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Médiation picturale et psychose infantile
Agrandir le texte Réduire le texte Carnet/Psy N°142 - Page 23 Auteur(s) : Anne Brun
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Dans la psychose infantile, le travail thérapeutique à partir de la médiation picturale s’articule autour de la constitution d’un fond pour la représentation. La peinture des enfants psychotiques se compose peu en effet de formes reconnaissables et identifiables, elle ne renvoie guère à des formes représentatives imagées, avec un contenu figuratif, du fait de la défaillance des contenants psychiques, caractéristique de la psychose. Dans la médiation picturale, l’enfant psychotique met bien plus en jeu sa sensori-motricité qu’il ne cherche à peindre des figures à contenu représentatif. Cette prédominance de la sensori-motricité s’accompagne de l’extrême difficulté des enfants à représenter et de la mise en œuvre d’une forte destructivité, souvent difficile à supporter par les soignants. Il ne s’agit donc pas d’abord d’interpréter un quelconque contenu représentatif, comme dans la thérapie d’enfants non psychotiques, car leur production picturale se compose moins de traces figuratives dotées de significations latentes à décrypter, que de traces sensori-affectivo-motrices ; loin de figurer des représentations préexistantes, ces traces vont au contraire conditionner la possibilité de l’accès à la représentation. Nous verrons que le rôle essentiel du medium malléable (au double sens du matériau et du thérapeute) consiste à permettre que la représentation sensorielle puisse se réfléchir en représentation d’un état du sujet. Par ailleurs, l’intérêt thérapeutique de la médiation picturale dans la psychose consiste essentiellement en un travail de constitution des contenants psychiques, en lien avec la constitution d’un fond pour la représentation, avec une mise en place progressive des qualités plastiques de l’enveloppe psychique.

Voici l’idée principale que je me propose de développer dans le cadre de cet article : ce qui spécifie le travail thérapeutique avec des médiations dans la psychose est un possible accès aux processus de symbolisation, à partir de la sensorialité. L’originalité de ce cadre thérapeutique consiste à permettre d’engager un travail de figuration à partir du registre sensoriel, de la sensori-motricité de l’enfant d’une part, de l’implication corporelle des thérapeutes en lien avec l’enfant d’autre part, ainsi que des qualités sensorielles du medium malléable, dont la manipulation par l’enfant s’inscrit dans la dynamique transférentielle.
   
Cadre-dispositif de la médiation picturale
   

Le traitement de la clinique de la psychose nécessite donc de construire des cadres-dispositifs qui prennent en compte, de façon spécifique, les registres de la sensorialité, de la motricité ou, plus généralement de la corporéité. Dans ce contexte, il s’agit principalement de laisser les enfants utiliser à leur gré l’ensemble du matériel mis à leur disposition. Ceux-ci choisissent leur façon de peindre, leur matériel et leurs techniques, qui peuvent éventuellement leur être présentées mais l’expérience montre qu’un enfant ne se saisit jamais d’une technique, si elle ne lui permet pas de travailler un aspect de sa problématique. Les thérapeutes se laissent utiliser par les enfants, sans leur demander de représentation et sans peindre avec eux, sauf occasionnellement, quand cela présente un intérêt thérapeutique. Le clinicien sera attentif avec des enfants psychotiques à tout ce qui relève du registre corporel et sensoriel, à la façon dont l’enfant va mettre en jeu sa gestualité et dont il exploite la matérialité même du cadre de l’atelier, les matériaux mis à sa disposition (les instruments, les supports, les qualités sensorielles de la matière picturale, les différentes techniques).

