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Psychothérapie et médiations corporelles : vers une poétique du corps
Agrandir le texte Réduire le texte Carnet/Psy N°142 - Page 27-30 Auteur(s) : Eliane Allouch
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Aujourd’hui encore, la notion de « médiations corporelles » est assez mal repérée (c’est pourquoi j’en suis revenue à celle de techniques du corps selon Marcel Mauss). De plus, leur recours en psychothérapie plus que dans d’autres champs, est soit déprécié soit survalorisé selon les références théoriques qui les portent. Il est vrai que la dérive tardive de W. Reich1 renforcée par son élève A. Lowen à propos de ce qu’ils ont appelé la végétothérapie puis la bioénergie donne un exemple typique du danger de simplification de la conception du lien corps/psyché : réduire physiquement les tensions ou cuirasses musculaires entraînait de facto pour ces praticiens la suppression des forces répressives des défenses du moi des névrosés ! Une telle conception revient à court-circuiter ni plus ni moins la dimension du fantasme et celle inhérente à la création du lien corps/psyché, lequel est susceptible pour certains sujets d’être enrichi, voire émergent, à partir d’un usage psychothérapeutique des techniques du corps : ce que je propose d’expliciter par ce qui suit.

Les techniques du corps, une culture sui generis
   
En 1934, le sociologue et anthropologue Marcel Mauss (1873-1950), auquel Freud se réfère en 1912-13, prononça devant la Société Française de Psychologie une conférence intitulée : Les techniques du corps2. Il désigne ainsi « les façons dont les hommes, société par société, d’une façon traditionnelle, savent se servir de leur corps »3. Cette définition très large s’applique aux attitudes comme aux actions du corps, aux façons de manger, de boire, de se reposer, de marcher, courir, nager, comme à l’hygiène du corps, au sommeil ou à la danse. De même faire l’amour, accoucher, langer, nourrir, sevrer un enfant relèvent pour lui des techniques du corps. Le terme vaut pour « tous les modes de dressage, d’imitation et tout particulièrement ces façons fondamentales que l’on peut appeler le mode de vie, le modus, le tonus, la matière, les manières » enfin pour tout ce qui a trait et répond aux divers aspects de la corporéité des individus isolés ou en groupe, de leur naissance à leur mort et en fonction de leur sexe (cf. son « énumération biographique »4).

Utiliser son corps pour marcher, manger ou pour tout autre acte corporel, c’est mettre en jeu les traditions et les symboles de la culture à travers lesquels ce corps s’est constitué et où les gestes, supports de l’acte, se sont établis. Pour Mauss, l’acte corporel ne diffère de l’acte religieux, juridique, ou d’actes de la vie en commun que par le fait qu’il est senti par son auteur « comme un acte d’ordre mécanique, physique ou physico-chimique, et qu’il est poursuivi dans ce but »5. L’acte corporel relève de « la vie symbolique » au même titre que les actes les plus élaborés de la vie sociale, insiste-il en rupture avec notre tradition dualiste. Une telle reconnaissance du caractère multidimensionnel de tout acte corporel ne va pas de soi, et prend même le contre-pied du sens commun banal. Il se révèle ainsi être un langage (en actes et en images certes) à part entière, sans compter qu’elles ne se dispensent jamais hors verbalisations. Le corps n’opère aucune médiation par lui-même ; c’est l’exigence d’intégrer culturellement des techniques du corps (présentées par un autre ou des autres) qui modifie le mouvement et la sensation en les rendant signifiants, c’est-à-dire en leur donnant un sens partageable qui fait du mouvement un geste, de la sensation un émoi, et plus globalement du corps un moi-corps animé par l’éveil d’une subjectivité désirante si la rencontre ou un transfert positif avec l’autre a pu s’établir.

