La Revue

Hystérie de conversion ou conversion somatique (étude de cas)
Agrandir le texte Réduire le texte Carnet/Psy N°148 - Page 35-42 Auteur(s) : Caroline Hurvy
Article gratuit

Le cas présenté ici est celui d’une jeune fille, Amandine, 10 ans présentant des symptômes de conversion somatique. Comme on le sait les symptômes de conversion somatique sont paradigmatiques de l’hystérie chez l’adulte. Dans un contexte de critérisation de la névrose dans les nouvelles classifications internationales, l’intérêt d’une approche psychodynamique reste essentielle. Elle permet, comme nous allons le voir, de soulever la question de la pertinence de la référence à la notion de névrose chez l’enfant et d’ouvrir le débat sur la différence entre le symptôme observable et l’organisation psychopathologique sous-jacente.

Présentation clinique

Amandine, 10 ans, est hospitalisée dans un service de neurologie pédiatrique pour des douleurs dans les jambes et une faiblesse musculaire : elle n’arrive plus à marcher. Elle ressent d’abord des douleurs dans la cuisse, puis au niveau des genoux et des chevilles. « Quand j’essaie de marcher, ça ne va pas, dit-elle, plus j’avance, plus j’ai des douleurs ». Elle a remarqué que quand elle avait mal à la jambe, son bras droit enflait. Ses douleurs sont apparues il y a quelques jours, brutalement, tandis qu’elle s’apprêtait à descendre des escaliers : elle a d’abord pensé à des courbatures. Hospitalisée une première fois en clinique en province, aucune anomalie n’a été détectée par les examens médicaux, et Amandine est rentrée chez elle avec des béquilles. Quelques jours plus tard, les troubles s’intensifient et nécessitent son immobilisation en fauteuil roulant. Une nouvelle hospitalisation est programmée et c’est à ce moment-là que je la rencontre.

Lors du premier entretien, elle se plaint de douleurs aux genoux, aux chevilles et à l’une des cuisses. Elle évite d’y penser, explique-t-elle, car d’habitude elle n’est jamais malade : « C’est peut-être pas si grave que ça, quand on voit l’évolution, ça va ». Après quelques jours, elle parvient à se tenir debout avec un appui, mais ne peut toujours pas marcher seule. Les douleurs diminuent progressivement, elle « retrouve sa force », selon ses termes. Amandine se présente comme une jeune fille ronde, vive et souriante. Son allure décidée, sa tenue sportive et sa coupe de cheveux masculine lui confèrent une apparence ambiguë quant au sexe. Elle a une sœur aînée, âgée de 13 ans. « On se dispute pour un rien, mais ça va » dit-elle à son propos. Sa mère est née à l’étranger et a quitté son pays natal à l’âge de 11 ans. Elle n’y est jamais retournée depuis. Le père, diabétique, est navigateur et s’absente durant de longues périodes. Amandine est en classe de 6ème, c’est une très bonne élève, on dit d’elle qu’elle est « douée, curieuse », c’est « l’intello de la classe » dit sa mère. Amandine est plus à l’aise en compagnie des adultes qu’avec les enfants de son âge, dont elle ne partage pas les préoccupations. Elle est très sportive : il y a un an elle a intégré une classe sport-études gymnastique, qu’elle a abandonné 6 mois plus tard. Elle a un bon niveau de natation.

Au cours des différentes hospitalisations aucune cause organique n’a pu être décelée. Le diagnostic de conversion somatique, ou « trouble conversif » est posé. Lorsque nous lui soumettons l’hypothèse d’une causalité psychique à l’origine de ses troubles, elle n’est pas convaincue et se questionne : « C’est pas possible, ça veut dire que quelque chose m’a choqué, ou que j’ai mal vécu quelque chose ? ». Avant de poursuivre avec la description et l’analyse du Rorschach et du TAT, je souhaite rappeler brièvement le contexte de ma rencontre avec Amandine. Cela me permettra de souligner l’intérêt d’une évaluation du fonctionnement psychique à travers les épreuves projectives.

