreuse, à la limité de l’obsession délirante. La mère est veuve et son deuil fixe la passion secrète et idéalisée de sa fille pour un voisin. L’irruption de la sexualité met à mal cet aménagement : la mère se remarie et la famille déménage. Submergée par une passion devenue absolue du fait de la séparation, la jeune fille s’enferme dans un souvenir exacerbé, en voie de clivage, qui ne cède pas – d’autant que juste avant le départ, elle a surpris l’aimé avec une femme. Plus tard, devenue femme dans son désir, elle ne l’est pas dans son identité et n’établit aucun lien sexuel avec les hommes qu’elle fréquente, jusqu’au jour où elle met sa sexualité au service de sa passion, retrouve Vienne et l’homme qu’elle aime, et se fait aimer de lui sans se faire (re)connaître, même lorsque naît un enfant. Ce n’est que lorsqu’elle prévoit de mourir qu’elle peut lui écrire tout son parcours amoureux. La défense érotomaniaque protège encore des changements qu’opérerait la sexualité, et reste un évitement d’Eros.

La douloureuse, la glorieuse, l’amoureuse : ce pourraient être trois histoires racontées par l’enfant qui refuse ce qu’il perçoit de la vie sexuelle de sa mère. Ou trois destins de femme, accomplis au détriment du fils, si elles étaient parvenues à rencontrer l’homme. La mère douloureuse ou glorieuse témoigne de l’invention de l’enfant pour surmonter l’impossibilité d’accepter l’idée que sa mère est une femme. Si deux de ces figures maternelles sont incarnées par la Vierge Marie, c’est que l’on ne peut nier la prégnance des idées chrétiennes dans la société occidentale, par exemple dans l’idée de la douleur d’aimer, et le trésor de représentations qui y sont liées.

Mère et fils campent dans l’univers infantile d’un idéal démesuré. La position fantasmatique de la mère - qui lors de la grossesse déploie ses projections incestueuses envers son fils à venir - permet la croissance du fils. L’enfant permet le dégagement de la mère vis-à-vis de son propre père. Mais la Dolorosa (qu’Henri Normand évoque en la rapprochant d’une femme mélancolique) est mère d’un fils qui meurt avant d’avoir grandi, qui devient identifié au père sans avoir été homme, situation analogue à un inceste paternel réalisé. Douleur et gloire sont un langage de la passion, entre passion incestueuse et désexualisation, dans un retour régressif à la souffrance narcissique. L’enfant qui perçoit la sexualité de sa mère a-t-il affaire, de son point de vue douloureux, à une mère « mourante », c’est-à-dire perdue pour lui ? Et qu’il réanime en la glorifiant ? Il s’efforce de la traiter pour ne plus la perdre. Que la perte n’ait plus jamais lieu…
 
L’Inconnue de Zweig est dans un moment intermédiaire, une tentative de dégagement par rapport au pouvoir mélancolique de son organisation fantasmatique. Dégageant la femme de sa fixation au père -au Dieu-père-, la mobilité psychique est un investissement possible de la vie d’une femme par la sexualité, par les représentations sexuelles et sexualisées. Investir sexuellement le monde, un monde autre que celui du fantasme construit autour du fils, c’est devenir une mère qui n’est plus seulement incestueuse, une femme qui, à la différence de l’héroïne de Zweig, réussirait à être libre. Tout le livre est le déploiement et l’élaboration d’une interprétation : l’histoire d’une mère, selon Henri Normand, c’est l’histoire du traitement de cette position incestueuse, traitement qui permet à la mère de penser son histoire.