Réactualisation de vécus agonistiques, sous forme de sensations hallucinées
   
Une partie du travail thérapeutique s’effectue en effet à l’appui de l’impact des stimulations sensorielles provenant du matériel et de la matière picturale mis à la disposition de l’enfant. Le travail de la peinture, dans sa matérialité même, permet de réactiver des traces perceptives d’expériences sensorielles qui se présentent souvent sous la forme de sensations hallucinées, dont la médiation picturale suscitera une première figuration. Cette rencontre avec la matérialité même du cadre et l’expérimentation de différents matériaux mobiliseront notamment des angoisses archaïques irreprésentables, de l’ordre des agonies primitives, décrites par Winnicott (1974), angoisses inimaginables du bébé, terreurs extrêmes, sans fin et sans limites, telles que le sujet se retire de cette expérience de mort psychique, pour pouvoir survivre. Du coup, ces expériences primitives catastrophiques n’ont jamais pu être représentées, car elles n’ont en quelque sorte pas été éprouvées par le sujet. Un des intérêts thérapeutiques du cadre de la médiation picturale consiste à permettre de réactiver au niveau perceptif ces expériences d’agonie primitive, au gré de la rencontre avec tel ou tel matériau, telle ou telle technique, sans qu’il soit jamais possible de prévoir ce qui va mobiliser, de façon singulière pour chaque enfant, ces vécus originaires impensables et irreprésentables. Pour montrer comment le travail de la matière et des matériaux en peinture réactive ces vécus agonistiques, voici une séquence clinique d’un atelier thérapeutique individuel de peinture : Victor, enfant de sept ans, dans le registre d’une psychose symbiotique, manie très bien le langage mais est vécu dans l’hôpital de jour comme un fantôme, tant il est absent au monde et fermé à la communication. Il a un graphisme de qualité, étonnant chez un enfant de cet âge.

Dans les premiers temps de son atelier peinture, cet enfant a déployé toute son énergie à faire le vide sur sa feuille : il passait inlassablement un rouleau imbibé d’eau sur sa feuille blanche qui se gondolait ou se déchirait en petits morceaux. Il pouvait effectuer quelques taches de peinture sur sa feuille, mais il les diluait ensuite, à l’aide de rouleaux ou de chiffons trempés sans relâche dans l’eau, jusqu’à l’effacement de toute trace. Souvent, la feuille gondolée par l’eau se trouait et laissait échapper l’eau par le trou. Son référent, à la fois éducateur et peintre lui-même, pendant plusieurs mois, l’a simplement accompagné dans sa tâche, en épongeant et en récupérant dans une cuvette l’eau qui dégoulinait de la table, et en lui décrivant ce qui se passait avec la peinture. Dans le cadre de la supervision que j’assurais en tant que psychologue institutionnelle, il évoquait son intense déception qu’un enfant aussi doué en dessin ne représente rien et qu’il ne se sente pas exister pour Victor. Cette première phase a été fondamentale pour cet enfant, qui a réalisé ensuite un travail très varié en peinture, avec un jeu surl’épaisseur et un accès progressif à la figuration de personnages et de scènes.

Cette activité picturale met donc en scène une liquéfaction, un trouage de la feuille et un effacement complet de toute trace. Cette dissolution active des traces de peinture sur la feuille, et même du support de la feuille, pourrait s’interpréter comme une première forme de reprise interne de terreurs primitives, comme la terreur  d’effacement, de disparition ou de dissolution, ou encore d’effondrement, à l’image de ce que l’enfant fait subir à la feuille. Cette activité picturale acharnée d’effacement pendant de longs mois mettrait en scène un authentique vécu de mort psychique, contre lequel l’enfant lutte, en infligeant à la feuille le vide, dans un processus de retournement passif/actif. Le retournement passif/actif constitue souvent la première forme de symbolisation pour un enfant psychotique. Ce type d’activité en peinture permet ainsi une première emprise sur une expérience agonistique d’effacement ou d’écoulement, de liquéfaction, expérience qui se retourne en effacement/vidage contrôlé. D’autre part, cette angoisse de liquéfaction pourrait être en lien avec un objet indisponible et insaisissable, objet lisse et glissant. On assiste ici à un transfert de la relation première à l’objet sur le medium, au double sens du matériau et du thérapeute. On rencontre souvent face à de tels cas de destructivité en médiation la tentation de remettre en cause l’indication et d’arrêter l’atelier, ou encore la tendance des soignants à empêcher l’enfant de tout effacer et à le forcer à peindre, alors qu’il paraît fondamental de ne pas intervenir et de ne pas réagir à la destructivité par le retrait.

