La Revue

S'accomoder de ce qui reste
Agrandir le texte Réduire le texte Carnet/Psy N°154 - Page 28-30 Auteur(s) : Laurie Laufer
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Une simultanéité contradictoire

« Je suis devant ta mort comme devant une énigme », écrit Christian Bobin, dans La Plus que vive 1. Comme Œdipe devant le Sphinx, Freud se heurtait à cette énigme :     « Le deuil est une énigme, un phénomène qu’on ne tire pas au clair et qui ramène à des choses obscures 2. » Il l’a rappelé à plusieurs reprises : « La réalité prononce son verdict : l’objet n’existe plus 3. » Or le verdict de la réalité  qu’est la mort de l’autre ne suffit pas à comprendre ce qu’est cette mort. Freud pose en effet que « la raison de l’état de deuil reste une énigme pour le psychologue 4 ». Dans L’interprétation des rêves, il évoque un mot d’enfant : « A ma grande stupéfaction, un enfant de dix ans, très intelligent, me dit après la mort subite de son père : “Je comprends bien que mon père est mort, mais je ne peux pas comprendre pourquoi il ne rentre pas dîner” 5. » L’autre continue d’être attendu, entendu, l’autre continue d’exister psychiquement, sa réalité se poursuit, on lui parle, l’invoque, le voit parfois au détour d’une rue. « L’épreuve de réalité a montré que l’objet aimé n’existe plus et édicte l’exigence de retirer toute la libido des liens qui la retiennent à cet objet. Mais la tâche qu’elle impose ne peut être aussitôt accomplie. En fait, elle est accomplie en détail, avec une grande dépense de temps et d’énergie d’investissement, et pendant ce temps, l’existence de l’objet perdu se poursuit psychiquement. 6 »

Cette « compréhension » simultanément contradictoire fabrique un espace d’entre-deux. Comprendre et ne pas comprendre, se tenir sur le fil de crête, un entre deux, entre le Réel qu’est la mort, innommable et la réalité que l’on vit, que l’on invente pour faire écran à ce Réel là. « Notre royaume est celui de l’entre-deux », a pu dire Freud dans le temps même où il inventait l’analyse. Entre deux espaces, entre deux lieux, entre deux temps ; temps et espace du seuil, lieu et temps de passage, de déplacement d’un possible à un autre, lieu de la fabrique nécessaire des illusions. Marpa qui est un maître tibétain fut très remué lorsque son fils fut tué, et l’un de ses disciples dit : « Vous nous disiez toujours que tout est illusion. Qu’en est-il de la mort de votre fils, n’est-ce pas une illusion ? » et Marpa répondit : « Certes, mais la mort de mon fils est une super-illusion. » 7

Quel est le mécanisme de défense à l’œuvre lors de la douleur face à la mort de l’autre? Freud est, à ce propos, très clair : c’est le clivage, qu’il appelle aussi déchirure. Devant l’épreuve de réalité qui fait objection, le conflit apparaît alors entre « la revendication de la pulsion et l’objection faite par la réalité ». Freud écrit : « Le succès a été atteint au prix d’une déchirure dans le moi, déchirure qui ne guérira jamais plus, mais grandira avec le temps. Les deux réactions au conflit, réactions opposées, se maintiennent comme noyau d’un clivage du moi. L’ensemble du processus ne nous paraît si étrange que parce que nous considérons la synthèse des processus du moi comme allant de soi. Mais là, nous avons manifestement tort 8 ».

À la fin de sa vie, Freud fait l’analyse que la déchirure causée par une réalité inconciliable, inélaborable pour la vie psychique, produit, non pas du refoulement, mais un clivage, une simultanéité contradictoire. Elle produit non pas de l’oubli mais la nécessité de satisfaire à la fois au principe de plaisir « Il n’est pas mort » et au principe de réalité « Il est mort ». Face au traumatisme, l’objet disparu est mort et il n’est pas mort. C’est en cela que la déchirure ne cicatrice jamais : il y a une rémanence de cette déchirure. L’irreprésentable, pour la vie psychique dont le témoin est le clivage, est une trace, un reste de quelque chose.

