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Enfants en danger, professionnels en souffance
Agrandir le texte Réduire le texte Carnet/Psy N°154 - Page 16-18 Auteur(s) : Pierre Delion
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Enfants en danger, professionnels en souffrance

« Ce ne sont pas des résultats d’audits, des rapports d’ergonomes, ni les propos de chefs d’entreprises qui sont ici recueillis. Ce sont les professionnels eux-mêmes qui s’adressent au lecteur. Ils appartiennent aux champs sanitaire, médical, social, travaillent dans les domaines de la protection de l’enfance, de la prévention précoce et de la psychopathologie, domaines qui ne font pas recette, sauf à l’occasion de faits divers excitants. Ils, elles, sont des personnes, en chair et en os ; ils pensent et ressentent en immersion dans leur pratique ». Anne Frichet, ancienne directrice du COPES, dans sa préface à ce texte à plusieurs voix, se réjouit, et elle a raison, de cette expérience à la fois courageuse et innovante.

Dans son introduction, Martine Lamour, bien connue des professionnels de l’enfance, présente ce livre comme le résultat d’un travail collectif codirigé avec Marceline Gabel, portant sur les témoignages de souffrance des professionnels confrontés aux troubles graves de la parentalité. Cette aventure s’origine dans une formation au COPES réalisée pendant trois années et proposant un cadre destiné à ce que les stagiaires puissent exprimer leur souffrance à d’autres professionnels, lui donner un sens et en témoigner par l’écriture. Lorsqu’elle emploie les termes de co-construction et de transmission à partir des pratiques, elle ne croit pas si bien dire : l’ensemble de l’ouvrage en est la démonstration. Une subtile dialectique s’amorce à partir des pratiques racontées aux autres stagiaires présents. Les émotions sont ressenties, reconnues puis racontées, et cette mise en mots organise un récit qui va circuler des stagiaires aux enseignants et réciproquement pour constituer progressivement une trame de formation qui s’inscrit en fait comme recherche-action autour des questions posées par les grandes psychopathologies, notamment celles qui conduisent à l’urgence de la protection de l’enfance. Et c’est en disant à l’autre puis en l’écrivant que le sens peut surgir à certains moments de « grâce » partagée, sorte d’effet de l’empathie métaphorisante sur les participants à ce travail singulier de l’écriture. Il s’agit là d’une méthode de transformation de la lourdeur du travail conduisant habituellement au burn out les soignants et autres professionnels pris dans le maelström de la protection de l’enfance, permettant à ceux qui ont pu en bénéficier, d’y trouver un sens que les approches ordinaires ne favorisent en aucune manière. Cela permet entre autres choses, de lutter efficacement contre le déni de la psychopathologie qui va trop souvent de pair avec cette vieille habitude de la « bienfaisance », dénoncée à la fois par Michel Soulé, Jeanine Noël, Marceline Gabel et Maurice Berger. En reconnaissant la réalité de la souffrance psychique de ces « enfants perdus », plusieurs conséquences apparaissent clairement dans les propos tenus par Martine Lamour, notamment en matière de prise en charge globale de l’enfant, incluant à côté des aspects éducatifs et sociaux, la dimension du soin qui est d’une importance cruciale. Mais plus avant, l’auteure nous invite à comprendre que cette souffrance de l’enfant, quand elle est prise en considération à sa juste mesure, permet de ne pas retomber dans le panneau toujours ouvert de « l’idéologie du lien familial  à tout prix » qui entraîne encore trop souvent la « surviolence » et la confusion entre deux vertus essentiellement différentes : aimer son enfant et élever son enfant, et qui là ne font pas bon ménage.

Après cette vigoureuse introduction, le livre se décline en plusieurs parties écrites par les participants de la formation et quelques formateurs. La première partie raconte « les professionnels en souffrance ». Ce sont autant de témoignages qui portent successivement sur « écrire sa souffrance au travail » (V. Malapert), puis sur « Comment tenir ? » à propos des phénomènes de réciprocité entre la souffrance d’un enfant et celle des soignants d’un hôpital de jour (M. Le Courtois Péron). L’histoire d’Enzo, « Et si c’était ma faute ? », est exemplaire et terrible, car elle décrit en détail et sans romantisme une séparation douloureuse entre une famille et son enfant, acculant la puéricultrice, Janine Assan Rabaud, à devenir victime d’une agressivité pathologique des grands parents, et à intérioriser progressivement une culpabilité énorme, témoignant d’une identification à l’agresseur qui n’avait pas pu être le moins du monde parlée dans l’équipe ou avec les responsables de ce service. Vient ensuite l’histoire de Sophie racontée par Sylvie Roy, éducatrice spécialisée. Sophie a subi des maltraitances tellement horribles que les premières réactions de l’éducatrice sont de ne pas en accepter la réalité : « Ce ne sont pas des monstres ». Martine Lamour dans un commentaire de ce récit insistera sur l’importance de considérer cette réaction comme venant signer chez le professionnel la force de la maltraitance, le mettant dans un état de sidération et de refus de se rendre à l’évidence. Elle en fait même un véritable outil sémiologique qui renseigne sur la détresse de l’enfant. Et pour elle, « les ressentis de la professionnelle reflètent en miroir les difficultés des relations parents-enfant et nous permettent d’appréhender de l’intérieur ce que vivent Sophie et ses parents, au plus profond de leur détresse ». Marie-Françoise Mous Toutain décrit son expérience d’être grand-mère en PMI pendant trente ans sur le même secteur. Ce qui est souvent la source d’une mine de connaissances sur les enfants et leurs familles peut parfois faire prendre conscience d’une profonde solitude là où une illusion du travail en équipe avait pu être idéalisée. Il s’agit d’une sorte de variation sur « l’avenir d’une illusion » de Freud, avec ses moments d’enthousiasme et d’usure. D’un certain point de vue, ce que révèle la différence entre transgénérationnel (analogique, infraverbal…) et intergénérationnel (digital, verbal,…) dans les lignages et alliances familiaux peut être étendu aux professionnels en contact avec les familles et subissant dans leurs liens avec elles, une partie des projections pathologiques ainsi décrites.