Du point de vue psychothérapeutique

Le plein usage sous l’angle thérapeutique de ces médiations (ou techniques du corps) se révèle particulièrement pertinent (soutiendrais-je par expérience) auprès de sujets dont le moi-corps et/ou le moi idéal naissant sont fortement perturbés par suite de l’échec de la mise en place du processus d’identification primordiale définie par Freud comme « l’expression première du lien affectif à une autre personne »6 et/ou de celui de l’identification primaire, celle de l’identification à l’imago du père de la préhistoire personnelle7 (Lacan le désigne comme étant le père imaginaire du stade du miroir). Je désigne par là des sujets dont la texture narcissique auto-érotique et/ou phallique ne s’est pas suffisamment développée et met à mal de diverses manières, quel que soit leur âge, leur corporéité et, plus largement, leur capacité d’une pensée plastique et figurative (issue des représentations-choses ou signifiants non verbaux) appelée plus couramment en français pensée en images8. Pour ma part, c’est surtout l’expérience d’un recours aux techniques du corps auprès d’adolescent(e)s atteints de graves troubles autistiques et/ou de psychose infantile qui m’ont permis de découvrir à la fois la spécificité psychothérapeutique aussi bien que l’échec des processus psychiques responsables de telles souffrances psychiques si intimement liées à de graves atteintes de la corporéité (hypertonicité et/ou hypotonicité, incoordination gestuelle, verticalité du corps plus ou moins atteinte, par exemple…) pas toujours évidentes à première vue pour les soignants ou pas toujours évaluées en fonction de troubles psychiques.

L’expérience de supervision de la pratique de kinésithérapeutes, utilisant notamment le massage pour des sujets souffrant de douleurs persistantes ou de personnes âgées régressées, m’a sensibilisée aussi au fait que, à un moindre degré, on était confronté à des troubles psychiques narcissiques analogues à ceux des états autistiques et des psychoses infantiles. L’analyse contre-transférentielle de ces praticiens s’oriente en particulier sur la destructivité qui agit ces patients, sur la difficulté de penser en leur présence et sur la grande fatigue ressentie à leur contact. Autrement dit, pour tous ces sujets, la pulsion de mort fonctionne à vide, c’est-à-dire qu’elle ne se met pas au service des pulsions de vie nécessairement étayées sur les fonctions du corps et/ou les objets visibles ou palpables du monde ainsi que le précise Freud à propos du jeu des enfants9 et de la création littéraire10.

Logique de la Thérapie

Avec les sujets atteints de graves troubles de leurs assises narcissiques, le recours à la médiation des techniques du corps est d’autant plus pertinent que les troubles de la corporéité ainsi que les cauchemars (souvent évoqués) font apparaître une insuffisance, voire un défaut d’inscription de traces mnésiques susceptibles de servir de point de fixation à des chaînes de représentations-choses. Cette insuffisance produit une pensée plastique et figurative diminuée, sinon même enkystée ou profondément perturbée. En tant que vecteurs particulièrement riches en représentations-choses (corporelles), tant à un niveau primaire que secondaire, les techniques du corps ont la potentialité d’offrir à ces sujets des greffes identificatoires.

Les représentations-choses (qui empruntent leurs modèles de représenter au sensoriel et au gestuel) véhiculées par les techniques du corps dans un contexte transférentiel, dont on ne saurait trop souligner l’importance pour susciter un premier investissement de la part des patients, ont sens et fonction de réactiver les traces mnésiques d’expériences corporelles qui ont pu être inscrites dans leur psychisme, voire d’en inscrire d’autres en s’appuyant sur la mise en jeu et en scène de leur corporéité. A partir de là, il devient possible de travailler dans la dynamique de ces expériences réactivées et dans celle du destin des pulsions qui s’y rattachent, en vue d’identifications de plus en plus variées et différenciées.