Un rapport spéculaire à l’objet médiateur

Dans l’activité picturale décrite précédemment, l’enfant devient pour ainsi dire un Je/peinture qui se liquéfie, qui disparaît ou qui est aspiré par un trou, ou encore, en miroir avec la feuille de peinture, « un appui qui s’effondre », « une surface plane qui ondule », ou un « trou/caca/­liquéfié/vidangé ». Ces sensations hallucinées proviennent donc d’une sorte de spécularité entre l’enfant et le medium malléable : l’enfant psychotique, en deçà de toute distinction entre moi et non moi, s’identifie et se reflète dans la matière, à partir de ses qualités sensorielles et, en miroir avec le matériau travaillé, peut devenir fragment de matière et, réciproquement, vivre celle-ci comme fragment de son corps propre. On constate une indissociabilité entre le corps de l’enfant, sa feuille, les instruments de peinture et la matière picturale, avec une évidente confusion des enfants avec la matière.

La rencontre avec le medium malléable va donc activer chez l’enfant psychotique des sensations hallucinées, c’est-à-dire des vécus d’ordre psychocorporels, qui vont s’actualiser à partir des sensations procurées par la matérialité du medium. C’est la perception dans la réalité des sensations procurées par la matérialité du médiateur qui active le processus hallucinatoire chez l’enfant, et, réciproquement, l’enfant met en forme dans le matériau ses propres sensations hallucinées, liées à des expériences antérieures, qu’il associera aux sensations données par le médiateur. Du coup, les sensations hallucinées de l’enfant peuvent se matérialiser dans sa manipulation du médiateur. Le cadre-dispositif de la médiation thérapeutique semble ainsi réactiver une première mémoire archaïque de nature essentiellement perceptive, décrite par Freud. Dans Constructions en analyse (1937), il évoque en effet la possibilité d’un retour hallucinatoire de perceptions antérieures au sein de la cure classique : il constate dans le contexte de la cure analytique un possible retour hallucinatoire d’un vu ou d’un entendu dans la première enfance, pour des patients non psychotiques. Freud indique donc l’idée d’une coexistence possible entre une hallucination de perceptions antérieures et des perceptions actuelles.

Dans le cadre d’une thérapie médiatisée, c’est le medium sensoriel qui va réactiver ces traces perceptives. L’exemple de Victor témoigne en effet d’une coïncidence entre hallucination et perception, soit d’un retour hallucinatoire de perceptions, qui coexiste avec les perceptions actuelles procurées par le medium malléable. Autrement dit, l’expérience de la rencontre du medium dans l’espace thérapeutique permettra de transformer la sensation hallucinée en une forme perceptive, la sensation hallucinée va prendre forme dans l’objet médiateur et devenir ainsi figurable et transformable. Il s’agit donc là, selon un concept de R. Roussillon (2001) de restaurer le processus de symbolisation primaire, particulièrement défaillant dans la psychose, qui consiste à lier une trace mnésique perceptive à une représentation de chose.

Des sensations hallucinées à la figuration de protoreprésentations

En lien avec ces sensations hallucinées, le travail du medium malléable par l’enfant, va permettre l’émergence et la mise en forme de protoreprésentations, qui renvoient à une inscription des premières expériences de la relation à l’objet, expériences d’ordre sensoriel et affectif. Ces protoreprésentations se caractérisent par une indissociabilité entre corps, psyché et monde, ou entre espace corporel, espace psychique et espace extérieur. C’est la façon dont P. Aulagnier (1975) définit les pictogrammes, proches aussi des formes autistiques, décrites par F. Tustin (1986).

Cette émergence et mise en forme de sensations hallucinées peut se présenter de multiples façons ; en voici quelques exemples : “Moi/bouche/peinture vomi(e) et vomissant(e), ou “moi noyé dans la “mère merde” de la peinture”, ou moi dissous dans la feuille. Il peut s’agir aussi d’une sensation d’arrachement d’une peau commune, en lien avec le décollage d’une peinture plastifiée, ou encore d’un vécu de glissade sans fin et de chute sur la feuille etc. Le « Je » de l’enfant peut aussi être réduit à une « sensation main agrippée à la feuille » pour des enfants qui ne peuvent que faire de la peinture au doigt, en restant longtemps collé à la feuille, ou réduit à une « feuille peau caressée » ou à un « Moi/pinceau englouti dans la peinture ». Il arrive aussi que toute rencontre entre instrument, peinture et feuille ne puisse qu’aboutir à une destruction, par exemple le « Je » se présente comme « Moi/feuille peau trouée ou percée ou arrachée ». Cet accès à la figurabilité met ainsi en jeu la « corporéisation figurative» des pictogrammes, certes infigurables à l’origine, mais qui vont pouvoir trouver un mode de « figuration scénique » (P. Aulagnier, 1986)  dans la rencontre de la corporéité du medium malléable. Au décours d’un atelier peinture, apparaissent donc des éléments matriciels de l’activité de symbolisation, qui relèvent non seulement du registre des pictogrammes, mais aussi souvent des signifiants formels (D. Anzieu,1987), sous la forme de traces préfiguratives.