Notre rencontre s’inscrit dans le cadre d’une recherche en psychopathologie psychanalytique portant sur des enfants et des adolescents présentant des troubles de conversion somatique. Le « Trouble de conversion » est défini comme suit par le DSM-IV-TR 1 : « La conversion est un symptôme, ni produit intentionnellement, ni simulé. Il s’agit d’une perte ou d’une atteinte d’une fonction de la motricité volontaire ou de la sensorialité faisant évoquer une affection médicale générale ou neurologique mais ne pouvant pas être expliquée entièrement par une telle affection. On estime que des facteurs psychologiques sont associés au symptôme dans la mesure où l’on observe que la survenue des troubles est précédée par des conflits ou d’autres facteurs de stress ». La définition descriptive du DSM-IV permet de repérer sémiologiquement ce qu’est la conversion somatique. Amandine, par exemple, présente une atteinte fonctionnelle de la motricité volontaire : une impotence des membres inférieurs. Cependant cette définition propose une explication étiologique floue : de quels facteurs psychologiques parle-t-on ? Seule l’explication traumatique est-elle retenue ? Je pose l’hypothèse de l’existence d’un conflit intrapsychique psychosexuel sous-tendant la formation de symptôme. Ce postulat s’inspire des travaux de Freud et de ses successeurs. Les conversions spectaculaires observées à la Pitié Salpêtrière ont conduit Freud à la découverte de l’étiologie sexuelle infantile des névroses 2. Selon lui, la conversion relève d’un processus névrotique de formation de symptôme, c’est-à-dire d’une recherche de compromis entre motions désirantes et censures, portées par des instances psychiques différenciées       -conscient, préconscient et inconscient, selon sa première topique. Ces représentations inconciliables sont refoulées dans l’inconscient et la charge d’affect qui leur est associée est transposée dans le corps, convertie en énergie d’« innervation somatique », comme le dit Freud 3 . L’hystérie de conversion a été étudiée chez l’adulte. La survenue de conversions somatiques invalidantes et parfois durables dès l’enfance soulève la question de l’existence de la névrose hystérique à cette période de la vie. En effet, la puberté n’a pas encore joué son rôle d’après-coup par accès à la génitalité et par resignification des évènements passés. L’hypothèse serait qu’Amandine, malgré son âge, ne se situe plus en période de latence mais en préadolescence. Cette maturité ou « avance libidinale », pour reprendre les termes de S. Lebovici 4 la conduit à anticiper les futures transformations pubertaires (anticipation renforcée par la présence d’une sœur aînée adolescente) et remplit une fonction comparable à celle de l’après-coup pubertaire proprement dit.

Pour l’évaluation des modalités de fonctionnement psychique, l’utilisation de la méthodologie projective est précieuse. Elle permet le repérage des aménagements défensifs déployés par le sujet, du type de conflits qui les mobilise et de la nature de l’angoisse qui s’y associe. Pour conclure à un diagnostic de névrose certains éléments doivent être retrouvés : une conflictualité œdipienne centrale, la prévalence d’une angoisse de castration et la défense par le refoulement, que l’on peut déduire de l’épaisseur symbolique des contenus, mais aussi à travers les traces du retour du refoulé.

Je propose donc une présentation des épreuves projectives d’Amandine en me centrant sur l’analyse de certaines planches. Je tenterai de dégager les spécificités de son fonctionnement, qui est apparu assez caractéristique des organisations psychiques des patients conversifs préadolescents, telles que cette recherche a pu les mettre en évidence.

Au moment de la passation des tests, les troubles d’Amandine ont quasiment disparu. Seule persiste une douleur aux chevilles, mais elle peut désormais se déplacer seule. Elle est très à l’aise, confiante et peu intimidée. Elle répond aux questions avec assurance et même un brin de provocation. Elle se laisse peu désarçonner par le matériel, qu’elle aborde avec facilité : Amandine a la situation bien en mains.

