La Revue

Existe-t-il une psychologie de la mort ?
Agrandir le texte Réduire le texte Carnet/Psy N°154 - Page 22-24 Auteur(s) : Marie-Frédérique Bacqué
Article gratuit

L’accès aux représentations de la mort suit le développement psychique de l’enfant, mais la conscience de la mort n’advient qu’avec la conscience de soi. Cependant il faut une certaine maturité pour accepter l’irréversibilité et l’universalité de la mort. Des mouvements psychiques de régression, des événements bouleversants remettent souvent en cause cet ordre des choses et qui n’a pas été surpris de trouver le sage de jadis espérer encore que l’ami perdu revienne un jour…

La « belle mort », riche en fantaisies croise la mort médiatique, vide de sens
La psychologie de la mort ne se réduit pas à la psychologie des mourants, car elle reposerait sur peu de choses généralisables, elle n’étudie pas l’expérience de la mort car elle ne pourrait ni la décrire ni l’analyser. Il n’y a pas d’expérience de la mort, si ce n’est de celle d’autrui. La psychologie de la mort ne peut pourtant pas non plus se résumer à la psychologie du deuil. La psychologie de la mort étudie les fantasmes individuels de mort, ceux dans lesquels, une personne à qui l’annonce d’une maladie grave a été faite brutalement, va plonger, un condamné à mort va errer, un enfant qui a peur du noir va tenter de maîtriser... De là découleront les attitudes face à la mort. Ces attitudes varient aussi en fonction des cultures et des croyances, elles influencent toute une psychopathologie retrouvée dans les délires mélancoliques, les provocations suicidaires, les pulsions meurtrières… La psychologie de la mort croise donc aussi les représentations collectives de la mort, les eschatologies élaborées par toutes les civilisations tentant tour à tour d’assagir, de menacer, de prévoir… Mais ces morts plurielles, planétaires ou cosmiques de jadis semblent s’étioler face à une mort post-moderne biologique, rationnelle, sans épaisseur fantasmatique… La mort a longtemps appartenu au domaine des forces occultes. Mais cette projection, à l’extérieur, de la peur qui assaillait l’homme ancestral, est-elle à l’origine du développement extraordinaire de sa pensée ? La mort n’est pas que blocage et sidération, elle est au contraire la source de l’imaginaire.
 
L’anticipation de la mort de soi est une  souffrance mais c’est aussi le début de la civilisation

La question de la mort, poserait finalement celle de la distinction de l’Humanimal et des autres espèces (le mot valise Humanimal a été créé pour souligner combien l’Homme est un animal singulier, nonobstant son accès à la parole et sa création de civilisations). L’anticipation de la mort est le propre de l’Homme, quand les animaux ne ressentent que l’absence. Mais si l’on fait l’hypothèse que la mort, limite biologique de la vie chez tous les animaux, est mise à distance chez l’homme grâce à la médiation du fantasme. Le coût psychique est lourd à payer en termes d’angoisse ou de tentatives de contrôle de l’angoisse. Est-ce vraiment notre formidable compétence cognitive qui nous amène à anticiper et à fuir sans cesse notre disparition ? Ne subsiste-t-il pas une forme de déni qui permet, dans toutes les situations de danger, de croire encore et toujours à notre ultime survie ? L’ambivalence face à la mort d’autrui n’est-elle que persistance d’une loi du plus fort qui permet de constater :
« si c’est lui, ce n’est pas encore moi… ».
Plus incroyable encore, ces observations d’avant même le langage articulé, ont entraîné en cascade, croyances puis système causaliste religieux. Mais avant même de « la » parler, comment les précurseurs de Néanderthal et de Sapiens ont-ils envisagé la mort ? C’est une paléothanatologie qu’il nous faudrait. Nos cousins, nos frères, les chimpanzés et les gorilles font l’analogie entre la mort et le sommeil, mais au fond, avoir plus de représentations de la mort semblerait inutile pour ces espèces. De même a-t-il fallu longtemps pour que les hominidés, avant d’échanger des sons qui ne soient plus des évocations directes des objets ainsi nommés, puissent abstraire la réalité.

