La Revue

L'embaumement nostalgique, entre deuil et dépression
Agrandir le texte Réduire le texte Carnet/Psy N°154 - Page 34-37 Auteur(s) : Paul Denis
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Je ne blâme pas celles qui oublient, je les admire comme des natures fortes, nécessaires ; mais j’ai l’infirmité du souvenir !… »
Balzac, Honorine.

S’il existe une psychologie de la mort ce ne peut être qu’une psychologie de la mort psychique : mort psychique du sujet par la désorganisation, la dépersonnalisation, mort d’autrui en soi par le désinvestissement, relativement rare, meurtre de l’autre par le  « meur­tre d’âme » pour reprendre l’expression de Léonard Shengold venue du Président Schreber ; la mort de l’autre par le meurtre quittant le domaine de l’élaboration psychique pour celui du passage à l’acte.

Nous allons envisager ici un aspect particulier de meurtre de la mort de l’autre en soi : l’embaumement par l’organisation d’une position nostalgique. La perte d’une personne par rapport à laquelle une part essentielle du fonctionnement psychique s’est organisée, entraîne une désorganisation importante, une dépersonnalisation parfois terrible qui oblige l’esprit à un travail de lutte contre celle-ci. Le psychisme a trois solutions possibles : le deuil, la dépression ou la nostalgie.
La dépression s’organise autour d’un astre froid, l’ombre de l’objet perdu, dont il ne reste plus que les traces mnésiques perceptives. Cette ombre est érigée en objet de substitution que le sujet surinvestit du plus vif de ses forces psychiques ainsi réorganisées autour de ce nouvel objet psychique, virtuel celui-là. C’est ce mode de fonctionnement qui donne son unité aux différents aspects de la dépression. L’objet nucléaire de la dépression est le résultat d’un traitement psychique particulier appliqué à l’objet perdu qui en fait un « objet dépressif », et non un objet de deuil. Il ne s’agit pas d’un « mauvais objet » mais de l’ombre d’un objet qui, bon ou mauvais, avait une valeur organisatrice. Cette ombre, fétichisée, permet un certain maintien de l’organisation antécédente. Le fonctionnement mental de la dépression s’oppose donc complètement à celui du deuil. Freud parle du travail du deuil comme d’un travail de détachement, fragment par fragment, qui défait peu à peu les liens à la personne perdue. Dans la dépression au contraire tout détachement est refusé, l’esprit vise au contraire à maintenir à tout prix quelque chose du lien brisé.

La position nostalgique: ni deuil, ni dépression 1

La nostalgie apparaît comme l’organisateur essentiel de la vie de certains patients. L’article princeps de Michel Neyraut De la nostalgie en a développé les arcanes et les contradictions en particulier dans leur rapport à l’organisation perverse : double polarité de l’objet nostalgique, à la fois mort et vivant, qui fait de la nostalgie « la réfutation d’une perversion » (M. Neyraut, 1967).La nostalgie n’est ni deuil ni dépression, tout en associant cependant des éléments et de l’un et de l’autre. Il faut envisager la nostalgie en elle-même tant le système qui la constitue a de force organisatrice pour l’ensemble de la vie psychique et de capacité à se maintenir.