RORSCHACH

Impressions cliniques générales


Au Rorschach, les réponses données sont nombreuses et variées. Elles rendent compte de l’instauration d’un rapport ludique avec le matériel et des potentialités créatives d’Amandine. Le caractère original de certaines réponses (à la planche IX « le pont du Gard »), ne remet pas en cause leur dimension adaptative. La verbalisation est fluide, marquée par des moments d’enthousiasme et d’autres de plus grande réserve où se lisent le doute et l’hésitation face à l’émergence de certains fantasmes. Les commentaires sur le matériel sont parfois assortis d’une participation corporelle sur le mode de la théâtralisation : Amandine adopte la même attitude qu’un personnage, retourne les planches, les manipule, mime sa surprise, se reprend, sourit, etc. Son comportement a pour effet de s’assurer l’attention de son interlocuteur : je me souviens de son charisme et de mon sentiment d’être seulement là pour consigner ses réponses. Amandine n’a pas de demande de soutien explicite, mais l’exhibition et l’érotisation induisent une curiosité et excitent le voyeurisme. Tout se passe comme si c’était mon regard qui tenait lieu d’étayage.

Le travail psychique se noue autour de la question identificatoire, repérable d’emblée à travers la fréquence et l’alternance de contenus à valence féminine et d’autres à valence masculine. Planche VII : « Lui c’est, comment dire, deux filles opposées »,« Quand on retourne ça fait comme les couettes de la petite fille, il y a quand même encore un petit personnage, comme Titeuf, avec une mèche » ; ou encore planche X, enquête : « Maintenant j’ai compris, c’est pas deux puces, mais deux poux qui se chamaillent ».
L’épaisseur symbolique des réponses  atteste de l’efficience du système préconscient. Planche III : « Des guitares » ; planche VII :   « Deux montagnes rondes et à l’intérieur il y a comme un espace et on dirait qu’il y a comme une petite porte », planche VII : « Une harpe », planche IX : « A une plante, à une fleur rose, les pétales roses, et derrière on dirait un peu comme le pont du Gard » ; planche X : « Un collier ».

La démarche de construction des réponses est néanmoins assez rigide : Amandine met en œuvre une approche pas à pas, soutenue par le mécanisme d’isolation perceptive. Sous l’apparente labilité, elle garde le contrôle de la situation, et réprime, surtout lors de la phase associative spontanée, le déploiement des mouvements pulsionnels. La verbalisation porte la marque du retour du refoulé : Amandine, par exemple, souligne à plusieurs reprises le caractère bizarre des réponses projetées.

Echecs perceptifs et angoisse de castration

L’analyse des ratés du contrôle perceptif renseigne sur les problématiques mettant à mal les processus de secondarisation. Chez Amandine, ce sont les sollicitations latentes relatives au manque et à la castration qui provoquent l’échec du contrôle perceptif. C’est le cas aux planches Couleurs où le système pare-excitation n’assure pas toujours de manière satisfaisante le traitement pulsionnel. Sous l’impact de la castration, le narcissisme est ébranlé, l’image de soi s’altère ; dans un second temps elle se rétablit grâce au réinvestissement de représentations phalliques et à la mobilisation de défenses par appui sur le percept, renforcement des limites et intellectualisation.