Le corps désacralisé de l’époque moderne

Ainsi, ce non-lieu qu’est la mort a été longtemps occupé par un foisonnement d’images qui répondait au besoin collectif d’apprivoiser la mort, mais surtout la mort collective.
De Jérôme Bosch à Picasso, la mort, subjectivement impossible à penser, a participé à la création de nos sociétés, de nos réalisations artistiques, de notre recours au religieux.
Lorsqu’on regarde les représentations de la mort aujourd’hui, ce sont les photos, les vidéos d’une mort brute, plate, qui nous sautent au visage. Cadavres plastinisés, envers peu enviables des actifs d’aujourd’hui, devant lesquels le malaise est patent : cadavre qui joue au tennis, cadavre se regardant dans le miroir de sa coiffeuse. Cette exposition à succès a fait le tour du monde entier… La curiosité philosophique des amateurs de cabinet d’anatomie n’est pas de mise ici… Non le corps n’est qu’une curiosité mécanique : c’est comme cela que ça marche quand vous avalez, vous digérez, vous travaillez, vous jouez. La désacralisation avait commencé à son insu avec « la leçon d’anatomie du Pr. Tulp », elle se termine dans les génocides ou dans les malheureux restes des victimes d’attentats. Le mort a besoin d’être humanisé, sinon, il n’est plus qu’un déchet. L’effroi ressenti devant un mort, relève bien du changement de statut du mort. Un cadavre est d’abord une personne dans un autre état de la matière. Mais le souffle de vie qui s’en est échappé le rend étrange au monde des vivants. Ce souffle, qui est aussi l’âme dans la plupart des civilisations, n’est pas perçu comme d’essence différente à la vie dans un premier temps. Le cycle biologique qui reprend ses droits et nous conduit à nous éloigner du corps entraîne à son tour un déplacement psychique. Trouver un lieu stable pour le mort est la question qui devait bouleverser nos ancêtres nomades. Comment garder quelque chose du proche défunt ? Les premiers talismans furent sans doute fabriqués en leur honneur, pour transporter avec soi quelques restes. Ils furent rapidement investis de pouvoirs secrets et ainsi naquirent les premières médecines.

La mort est reliée à la mémoire. Comme elle, la mémoire repose sur une absence
Le petit d’Homme est rapidement capable de se figurer l’objet caché sous la couverture. Mais comment peut-il croire que son papy est « parti dans une fusée » ? Ces pieux mensonges sont parfois proférés aux enfants sous prétexte de leur naïveté. Toutefois ces mêmes enfants observent des insectes, des fleurs mortes. Pour autant, la mort de moi serait-elle impossible ? Quelle est cette société où l’on n’ose parler de la mort aux enfants de peur de leur révéler l’effroyable vérité de leur propre mortalité ? La mort ne peut certes faire l’objet d’un discours stéréotypé, car la mort implique émotionnellement celui qui en parle. Il n’y aura pas d’éducation à la mort, comme il y avait eu le pitoyable précédent de l’éducation sexuelle au lycée. La vision des appareils reproducteurs féminin et masculin constituant la base des enseignements, les contraceptifs, leur pendant régulateurs. L’acceptation de la mort s’acquiert avec les expériences, c’est une pratique, pourrait-on dire, comme l’analyse, qui ne s’apprend pas, mais se vit… Mais prétendre qu’il n’y a pas de « passé » de la mort, serait ignorer les traumatismes. Il existe des visions, des ressentis traumatiques de la mort, lorsqu’une personne s’est vue morte, quand elle s’est crue passée de l’autre côté. Dans la menace de mort, le souvenir ne fait pas mémoire justement. Il n’est que répétition. La mort n’est plus absence, elle est plongée dans le réel. La mort n’est plus le manque vers lequel nous nous dirigeons lentement, elle nous envahit. Cette mort là, nous fait rejoindre la psychopathologie de la mort, celle qui relie la psychologie à la psychiatrie de la mort.