Un sujet, évoquant son père mort, décrivait comment il avait « suspendu sa mort », ajoutant qu’il se rappelait son père mourant, puis mort comme « quelque chose d’irréel ». Exemple saisissant de clivage du moi ce sujet avait organisé sa vie intérieure sur un double registre. Il savait son père mort et enterré et, simultanément continuait de maintenir un dialogue permanent avec lui ; il se comportait en apparence comme si son père devait d’un jour à l’autre rentrer d’un voyage un peu long, et en quelque sorte l’attendait. Mais derrière cette passivité apparente une activité psychique intense se déroulait de façon permanente : il fallait maintenir sur scène ce personnage paternel en usant de souvenirs fétichisés, d’évocations de son personnage, en instaurant un véritable culte. C’est en effet d’un usage particulier du souvenir qu’il est question dans la nostalgie. L’investissement du souvenir est érigé à la hauteur d’un système. Il y a dans la nostalgie fétichisation du souvenir non seulement pour lutter contre, mais pour occulter la perception de la perte. Il faut exercer un travail psychique quasi conscient qui vise à maintenir une sorte d’état de tension organisé autour d’une idée concernant le père disparu. Une sorte d’embaumement psychique maintient la présence paternelle. Mais il faut noter que cet état émotionnel artificiellement maintenu vise aussi à refouler le plaisir éprouvé devant la réalisation des désirs de mort, l’embaumement idéalisé empêche toute puanteur coupable. « La nostalgie, écrit Michel Neyraut, est un refus du deuil et un meurtre constamment renouvelé ». Il faut ajouter : un meurtre dénié par le culte lui-même, la puanteur du meurtre est dissipée par l’encens. C’est la levée du refoulement des vœux de mort qui ouvre à un travail de deuil. Éloquent est le discours d’une patiente évoquant son père : « Vous êtes le seul à savoir que j’ai voulu le tuer, le seul à savoir que je l’ai gardé en vie ». Elle se décrivait elle-même jusque-là comme « dans sa bulle » et était saisie d’angoisse quand quelque évènement venait battre en brèche son système. C’est après cette prise de conscience qu’un travail de deuil s’est accompli.

L’objet nostalgique

A l’opposé des patients déprimés qui sur-investissent « l’ombre de l’objet » sur un mode fétichique pour constituer un objet dépressif, les patients nostalgiques surinvestissent « l’éclat de l’objet », selon l’expression de Christian David. Ce mode d’investissement  et de constitution de l’objet nostalgique a le mérite de respecter la possibilité d’un plaisir de fonctionnement et de laisser une certaine liberté aux mouvements psychiques et à l’auto-érotisme, ce que la dépression ne permet pas dans l’étau où elle immobilise le psychisme. L’avantage et l’inconvénient de la position nostalgique est qu’elle tourne autour d’un noyau qui conserve une certaine chaleur et est de ce fait plus difficile à abandonner. Ce plaisir est cependant souvent débordé par une excitation excessive qui se trouve moins contenue que dans une organisation dépressive ; chez la patiente que j’évoque, par moments, le sentiment de posséder son père que lui procurait son système était tel qu’il s’accompagnait de mouvements d’exaltation et de sentiments de revanche sur le passé : « Maintenant qu’il était mort il allait pouvoir m’appartenir »... Nous nous trouvons ici devant une sorte de tentation maniaque qui semble consubstantielle à cette organisation. Il existe une exaltation de la nostalgie, singulière par la confusion de l’idéal et de l’objet. En effet dans la nostalgie l’idéal du moi n’apparaît pas comme une instance par rapport à laquelle une certaine liberté du choix d’objet est possible : l’idéal du moi se confond avec la possession de l’objet dont il faut nier la perte. « Il se crée toujours un sentiment de triomphe quand quelque chose dans le moi coïncide avec l’idéal du moi », dit Freud évoquant la manie, et encore : « ... chez le maniaque moi et idéal du moi ont conflué ... ». Ainsi lorsque le nostalgique éprouve qu’il a obtenu la maîtrise sur l’objet perdu, un sentiment de triomphe proche de la collusion entre le moi et l’idéal du moi apparaît. La nostalgie se trouve donc dans une position intermédiaire entre manie et dépression, elle évite ainsi le deuil.