Par exemple planche II, la couleur rouge et la lacune blanche centrale provoquent un échec perceptif : Amandine ne voit pas la banalité classique dans le détail noir : « Le problème, c’est que j’ai beaucoup d’imagination… (elle sourit), ça peut être n’importe quoi… là on dirait déjà des chaussures, des pieds, là c’est bizarre ça fait comme deux chiens mais droits, enfin, je sais pas, la tête d’un chien, mais le buste normal, pas celui d’un chien (dans le D noir), ça, ça ressemble à un papillon, je crois que j’ai dit les trois choses ».
Amandine réagit par un premier mouvement de réassurance narcissique, où elle pointe avec humour les risques de l’imaginaire : « Le problème, c’est que j’ai beaucoup d’imagination, ça peut être n’importe quoi…» et se désengage ainsi d’une implication trop personnelle. Après un temps de refoulement (« ça peut être n’importe quoi »), elle donne une première réponse dans le détail rouge supérieur. La réponse « des chaussures, des pieds » a pour fonction de contre-investir la lacune blanche centrale et le manque auquel elle renvoie. Elle poursuit et donne une réponse contaminée, de mauvaise qualité formelle, pourtant proche de la Banalité « chien », habituellement perçue dans cette localisation. Ici, la représentation est déformée sous le poids du fantasme : « Comme deux chiens, mais droits, enfin, je sais pas, la tête d’un chien, mais le buste normal, pas celui d’un chien ». La représentation hybride, mi-animal, mi humain, relève d’une déstabilisation de la représentation de soi. On voit ensuite comment, par isolation, le contrôle redevient opérant planche III, à grand renfort de réponses à caractère phallique : « des guitares », « un nœud, comme pour mettre sur les cheveux ».

Un autre échec du contrôle perceptif surgit planche IV avec la réponse « les têtes d’un manchot ». Le fantasme de séduction qui s’y déploie entraîne une désorganisation perceptive ponctuelle, toujours en lien avec une forte angoisse de castration : « alors là on dirait deux gros pieds, les têtes d’un manchot (me montre), et un escargot vu d’en-dessous (me regarde et attend) » ; enquête : « avec les deux grandes antennes, les deux petites antennes et ça continue là mais on le voit pas trop ». Le contraste de poids et de consistance entre les deux animaux mis en situation (escargot/manchot), rend compte de l’investissement de la position féminine passive, sur un mode masochiste et érotisé, mais maintenu refoulé. On devine en effet le fantasme d’écrasement sous-jacent, tout comme à la planche VI où l’on retrouve la même configuration : Amandine évoque un panneau qui repose sur une brindille.

Les fantasmes de séduction dans leur forme hystérique se caractérisent, selon C. Chabert 5 par « l’importance de la mise en jeu active de la séduction suscitée dans l’autre, pour aboutir à un retournement : « ce n’est pas moi qui le désire, c’est l’autre qui me séduit ». L’autre est clairement désigné comme agent séducteur au sein d’une scène excitante, qui préserve l’auteur du fantasme dans son innocence et dans l’ignorance - manifeste - de ses propres mouvements de désir » (p. 36). Lorsque l’autre est activement séducteur, le sujet est passivement séduit, et l’adoption de cette position fantasmatique le protège de la reconnaissance des ses désirs actifs oedipiens. L’élaboration de ces scénarios renforce l’identification passive et par conséquent assure le maintien du refoulement de la fantasmatique oedipienne. Au Rorschach, les fantasmes de séduction n’apparaissent pas comme tels, explique C. Chabert, mais certains scénarios relationnels érotisés portés par une figure masculine phallique dominante semblent sous-tendus par ce fantasme originaire. Dans un registre hystérique, cette figure « détermine des sensations de poids, de lourdeur » (p.43), et suscite des mouvements de refoulement et d’attraction-répulsion. Dans un registre obsessionnel, la position passive est plus investie, sur le mode de la soumission érotisée et empreinte d’une fantasmatique sado-masochiste.

Si je reprends le mouvement de la réponse planche IV, le détail d’inhibition initial(« deux gros pieds ») montre la nécessité de fractionner la charge phallique trop forte qu’engagerait la perception de la représentation plus globale. Celle-ci voit son pouvoir séducteur et menaçant minimisé. Le dérapage perceptif à la seconde réponse : « les têtes d’un manchot » illustre l’impact du fantasme de castration en termes d’atteinte corporelle : ce qui est retranché d’un côté est ajouté de l’autre (le « manchot » a deux têtes, mais il est aussi celui à qui il manque les bras). Face à du phallique flaccide plus inoffensif, (« escargot »), l’investissement d’une position passive est possible (l’escargot est vu d’en dessous). Ce dérapage est parfaitement récupéré par une remobilisation des processus de secondarisation. Dans la mesure où toute perception du manque doit être immédiatement contre investie, qu’en est-il des identifications sexuelles chez Amandine ?