Dès lors que le praticien choisit, invente, permet des mises en scène de représentations-choses, dans les perspectives auto-érotiques pondérées (de l’ordre du bien-être) et idéalisantes des techniques du corps, il peut éventuellement solliciter et développer chez le patient la capacité d’émergence et de métaphorisation de la pensée plastique et figurative constitutive de la corporéité et des rêves. Cela suppose de sa part une expérience des techniques du corps étendue, mais aussi et surtout une capacité de « jouer » et de tolérer le « jouer » de la part d’autrui : au départ tout au moins, le patient n’est pas en mesure de jouer ou de se plier aux exigences de la technique, de sorte que le praticien doit être assez patient et créatif (c’est-à-dire capable de « penser-rêver » la corporéité (voix comprise) du patient) pour explorer le tangentement des techniques du corps aux capacités fonctionnelles et imaginaires de sa corporéité. Certains éléments de la théorie du « jouer » de Winnicott se révèlent particulièrement appropriés pour saisir un tel tangentement.
Winnicott souligne en effet que jouer se déroule dans un espace indifférencié ou « aire transitionnelle » où des fragments de la vie fantasmatique rencontrent des phénomènes ou objets extérieurs. Mis au service de ce qui peut être mobilisé de la réalité interne du patient ou de l’enfant, ces phénomènes se transmuent en éléments transitionnels de « première possession «non-moi» »11. L’espace transitionnel se constitue par la médiation d’un autre, capable de s’identifier sans se perdre et de proposer des actions adéquates. Il précise à juste titre, que jouer sollicite vivement le corps. L’ex­citation qui saisit alors le joueur menace le jeu dans la mesure où elle peut devenir trop forte. Le réveil pulsionnel est nécessaire, mais doit rester en deçà du seuil où le patient deviendrait incapable de le transformer en activité psychique et gestuelle organisée.

Ce rappel indique vers quelle perspective d’ouverture aux éléments du monde extérieur le patient miné par les échecs de sa texture narcissique précoce doit être orienté, pour sortir de son repli ou de son déni du monde12. Cette conception winnicottienne du jouer rejoint nos vues concernant la psychogenèse de la technique 13, laquelle s’élabore à partir de l’investissement pulsionnel de points d’appui trouvés dans le monde extérieur. Elle rencontre également les vues freudiennes selon lesquelles l’activité musculaire donne le premier point d’appui aidant à séparer un « dehors » d’un « dedans »14 ; par la suite, et notamment dans le jeu de l’enfant et la création du poète, le point d’appui se déplace sur ou dans les choses concrètes, pour faire exister les objets et les situations imaginés15.

Ce premier axe du « jouer » et des prémices de l’acquisition de la technique ouvre la voie qui, partant de la réactivation de traces mnésiques de l’ordre d’un « narcissisme de vie » aux dépens de celles chargées d’un « narcissisme de mort », fraye les deux accès par lesquels le « contenu du ça peut pénétrer dans le moi »16 (voie directe des sensations et de l’affect et voie de l’idéal de l’identification primaire). Dans tous les cas, ce transfert s’étaye sur le développement d’une activité physique plus liée, plus différenciée, accessible à un moi corporel qui se fait moins défensif par rapport à la « surface » de sa corporéité 17.
Il existe un second axe. Les techniques du corps n’orchestrent pas seulement des mises en scènes identificatoires de représentations-choses. Elles permettent de déceler, d’accueillir, de localiser et d’analyser le travail de la déliaison à partir des manques, des dérapages, des télescopages qui y émergent et déclenchent une angoisse à figures multiples (angoisse d’anéantissement, de séparation, de castration)... si du moins le praticien résiste aux attaques directes et indirectes du patient et « survit » à ses réactions de destruction. Selon ce qu’écrit Winnicott à propos de patients à fort noyau psychotique : les changements profonds « ne dépendent pas du travail interprétatif mais de la capacité qu’a l’analyste de survivre aux attaques, ce qui implique l’idée d’absence de représailles »18.

Conclusion : une poétique du corps


Ainsi l’usage psychanalytique des techniques ou médiations corporelles prenant en compte la dimension du transfert constitue en quelque sorte, à même le corps mis en jeu et en scène, des supports d’étayage des pulsions sexuelles sur les fonctions corporelles via la symbolisation du corps et, très souvent de manière concomitante, celle du langage. Dans les meilleurs des cas, elles sont donc susceptibles, dispensées par un praticien en place de l’autre primordial capable de proposer aux patients des actions adéquates, sources d’expériences de satisfaction19 , d’être des analogons des soins et des jeux du corps interactifs entre les membres d’un groupe familial et le tout-petit, d’une part et, selon l’âge et le sexe des sujets, le maniement des idéaux, dont elles sont porteuses, peut transporter la corporéité des patients dans le sens d’une assomption phallique, souvent trop peu développée chez eux20 .