L’impasse nostalgique

Les avantages du système ne sont pas cependant sans contrepartie. C’est d’abord l’intensité de la lutte et de la charge d’investissement nécessaires pour le maintenir. Ecoutons encore la patiente que nous citions tout à l’heure : « ... c’est une sorte de lutte pour faire vivre mon père en moi... chaque jour j’entre dans mon temple et j’adore toute la journée... C’est une célébration quotidienne et c’est la panique si je ne peux faire cela.... je n’ai jamais eu les mêmes préoccupations pour les autres gens...  C’est ma religion privée, mon culte privé... et par cette bougie qui brûle, je me suis lié mon monde... C’est ma vie, c’est mon temple et je ne peux vivre à côté... C’est comme une sorte de magie, un pouvoir que je donne à mon père, un pouvoir de vie ou de mort sur moi comme dans les tribus anciennes... Cela peut déboucher sur le désir de tuer Dieu...». Rite, rituel, sacrilège et nostalgie, intensité du travail de la nostalgie, mais aussi dépense énergétique considérable qui apparaît ici clairement assortie de l’importante restriction que ce système fait subir au Moi : l’impossibilité au changement d’objet. Le nostalgique reste fidèle à l’objet qu’il nie avoir perdu et sa fidélité est le moyen même de sa négation ; s’il s’engage dans une relation nouvelle ce n’est souvent que pour mieux protéger son objet nostalgique. Il se prête mais ne se donne pas. Cette impossibilité au changement d’objet est le corollaire du refoulement des représentations sadiques incluant l’objet en cause. L’impasse nostalgique est ainsi résumée par un patient : « Il ne peut pas y avoir d’espoir et il n’y a pas non plus renoncement... c’est une situation difficile à vivre...».

Le choix nostalgique

Nous considérerons - en fonction de notre proposition de distinguer deux « formants » à la pulsion, l’un « en emprise » et l’autre « en satisfaction » - que l’investissement organisé sur telle personne, partenaire amoureux ou autre, peut être décomposé en un investissement en emprise d’une part, et un investissement en satisfaction d’autre part ; tout « objet » est ainsi simultanément objet d’emprise et objet de satisfaction. Les investissements en emprise qui visent à l’appropriation physique de la personne désirée, aimée, associent des activités sensorielles et motrices et conduisent à rechercher des moyens de la séduire, de la rejoindre ou de la maîtriser. Le jeu des représentations est soutenu par les activités d’emprise. Perdre quelqu’un c’est constater qu’il est hors de portée des efforts d’emprise, totalement inaccessible. Alors que l’activité représentative qui témoigne de la présence psychique de l’objet, dans son sens d’objet interne, est longtemps soumise aux effets de proximité : la perception de la présence de la mère, les bruits dans la cuisine, soutiennent l’activité représentative ; à l’inverse la disparition de toute possibilité de contact perceptif - en emprise - établit la coupure. Nous pensons que les sujets « prédisposés » à s’engager dans une voie nostalgique sont ceux dont l’activité représentative reste en grande partie asservie à des investissements simultanés en emprise. En effet, confrontés à la perte, ils cherchent un substitut à leur pouvoir sur ce qu’ils ont perdu. Ces patients organisés sur le mode nostalgique tendent à reconstituer une situation de « solitude en présence de l’objet » comparable à celle que décrit Winnicott. Ils ne lâchent jamais complètement leur objet nostalgique mais le gardent intérieurement à portée d’évocation immédiate, cherchant à créer en permanence l’équivalent d’un contact minimum, moyennant quoi ils peuvent trouver une certaine liberté. L’inhibition aux fantasmes sadiques est nécessaire pour contrer la prévalence des investissements en emprise laquelle fait redouter l’émergence d’un passage à l’acte. En revanche des actions rituelles sont mises en œuvre pour animer ou faire « vivre » la relation perdue : actions parfois presque inapparentes dont la valeur de substitut à une présence réelle fait la valeur. Le culte de la relique psychique, du résultat de son embaumement ferme la porte à des objets nouveaux.


Notes

1- Nombre d’éléments de cet article sont développés davantage dans Emprise et satisfaction, les deux formants de la pulsion, de Paul Denis, « Le fil rouge » PUF, Paris, 1992.