Identification féminine et question de l’appartenance du phallus

Outre ces courts temps de désorganisation, on remarque la possibilité qu’a Amandine de s’identifier positivement à des figures féminines. Dans un registre phallique, ces identifications sont plus contraignantes car elles nécessitent une incessante réassurance sur la complétude de l’image perçue. En revanche, dans un registre plus régressif, la féminité peut être investie dans ses composantes passives et réceptives. Les réponses planches VII condensent ces différents registres de fonctionnement : « Lui c’est, comment dire, deux filles opposées mais qui ont des queues sur la tête et qui ont les bras comme ça (mime le geste), c’est un peu bizarre… en dessous comme deux montagnes rondes et à l’intérieur il y a comme un espace et on dirait qu’il y a comme une petite porte, c’est comme une porte mais on dirait que c’est une harpe ici (retournement de planche) et si on retourne l’image et on cache ça (cache avec la main les 2/3 supérieurs) ça fait les cheveux d’une fille ».

C’est seulement après s’être assurée un appui narcissique phallique (les filles « ont deux queues sur la tête »), que la représentation féminine en creux peut être donnée (« deux montagnes rondes et à l’intérieur il y a comme un espace et on dirait qu’il y a comme une petite porte »). L’investissement de l’intériorité féminine se fait en écho avec la perception du blanc central, activement contre-investi : la sensibilité à ce qui est manquant se déplace sur la perception d’un petit détail blanc qui, d’ouverture et de lieu de passage, est finalement transformé en instrument de musique (« une petite harpe ») abritant un symbolisme transparent. Comme on le sait en effet, la harpe est un instrument plutôt imposant, que l’on tient entre les jambes.

L’angoisse de castration est symbolisable, et permet de figurer le manque sans que l’intégrité de la représentation de soi ne soit durablement affectée, ni les limites avec l’objet dissolues. Néanmoins, l’investissement des appendices phalliques, tantôt associés à une représentation masculine, tantôt à une représentation féminine, ne constituent pas un compromis dégageant vis-à-vis du complexe de castration. L’investissement d’une position passive est possible, mais toujours tempéré par des mouvements de récupération plus actifs.

Inductions régressives et plaisir auto-érotique

C’est ce que l’on observe aussi aux planches pastels, où les inductions régressives sont, à partir de la planche IX, bien tolérées. Il est important de noter un premier impact très déstabilisant des couleurs planche VIII, où elle livre une représentation animale inhabituelle dans la localisation de la banalité au niveau du détail rose latéral : « ça c’est un petit peu bizarre (nombreux retournements)… on dirait … enfin là y a deux corps de baleine mais avec un bec à la place de la bouche ». Elle parvient à se récupérer par investissement d’un détail phallique agressif et par renforcement des enveloppes (« en rouge on dirait le corps d’un crabe avec les pinces et en bleu un chemin dans la glace »). La reprise par la secondarisation s’effectue planche IX, où le laisser-aller régressif nourrit les processus de pensée et donne lieu à l’élaboration de mises en scènes érotisées. Leur présence rend compte de la possibilité de recourir à des auto-érotismes de bonne qualité, et de jouir de la passivité. L’investissement d’une position passive peut alors devenir source de satisfaction et non plus de menace comme aux planches IV et VI : « On dirait une plante, derrière on dirait un pont, en vert on dirait ses feuilles... et le trait au milieu ce serait sa tige et un petit peu de bleu ce serait une flaque d’eau. La tige marron, et un bout de bleu ça m’a fait penser à une flaque et la chose orange ce serait une moule, mais une moule ouverte de chaque côté». On voit comment la possibilité de se situer en deçà de la génitalité constitue un contexte protecteur, favorisant la souplesse identificatoire. La qualité des réponses témoigne de la richesse préconsciente dont dispose Amandine.