Psychopathologie de la mort

Quelles sont les difficultés psychiques autour de la mort, quelles sont les pathologies mentales qui se développent à l’approche de la mort ? Nous connaissons bien l’angoisse de la mort, nous savons combien penser que l’on va mourir peut être l’objet de toutes les peurs et pourtant tout aussi bien chassé en un tournemain dès que le tourbillon des activités nous emporte. Pourtant, nous avons tous vu des patients en proie à la terreur face à la mort ou dans un blocage complet des affects et de la pensée. Nous avons connu de grands religieux en détresse parce qu’ils allaient mourir et de petits enfants rassurant leurs parents en larmes. L’approche de la mort est un moment de vérité, mais produit aussi des renversements d’attitudes surprenants. Si les psychologues et les psychanalystes sont appelés parfois à partager ces instants, ils n’ont aucun besoin de recouvrir une quelconque impudeur sociale, mais recueillent, ou pas d’ailleurs, les mots vrais pour leurs destinataires car, souvent, ils ne pourraient pas les entendre. Quelle place a le psychanalyste ou le psychologue ? S’agit-il d’un dernier élan transférentiel ou devient-il le dernier représentant de la liberté psychique ? Nul ne sait, mais l’éthique psychanalytique permet au patient de tout dire et à l’analyste de ne pas chercher à rassurer précocement celui qui perçoit que rien ne pourra changer sa direction.

Il existe une psychiatrie de la mort, qui s’est toujours chargée du soin de patients dont le thème du délire ou dont certaines caractéristiques hypochondriaques ou mélancoliques avaient pour trait principal la mort, sans parler des suicidants et des obsessionnels. La psychanalyse, de plus, nous permet de saisir cet étrange désinvestissement de soi, puis ce désir de faire cesser la souffrance ou de fuir l’humiliation dans l’appel du suicide. Mais s’agit-il de la mort que l’on recherche, ou plutôt du « rien » ? Arrêter les stimulations obscènes, ne plus penser, ne plus égrener le temps, s’asseoir et fondre sur place : tels sont les non-désirs des mélancoliques. Non-désirs parce qu’ils ne sont même plus dicibles. Ils se perdent dans une rumination éternelle qui s’apparente à la non-vie de ces morts en puissance.

Subjectivité de la mort, communauté des interrogations

Finalement la psychologie de la mort, questionne autant la subjectivité que les phénomènes de groupes face à la mort. Elle pose les questions les plus existentielles, les plus intimes, celles qui bouleversent l’individu lorsqu’il rencontre la mort d’autrui ou sa propre mort dans la brutalité du traumatisme ou dans les prémices de l’agonie. La psychologie de la mort est aussi fondée sur les représentations collectives de la mort, qui, bien que sociales, circulent plus ou moins filtrées par les barrières défensives du sujet. Enfin la psychologie de la mort, est aussi celle de la mort du sujet dans l’Homme. Question très actuelle posée par la perte de la capacité à se penser sujet dans les dictatures politiques, dans les systèmes bureaucratiques centrés sur le productivisme, ou lorsqu’un individu perd la raison, la mémoire, le jugement… ou tout simplement parce qu’il est vieux, noir ou différent. C’est encore de la mort dont il s’agit. Cette psychologie nous intéresse parce qu’elle s’appuie sur le champ des pertes et des séparations de l’humain, tous ces renoncements nécessaires alors que tout-puissant au sortir de sa mère, le bébé n’existait que grâce à la vigueur fantasmatique de sa mère. Las, l’appareil psychique maternel n’était qu’un prêt transitoire, il faut maintenant affronter le monde et rencontrer l’angoisse de mort, la phobie de la mort, le désir de mort et de faire mourir, la peur de la séparation, les angoisse millénaristes, la nostalgie dans la dépression, l’énigme du deuil, mourir et vieillir. C’est ici que le champ de la psychologie de la mort apparaît et il est immense…