Ce que la mort de l’autre donne à saisir, c’est précisément que la vie est déchirure même, dont le fil qui la racommode est illusion, illusoirement nécessaire. Le clivage créé par le traumatisme met à l’écart la cause du trouble et modifie la réalité. Pour surmonter la douleur, le sujet transforme et métamorphose la réalité en produisant des représentations que Ferenczi nomme illusionnaires 9. Mise à l’écart et réactions substitutives, clivage, illusion et hallucinations, telles peuvent être les réactions face à la disparition de l’autre, au traumatisme provoqué par la perte et la douleur. Dans ce brouillage des frontières, Freud insiste sur la « simultanéité contradictoire ». Il s’agit en effet d’y croire et de ne pas y croire en un même mouvement. Une simultanéité contradictoire donc qui remet alors en question toute tentation, toute tentative de détermination, de définition, de distinction objet/sujet, moi/monde extérieur. Aussi le clivage interroge-t-il en permanence les catégories de distinction, de détermination, de frontière entre le sujet et l’objet, entre l’ombre de l’objet et le sujet.

Freud contrevient à l’évidence qui pose la fonction synthétique du moi. Et si le clivage apparaît étrange, c’est bien parce que l’on considère cette fonction de synthèse comme étant évidente. Si le caractère d’unicité de l’homme est mis à mal dans cet article, Freud installe au sein du moi une vulnérabilité, une déchirure plus structurelle que conjoncturelle. C’est pourquoi la mort est aussi l’expérience de « l’inquiétant ». Comme l’écrit Freud : « Un effet d’inquiétante étrangeté se produit aisément quand la frontière entre fantaisie et réalité se trouve effacée, quand se présente à nous comme réel quelque chose que nous avions considéré jusque-là comme fantastique 10. » L’expé­rience du deuil est en ce sens une expérience limite aux confins de la disparition de soi, et la douleur est la trace corporelle de cette expérience limite, limite entre corps et
psyché, entre objet et sujet, entre dedans et dehors, entre savoir et vérité.

Une épreuve de vérité

« Ce n’est ni l’énigme intellectuelle, ni chaque cas de mort, mais le conflit de sentiment à la mort de personnes aimées et pourtant en même temps étrangères et haïes qui a libéré la recherche chez les hommes. 11»  écrit Freud. La mort est un fait de structure que « Je » ne veut pas savoir. Elle est une expérience qui met en jeu quelque chose de radicalement autre dans le sens où l’écrit Blanchot : « Il n’y a expérience au sens strict que là où quelque chose de radicalement autre est en jeu »12 . Qu’est-ce qui est radicalement autre dans cette expérience de la mort de l’autre ? La mort de l’autre nous renvoie, non pas à un savoir sur la mort, mais à l’expérience d’une vérité de notre rapport à l’autre, de notre rapport à la mort. La mort de l’autre ouvre sur l’expérience de ce rapport. « Le deuil ouvre grande la porte à une question qui est d’emblée non de réalité mais de vérité . 13»
 
L’enseignement classique nous a appris que la douleur du Christ sur la croix se traduisait par « Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m’as-tu abandonné ? ». Henri Meschonnic 14 propose de cette phrase une traduction différente, non conventionnelle et controversée, qu’il justifie par les effets d’accentuation de l’araméen : il ne s’agirait plus d’un « pourquoi » mais d’un « à quoi m’as-tu abandonné ? ». Aussi de la question de la causalité passe-t-on à celle de la pulsionalité : non plus pourquoi, mais vers quoi, non plus comprendre l’insensé, mais entendre les échos d’un désir. Il n’y a pas de réponse au pourquoi de la mort de l’autre. C’est le Réel qui frappe et la réalité n’y fait plus écran. Il n’y a pas de répétition de la mort de l’autre. On ne meurt qu’une fois. Il n’y a donc pas de reprise possible.