Cette planche est retenue positivement à l’épreuve des choix : Amandine explique « parce qu’il y a les couleurs et il y a beaucoup de choses assemblées… pour pouvoir prendre une photo comme ça il faudrait brancher l’appareil en dessous de la fleur pour avoir le pont du Gard et la fleur. C’est un peu technique, j’aime bien ». Dans l’après-coup de l’épreuve, Amandine réinvestit une position active, « voyeuriste » face à l’« assemblage » perçu, qui n’est pas sans évoquer un fantasme de scène primitive, scène dont elle minimise la charge libidinale par figement narcissique : il s’agit maintenant d’une photo technique.

Des propos tenus par Amandine en entretien illustrent bien la curiosité sexuelle vis-à-vis des parents, et la fonction protectrice vis-à-vis des désirs inconscients qu’occupe le fantasme hystérique de séduction. Lors de sa rencontre avec le pédopsychiatre, elle évoque spontanément la rencontre de ses parents : « Les garçons aimaient ma mère, explique-t-elle, mais pas elle », « Papa lui, n’a pas lâché prise », comme il ne voulait pas quitter ses parents, « Maman a mis un ultimatum : c’est eux, ou moi ! » ; « C’est marrant de savoir comment ils se sont rencontrés, on ne les imagine pas séparés », ajoute-t-elle, « ils se disputent parfois ». Un peu plus tard, en évoquant son « caractère de cochon » (elle s’énerve vite et pique des crises), elle donne l’exemple suivant : « Par exemple, si papa veut faire un câlin, il lâche pas prise et je suis obligée de m’énerver ». 

TAT

Impressions cliniques générales


Au TAT, le plaisir à fonctionner est encore plus manifeste qu’au Rorschach. Malgré une forte excitation psychique, ses réponses sont maîtrisées. Les récits, denses, sont encadrés de manière très stricte : Amandine leur donne un titre inaugural et met systématiquement un terme au récit en précisant : « the end ». Le tout m’est adressé sous forme de dictée. La dramatisation, les nombreuses mises en dialogue et l’usage de pirouettes dotent les récits d’une forte charge libidinale. La surenchère labile et les défenses hypomaniaques semblent la prémunir de l’émergence d’affects dépressifs. Les intitulés donnés aux récits sont à ce titre très évocateurs. Planche 2 : « Le rêve de Leila » ; planche 4 : « un nain enchanteur », planche 6 GF : « la marquise surprise » ; planche 11 : « la secousse à 10/5 » ; planche 13 BG : « le petit garçon très intelligent ». Les relations sont surinvesties et constituent une défense face à la dépression. Se dessine ici un des mécanismes caractéristiques de l’hystérie : la défense par l’érotisation face aux angoisses de perte d’amour et d’abandon. L’érotisation de la relation confine même à l’hypomanie, compte tenu du degré d’excitation contenu dans les récits.

Aménagements défensifs

L’analyse des procédés d’élaboration du discours, dégagés suivant la feuille de dépouillement du TAT 7 montre que les procédés hystériques tels que l’érotisation, la labilité des identifications et la mise en avant d’affects sont très représentés. Ils sont régulièrement articulés aux procédés d’investissement narcissique, le plus souvent l’idéalisation, les relations spéculaires, et la lutte antidépressive par l’humour et les pirouettes. Les défenses narcissiques apparaissent surtout en contrepoint de l’investissement objectal, afin de protéger les objets de l’agressivité et prendre une distance par rapport aux situations œdipiennes trop chaudes (par exemple planche 6 GF : lorsqu’est sollicitée la rencontre hétérosexuelle, la défense narcissique par le recours à la spécularité offre un refuge aconflictuel bienvenu, un frein à l’excitation).