Pour que ces deux ordres de greffes identificatoires adviennent, c’est-à-dire qu’un effet de rencontre se produise avec l’autre, ce dernier doit se montrer subtil, c’est-à-dire capable de saisir (penser-rêver) la substance narcissique (le figuratif) de la corporéité des patients à partir du symbolique des techniques du corps. Présenter (au sens winnicottien) à un patient tel support plutôt que tel autre, c’est pour le thérapeute lui indiquer (à partir de la manière d’être lui-même dans son propre corps et dans le langage, au cours des séances comme à travers le choix du support) une polarité représentative de sa propre esthésie, donc de son économie narcissique. Patients et thérapeute se rencontrent au point aveugle de leurs économies esthésiques respectives, déterminées par leurs capacités de contact et leurs refus, c’est-à-dire par leurs possibilités d’identification primaire, dans leur qualité poétique, dans leur nature désirante, dans le désir d’être. Qu’il se produise avec une personne et/ou avec un support matériel, un effet de rencontre ne peut être que poétique : son émergence fait advenir de l’être, dont le poétique est l’expression vraie.

Autrement dit, un tel usage des techniques (ou médiations) du corps au travers d’un jouer subtil entre les partenaires ne constitue pas un travail de maîtrise du corps ni un travail psychothérapeutique sur des représentations psychiques, mais avant tout un travail de création de représentation (c’est-à-dire un accès à un être-corps) aux assises de l’appareil psychique vers (dans les cas favorables) un moi-corps de plus en plus organisé et une corporéité relevant par là même d’une poétique du corps et non d’un déficit tragique de celle-ci. 


Notes


1- Reich W., 1934, La fonction de l’orgasme, Paris, L’Arche éd., 1952.
2- Mauss M., « Les techniques du corps » in Sociologie et anthropologie, Paris, PUF, 1985, pp.365-386.
3- Idem., p.365.
4- Ibidem., p.376.
5- Ibid., p.372.
6- Freud S., 1921, « L’identification » in Essais de psychanalyse, Paris, Ed. Payot/poche, 1981, p.167.
7- Freud S., 1923, « Le moi et le sur-moi (idéal du moi) » in Essais de psychanalyse, op. cité, p. 243.
8- Freud S., 1923, « Le moi et le ça » in Essais de psychanalyse, op. cité, p. 232-233.
9- Freud S., 1920, « Au-delà du principe de plaisir » in Essais de psychanalyse, Paris, Payot, 1981, p. 53.
10- Freud S., 1908, « La création littéraire et le rêve éveillé » in Essais de psychanalyse.
11- Winnicott D.W.,  1971, Jeu et réalité, Paris, Gallimard, 1975, p.8.
12- Winnicott D.W., «Jouer, proposition théorique » in Jeu et réalité, op.cit., pp.73-74.
13- Allouch E., “Psychogenèse de la technique” in Au seuil du figurable, autisme, psychose infantile et techniques du corps, Paris, PUF, coll. Voies nouvelles en psychanalyse, 1999, p. 41.
14- Freud S., 1915, « Pulsions et destins des pulsions » in Métapsychologie, Paris, Idées/Gallimard, p.15.
15- Freud S., 1908, « La création littéraire et le rêve éveillé » in Essais de psychanalyse appliquée, Paris, Idées/Gallimard, 1933.
16- Freud précise qu’il y a « deux voies de pénétration du ça dans le moi. L’une est la voie directe, l’autre passe par l’idéal du moi ». Cf. Freud S., 1923, « Les relations de dépendance du moi » in Essais de psychanalyse, op. cité, p. 271.
17 -Cf. Les cinq reconstructions de cas dans mon ouvrage Au seuil du figurable, op. cité, p. 59-156.
18- Winnicott D.W., « L’utilisation de l’objet au travers des identifications » in Jeu et réalité, op.cité, p.120-131. Dans ce chapitre, Winnicott développe « la valeur positive de la destruction pour la découverte de la qualité de l’extériorité ».
19- Freud S., 1895, « L’épreuve de satisfaction » in Naissance de la psychanalyse, Paris, PUF, 1969, p. 336-338.
20- Cf. Le cas Januel in Allouch E., Au seuil du figurable …, op. cité, p. 119-142.