Comment nommer ce qui ne se répète pas ? La mort est toujours à « la deuxième personne » selon l’expression de Jankélévitch. Quant au sens, il n’y en a pas, si ce n’est celui de relever de l’imaginaire, de fabriquer ces nécessaires illusions qui permettent de tenir sur la crête. Ce qui est de l’ordre de l’expérience dans la mort de l’autre, c’est qu’elle met l’endeuillé dans une position d’ouverture sur son fantasme, sur la part de vérité inconsciente qui lui échappe. La mort de l’autre, en effet, en dit long sur le survivant. Agressivité, désir de meurtre, « conflit de sentiments » : à quoi l’autre m’abandonne-t-il et comment continuer ? La mort de l’autre est de l’ordre de l’expérience de soi, elle est aux confins d’une vérité singulière et subjective. Il n’y a rien à savoir, si ce n’est seulement faire l’expérience du retour de ses propres terreurs infantiles, de ces moments de désêtre et de peur de l’abandon. Il s’agit alors de considérer que la vie est un reste qu’il s’agit de mettre en mouvement. Que faire de ce reste ? Ce reste a un pouvoir particulier : « Un rien qui est un reste, un reste qui est en excès du pouvoir de nomination, mais où ce pouvoir trouve son impulsion 15. », écrit Louis Marin.
La mort de l’autre met devant cette vérité : la vie est un reste, avec lequel il s’agit de jouer et de désirer. La mort est le maître absolu dont on ne peut rien savoir, mais qui enjoint d’en savoir un peu plus sur soi-même. Elle ébranle la vie en la rappelant à sa précarité, à sa contingence aride, à sa dimension incomplète et écornée. Lacan rappelle que nous sommes devant « un faux choix », devant l’aporie de l’alternative : « la bourse ou la vie » dont il dit bien que c’est un choix forcé. Comment dépasser la question du choix impossible « la bourse ou la vie » ?

« Si je choisis la bourse, je perds les deux. Si je choisis la vie, j’ai la vie sans la bourse, à savoir une vie écornée. Bien que dans les deux cas, le choix induise une perte, il n’y aura pas de commune mesure entre ce qui sera perdu dans l’éventualité où je me prononcerais pour la bourse et dans celle où je me prononcerais pour la vie. L’aliénation consiste donc dans ce « vel » (choix impossible), ce « ou », choix forcé donc dans la mesure où si l’on choisit la bourse, on perd les deux 16». Alors, comment accomoder ce « reste » ? « De même, écrit Freud, que le deuil amène le moi à renoncer à l’objet en déclarant l’objet mort et de même il offre au moi la prime de rester en vie 17».

« L’antonyme de mourir n’est jamais vivre mais créer "18

N’est-on pas structurellement celui qui survit à la mort de l’autre ? Parler, aimer, créer, souffrir, sont les traces de notre survie. Cette prime de rester en vie dont parle Freud participe de cette survivance. Il reste à engager cette prime dans ce qui reste à vivre, comme une mise qu’il s’agit de mettre en jeu. Et il n’y a pas de choix, on ne la gardera pas. « La prime de rester en vie » ouvre un espace de jeu où la vie peut engager la partie avec la mort. Ainsi, dans le Le Septième Sceau, Bergman met en scène une partie d’échec entre la Mort et le héros. Celui-ci sait que le combat sera gagné par la Mort, mais la farandole macabre qui est mise en scène participe de la métaphore du mouvement : la danse macabre est mise en mouvement de la représentation de la mort. Ce qui compte, c’est de jouer, de se déplacer sur l’échiquier, dans un élan mêlant le plaisir du jeu et l’angoisse de le perdre.
Qu’advient-il alors à celui qui refuserait cette prime de rester en vie, qui refuserait de jouer avec les restes, de s’en accomoder, de ruser avec la mort par la création de soi, l’invention de sa vie ? « La mélancolie, écrit Canetti, commence quand les métamorphoses de fuite sont achevées et qu’on en éprouve l’inutilité. Dans la mélancolie, on est la proie rattrapée et déjà saisie. On ne peut plus s’échapper. On ne se transforme plus. Tout ce qui a été essayé a été vain. On s’est résigné à son sort, on se voit proie. 19»  Le sérieux l’emporte sur le jeu, le savoir sur le risque. La mélancolie commence lorsqu’on ne se transforme plus.