Echec du refoulement : transparence des fantasmes œdipiens

On remarque en effet la grande transparence avec laquelle sont livrés les fantasmes. Les sollicitations relationnelles figurées par les planches du TAT mettent à mal le refoulement, comme par exemple à la planche 2 où le fantasme incestueux est déplacé sur une relation fraternelle. En voilà un extrait : « “Le rêve de Leila ”. Il était une fois il y a très longtemps une famille de cinq enfants, quatre étaient des garçons et l’aînée était une fille. Un jour, pendant que Leila l’aînée parle à sa mère, son père vint et lui dit : “ tu te marieras à un de tes frères, pour suivre la lignée de ta famille ”. Leila répondit : “ non, je veux aller à l’école ”».

De même, à la planche 7 GF, l’envie éprouvée vis-à-vis de la figure maternelle s’exprime sans détours, à travers le désir de s’approprier le bébé : « Hildegarde se leva, elle était joyeuse aujourd’hui, car sa mère venait d’accoucher de son petit frère. (…) A midi moins le quart, le petit homme arriva, Hildegarde se précipita dans les bras de sa mère et, sans avoir eu le temps de dire “ ouf ” lui prit le bébé des mains et lui dit : “ salut Hugo ! ”. The end ». Il s’agit d’une mise à mal ponctuelle de l’organisation défensive, puisqu’à d’autres moments, on assiste à un fonctionnement très opérant de la censure, comme à la planche 5 où la curiosité sexuelle imprègne pourtant le récit : « “ Le manoir hanté ”. Madame la Marquise habitait dans un grand manoir. Des fois quand elle s’endormait elle entendait dans le fumoir un drôle de bruit. Elle se dit : “ ce n’est pas possible ! D’où viennent ces bruits ? ”. Alors une nuit elle se leva et marcha à pas de velours jusqu’au fumoir et… “ Voilà ! Encore une fois ! C’est mon mari qui a invité des amis au Scrabble !” ».

Contournement de l’immaturité infantile
Par ailleurs, Amandine fait preuve d’aptitudes peu communes d’identification rapide à des personnages très contrastés. L’identification à un adulte lui permet de faire l’économie de la reconnaissance de l’immaturité infantile et de ses retombées douloureuses en termes de frustration et de tristesse. Le récit planche 13 B en donne une illustration : « Oh ! Qu’il est mignon le petit garçon, oh, qu’il est mignon ! Le petit garçon en avait marre : je ne suis pas un petit garçon, je ne suis pas mignon, je suis un grand homme, comme papa ! Et pour le prouver, il construit une maison bien plus grande, bien plus immense que celle de son père, et en fit un hôtel ».

Cette identification n’est pas culpabilisée et produit une prime de plaisir du fait des promesses d’avenir qu’elle place à portée du sujet. Les sentiments dépressifs liés la reconnaissance de l’impuissance sont totalement contournés. Malgré les procédés adultomorphes utilisés, les récits témoignent du caractère encore infantile du fonctionnement d’Amandine, notamment à travers le maintien de certaines théories sexuelles. Celles-ci infiltrent le discours, comme par exemple la théorie de la fécondation par voie orale retrouvée en filigrane planche 4 : (…) « La dernière fois que tu as donné une potion à un dindon, il s’est retrouvé avec un gros nez, comme un bidon ! »

Ce récit, à la facture intensément labile, signale le lien étroit entre oralité et sexualité génitale, soit l’infiltration du sexuel par le maintien d’investissements prégénitaux. Il met à jour le désir d’obtenir un enfant du père par l’intermédiaire du personnage féminin qui reproche à cet homme de lui refuser ce qu’il accorde aux autres. Dans cette continuité associative, remarquons qu’Amandine avait imaginé avoir attrapé « un petit microbe » pour expliquer la survenue de son symptôme.