Suivent trois chapitres, Mais qu’il parte ! (Olivier Dricot), Petite chronique d’un placement familial ordinaire (Nathalie Weissmann) et Je tenais à vous donner de mes nouvelles (un médecin de PMI), qui complètent le tableau des souffrances de professionnels de l’enfance.

Une deuxième partie intitulée A la recherche d’un sens : des outils théoriques comporte trois chapitres très intéressants. Un premier Aux limites des soins précoces parents-nourrisson écrit conjointement par Rosa Mascaro et Martine Lamour raconte l’histoire de la création et le fonctionnement d’une unité d’accueil thérapeutique parents-enfants, le Fil d’Ariane, créée à Lille par Rosa Mascaro en appui sur Serge Lebovici et dont j’avais déjà lu à son propos un article paru dans la Psychiatrie de l’enfant. Dans la métropole lilloise, cette structure sert de référence au travail de prévention, car les professionnels y ont reçu une formation exemplaire qui leur permet précisément de recevoir la souffrance des personnes accueillies, enfants et parents, sans en éprouver une souffrance débordante, mais au contraire indicatrice des aléas transférentiels survenant dans ce contexte particulier.

Malgré les situations cliniques éprouvantes, dont on peut d’ailleurs prendre toute la mesure dans le remarquable film tourné par Rosa Mascaro, Bébés en souffrance (2010), il apparaît clairement que si les professionnels sont « entourés » psychiquement par des personnes qualifiées en psychopathologie dynamique et peuvent à la fois se former autant que de besoin et aussi parler de façon régulière dans des groupes de reprises ou de supervision, alors seront-ils protégés
efficacement des mécanismes projectifs pathologiques qui envahissent les espaces de rencontres. Un point très intéressant est fait sur les apports de la théorie de l’attachement dans la compréhension de la souffrance des professionnels de l’enfance par Martine Moralès Huet, notamment sur la question centrale des motivations professionnelles et des vocations des soignants, sujet antérieurement étudié par Michel Soulé. Puis Jean-Pierre Visier, Frédéric Bécamel et Michèle Maury nous aident à suivre le chemin des émotions des parents à celles des professionnels, lorsqu’ils sont confrontés à leurs diverses interventions de façon obligée, ce qui amène à réfléchir sur la difficile question d’une reconnaissance réciproque.

Une troisième partie étudie les outils pour la pratique. Marceline Gabel nous aide à penser les difficultés de l’information par les médias. Mais elle attire notre attention sur le fait que nous devons ouvrir nos espaces et nos pratiques, dans le respect déontologique, aux médias pour permettre à nos concitoyens de comprendre en toute transparence, plutôt que d’inciter les professionnels à se refermer sur leurs établissements, accréditant ainsi l’idée qu’il y aurait quelque chose de mal à cacher. Pour elle l’attitude souhaitable réside dans le fameux « En parler c’est déjà agir ».

Suivent plusieurs autres chapitres nous aidant à réfléchir sur l’observation thérapeutique en crèche (Lamour, Le Van, Niez), l’album de vie d’un enfant accueilli (M. Gabel), l’importance du cadre (S. Roy), celle d’écouter, même ce que nous ne souhaitons pas entendre (Bétremieux, Dumont), et les mille et une façons de penser l’impensable (Grevot). Michel Manciaux, bien connu pour ses nombreux travaux de pédiatre, apporte sa contribution à l’ouvrage en détaillant ce qu’il nomme « une éthique au quotidien », en revenant sur des notions de maltraitance et de bientraitance, de résilience, qui viennent éclairer une démarche éthique dans la pratique au quotidien.

Martine Lamour et Marceline Gabel concluent cet ouvrage qui fera date dans les livres consacrés à la protection de l’enfance, car il met l’accent sur un point dont les professionnels ont longtemps pensé qu’il était inutile de parler, leurs propres
souffrances. En le faisant ils la reconnaissent. Et en la reconnaissant, ils peuvent désormais la dépasser. Merci à ces deux grandes professionnelles de l’enfance d’avoir eu l’idée puis le talent de nous en conserver le déroulé et de nous en peaufiner les concepts.