De la sensation à l’émotion : rôle des accordages affectifs

Mais le travail de figuration ne peut s’effectuer qu’en mobilisant la dimension transférentielle, qui réactualise le lien primaire à l’objet, dans une relation thérapeutique en miroir, où les accordages corporels et affectifs jouent un rôle prédominant ; c’est la dynamique transférentielle qui va permettre de donner sens aux différentes formes prises par le medium malléable. Les thérapeutes offrent à l’enfant une sorte de miroir corporel et affectif, avec théâtralisation, avec aussi partage d’affect, ce qui rétablit la fonction de miroir en double de la relation primaire. Dans la relation thérapeutique, il s’agit essentiellement en effet de mettre en jeu les phénomènes d’accordages entre la mère et l’enfant, décrits par Stern (1985), soit d’effectuer des transpositions d’un mode d’expression dans une autre modalité sensorielle, par exemple entre les registres kinesthésiques, sonores, visuels et mimo-gestuo-posturaux, sur le mode d’un plaisir partagé, processus au cours duquel les sensations pourront progressivement se transformer en émotions. En définitive, la médiation thérapeutique de la peinture va susciter des messages corporels, visuels, kinesthésiques, mimo-gestuo-posturaux, qui vont pouvoir prendre sens dans les interrelations au sein de l’atelier, avec les soignants et le groupe. Le travail thérapeutique en médiation va donc permettre d’une part d’inscrire l’expression pulsionnelle dans une forme de langage sensori-moteur, langage du corps et de l’acte, d’autre part de lui donner sens, et de transformer ainsi les projections des enfants en messages signifiants. Comme dans les premiers liens de l’enfant avec son entourage, c’est l’environnement -les soignants- qui donneront une valeur de message aux éprouvés de l’enfant, notamment par les accordages affectifs. Dans le contexte transférentiel, la représentation sensorielle liée au travail du medium malléable pourra se réfléchir elle-même, se mettre en sens dans l’interaction avec les réponses des thérapeutes.

À travers la sensorialité, la motricité, le mouvement, il s’agit donc de mettre en forme, en figure, en rythme, des impressions sensorielles, qui vont pouvoir devenir des représentations-choses sensorielles, auto-représentées par l’enfant. Le travail thérapeutique au sein de cadres-dispositifs à médiation amorcera ainsi un processus de métabolisation du registre sensori-moteur en figurable, soit un passage du registre de la spécularité à une possible réflexivité. Les transformations des formes du matériau, les avatars formels du medium travaillé par l’enfant, seront dotés d’une signification dans la dynamique relationnelle avec les thérapeutes et, le cas échéant, avec le groupe d’enfants : dès lors, la production ou l’objet réalisé dans ce cadre thérapeutique s’inscrit comme message interrelationnel. L’appropriation d’un sens s’effectue là dans l’intersubjectivité.

Bibliographie

Anzieu D. (1987), « Les signifiants formels et le Moi Peau », in Anzieu D. et al. Les enveloppes psychiques, Paris, Dunod,  1-22.
Aulagnier P., (1975), La violence de l’interprétation, Paris, PUF.
Aulagnier P.,  (1986), Un interprète en quête de sens, Paris, Ramsay.
Brun A. (2007). Médiations thérapeutiques et psychose infantile, Dunod.
Freud S. (1937), « Constructions dans l’analyse », trad. fr., in Résultats, idées, problèmes II (1921-1938), Paris, PUF, 1985.
Roussillon R. (2001), Le plaisir et la répétition, Paris, Dunod,159-174.
Stern D. N. (1989), Le monde interpersonnel du nourrisson, 1ère édition 1985, Paris, PUF.
Tustin F. (1986), Le trou noir de la psyché, Paris, Seuil.
Winnicott D. W. (1974), La crainte de l’effondrement et autres situations cliniques, Paris, Gallimard, 2000.