Évitement de la rivalité féminine

Dans cette atmosphère œdipienne brûlante, la rivalité féminine fait l’objet d’un important évitement. Dans le récit planche 9 GF, qu’Amandine intitule « Le feu va toucher le village », l’agressivité non élaborée fait retour à travers l’évocation d’un mauvais objet. « “ Le feu va toucher le village ”. “ Vite, vite ! Tout le monde sort du village, vite, cria le maire, le feu arrive, sortez ! Vite, sortez, le feu arrive ! ”.  Toutes les femmes, hommes et enfants du village prirent leurs affaires et coururent leurs jambes à leur cou ». La confrontation à une relation entre deux femmes provoque un glissement de l’agressivité vers la destructivité (« tout le feu avait brûlé le village »). L’introduction d’une multitude de personnages « noie » la relation entre les deux femmes. Le personnage du maire est porteur de l’ambivalence d’Amandine (c’est peut-être lui qui a déclenché l’incendie, mais c’est aussi lui qui souhaite reconstruire le village). Tout comme à la planche 3 BM, où le grand-père joue un tour au directeur en lui versant un seau d’eau sur la tête. L’identification à un homme adulte autorise une prise de distance par rapport aux mouvements agressifs.


Synthèse

Au regard de l’analyse des protocoles de Rorschach et TAT, Amandine présente un fonctionnement éloigné de ceux qu’on a l’habitude de rencontrer en période de latence. La conflictualité œdipienne alimente une vie fantasmatique abondante, livrée de manière très transparente. La névrose infantile est structurante, en termes de reconnaissance de la différence des sexes et des générations. Cependant, les instances surmoïques ne se révèlent pas toujours suffisamment solides pour maintenir inconscients les désirs œdipiens, d’autant que l’érotisation systématique des relations doit être entretenue à des fins antidépressives. La couverture hypomaniaque des récits et l’envahissement par les processus primaires qui en résulte interrogent sur la force de la lutte antidépressive d’une part et sur l’efficacité du refoulement d’autre part. Nous noterons toutefois la capacité d’Amandine à maintenir une cohérence d’ensemble, comme en témoigne le retour possible à une pensée secondarisée. En effet, les histoires racontées diffèrent des récits maniaques confus que l’on retrouve dans le cadre d’organisations plus limites de la personnalité. Chez Amandine, les défenses narcissiques pallient au défaut de refoulement en figeant l’expression pulsionnelle. La conversion, quant à elle, offre une issue corporelle au débordement pulsionnel qui menace la construction hystérique du fantasme de séduction. Ces mécanismes : refoulement, gel pulsionnel et conversion, ont une même fonction : préserver l’impunité du sujet par rapport à ses désirs œdipiens. Compte-tenu de la fragilité narcissique ainsi repérée, peut-on dire qu’Amandine présente une hystérie de conversion ? Ou alors doit-on parler de symptôme de conversion hystérique, inscrite dans une organisation psychique plus hétérogène ?
L’acuité des conflits œdipiens et la force attractive des fantasmes de scène primitive, mis à jour à travers le déploiement fantasmatique aux épreuves projectives, permettent en tout cas de réaffirmer l’actualité et le pouvoir pathogène des fantasmes organisateurs du psychisme et constitutifs de la névrose infantile. Ce qui reste actuel est, me semble-t-il, le processus névrotique à l’origine des formations symptomatiques conversives.

Notes bibliographiques :
1 American Psychiatric Association, DSM-IV-TR, Manuel diagnostique et statistique des troubles mentaux, texte révisé, Paris, Masson, 2000.
2- Freud S. (1895), Etudes sur l’hystérie, Paris, PUF, 1956.
3- Freud S. (1894a), Les psychonévroses de défense, Névrose, psychose, perversion, Paris, PUF, 1973, p.9
4- Lebovici S. (1985), L’hystérie chez l’enfant et l’adolescent, Confrontations Psychiatriques, 25, p.112
5- Chabert C. (2003), Féminin mélancolique, Petite bibliothèque de psychanalyse, Paris, PUF, p.36
6- Chabert C. (1998), La psychopathologie à l’épreuve du Rorschach, Paris, Dunod, p.42
7- Feuille de dépouillement du TAT : document de travail de l’université Paris Descartes, publié dans l’ouvrage Brelet-Foulard F., Chabert C. (2003),  Nouveau manuel du TAT : approche psychanalytique, Paris, Dunod.