Celui qui refuse la prime ne joue pas de son savoir, il ne le risque pas. Il se refuse à considérer que ce qui fait tenir le survivant c’est de jouer avec la contradiction simultanée et inquiétant d’être à la fois mort et vivant. Comme l’écrit Fitzgerald : « Toute vie est bien entendu un processus de démolition (…) la marque d’une intelligence de premier plan est qu’elle est capable de se fixer sur deux idées contradictoires sans pour autant perdre la possibilité de fonctionner. On devrait par exemple pouvoir comprendre que les choses sont sans espoir cependant être décidé à les changer 20 » .


Notes

1- Bobin Christian, La Plus que vive, Paris : Gallimard, 1996, p. 188.
2- Freud Sigmund, (1915-1917), « Deuil et mélancolie », Métapsychologie, Paris, Gallimard, 1968, p. 155.
3-  Ibid., p. 166.
4- Ibid., p. 166.
5- Freud Sigmund (1900), L’Interprétation des rêves, Paris : PUF, 1976, p. 222, note de bas de page.
6- Freud Sigmund, « Deuil et mélancolie », op. cit., p. 148. Je souligne.
7- Barthes Roland, La chambre claire, Paris, Gallimard, 1980.
8- Freud Sigmund, (1938), « Le clivage du moi dans le processus de défense», Résultats, idées, problèmes, t. II, trad. fr., Paris, PUF, 1985, pp. 283-285 et plus particulièrement p. 284 .
9- Ferenczi Sandor, « Réflexions sur le traumatisme », Psychanalyse, Œuvres complètes, t. IV, Paris, Payot, 1982, p. 140. « La production de représentations concernant le changement futur de la réalité dans le sens favorable ; le fait de s’accrocher à ces images de représentations qui mettent donc l’accent sur le plaisir in spe nous rend capables de ”supporter” ce déplaisir, c’est-à-dire de ne pas ou moins le ressentir comme tel. Les représentations agissent comme antidote contre le déplaisir […]. Simultanément se produisent aussi des “réactions substitutives” qu’on pourrait déjà qualifier d’illusionnaires ».
10- Freud Sigmund, (1919), « L’inquiétante étrangeté », L’Inquiétante Etrangeté et autres essais, Paris, Gallimard, coll. « Folio », 1985, p. 251
11- Freud Sigmund, (1915), « Actuelles sur la guerre et la mort » Œuvres Complètes vol. XIII, trad. fr., Paris, PUF, 1994, pp.129-157, p.148.
12- Blanchot Maurice, (1969), L’entretien infini, Paris, Gallimard, 1997, p. 66
13- Allouch Jean, Erotique du deuil au temps de la mort sèche, Paris, E.P.E.L. 1997, p. 66. « Il n’est pas possible de faire l’épreuve de la mort de celui qu’on a perdu. La véritable épreuve de la réalité, ce qui la rend alors si ép(r)ouvante, c’est lorsqu’on s’aperçoit qu’elle ne permet aucune épreuve. Le deuil met l’endeuillé au pied du mur de ce statut de la réalité », p.65
14- Meschonnic Henri, Politique du rythme, politique du sujet, Paris, Verdier, La Grasse, 1995, p. 130.
15- Marin Louis, De la représentation,  Paris, Gallimard/le Seuil, p. 259. 1994.
16- Lacan Jacques, (1964), Les quatre concepts fondamentaux de la psychanalyse, Séminaire X1, Paris, Seuil, 1973, p. 193.
17- Freud Sigmund, « Deuil et mélancolie » op. cit., p. 169.
18- Audi Paul, Créer, Paris, Encre marine, 2005.
19- Canetti Elias, (1960), Masse et Puissance, Paris, Tel Gallimard, p. 368.
20- Fitzgerald Scott, (1936),« La fêlure », La Fêlure, Paris, Gallimard, coll. « Folio », 1999, p. 476.