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Les pathologies en extériorité : le sexuel en état limite
Agrandir le texte Réduire le texte Carnet/Psy N°160 - Page 30-35 Auteur(s) : François Richard
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Le temps est venu de reproblématiser la notion de cas limites. On a longtemps appelé ainsi, en le comparant à la névrose qui représentait organisation psychique et capacité de symbolisation, un état présentant à l’inverse des déficits dans ces mêmes domaines – sans que l’on ait affaire pourtant à la psychose. Cet état apparaît dans le monde d’aujourd’hui comme le fonctionnement adaptatif prévalent, une façon de survivre et de vivre qui recourt à des modalités variées et complexes de subjectivation. La névrose n’a pas disparu, mais on voit désormais qu’elle est faite, pour une large part, de cette panique libidinale contenue que l’état limite révèle, et même exhibe. Dès lors, les cas limites sont-ils encore des  « cas », une structure spécifique ? Ne doit-on pas, plutôt, parler de troubles où se mêlent conflit pulsionnel intrapsychique œdipien et fonctionnements borderline manifestes, où l’intériorité psychique est méconnue parce qu’expulsée dans la réalité du dehors - ce que l’on peut nommer les pathologies en extériorité.

Ces systèmes mixtes, d’abord propres aux pathologies adolescentes, deviennent ceux de tout un chacun dans la société contemporaine avec son « actuel malaise dans la culture »1 . La négativité envahit tout, le principe individualiste d’expression immédiate des pulsions et de réalisation de soi est attaqué d’un côté par la déliaison pulsionnelle et d’un autre côté par un renouveau du puritanisme. Les « vrais » cas limites, avec leur fragilité narcissique majeure, leur dépressivité chronique et le dysfonctionnement évident de leurs investissements objectaux en échec permanent - tels que Kernberg et Bergeret les comprennent - n’ont pas, eux non plus, disparu. Entre la névrose imaginative bien structurée et les cas limites indubitables (ça existe), les pathologies en extériorité - qui sont des pathologies de l’intériorité - ont été abordées dans un premier temps par Winnicott en termes de vrai et de faux self puis par Cahn en termes de troubles de la subjectivation spécifiques à l’adolescence. Freud avait indiqué la voie avec sa conception de la névrose actuelle comme forme non symbolisée du conflit névrotique, puis de la mélancolie comme névrose « narcissique » et enfin de la psychose comme défaite du moi. Le succès même de la théorie des cas-limites a empêché de voir que la plupart du temps, ce qu’on croyait ainsi appréhender relevait de systèmes mixtes  conflit intrapsychique/symptomatologies en extériorité. Cette bévue fait long feu quand l’actuel malaise dans la civilisation met définitivement à mal un ordre fragilisé depuis longtemps - ce dont précisément les « cas limites » adultes et les difficultés identitaires-narcissiques de nombreux adolescents étaient un symptôme.

Adolescence et états-limites

Le mélange d’une organisation névrotique avec des fonctionnements limites n’est pas une nouveauté. En 1929, dans Le Malaise dans la culture, Freud distingue l’adolescent inhibé, n’osant s’attaquer à ses parents, du jeune homme à l’abandon, devenu délinquant, puis il dégage dans le défaut d’autorité paternelle le trait commun qui relie les deux situations ; les refoulements, chez l’un comme chez l’autre, sont, soit très sévères, soit insuffisants. Le trouble des limites chez les jeunes délinquants, dont parle Aichhorn, permet à Freud de repérer un trouble similaire à l’œuvre chez l’adolescent névrosé.

Tout adolescent est confronté à une angoisse pulsionnelle résultant de la réactualisation pubertaire du complexe d’Œdipe infantile. Dans le même temps, il est la proie d’une morosité, parfois d’une vraie détresse : une régrédience aux affects archaïques pré-œdipiens accompagne paradoxalement le mou­vement œdipien progrédient. On peut discerner l’amorce des états limites de l’adulte dans cette angoisse uniquement génitale pulsionnelle et narcissique abandonnique. Les pathologies propres à l’adolescence visent à contourner l’élaboration psychique requise (breakdown selon E. et M. Laufer, folie pubertaire selon Gutton, pathologies de l’agir et de la dépendance selon Jeammet, troubles de la subjectivation selon Cahn). L’état limite chez l’adulte dériverait d’un inachèvement du processus adolescent de symbolisation, d’appropriation subjective et de surmontement d’un mélange complexe des niveaux archaïque et œdipien. Comme le dit E. Kestemberg, la tension entre sentiment d’identité subjective et identifications secondaires peut parfois remettre en cause le socle de l’identification primaire aux deux parents œdipiens, si celle-ci s’est mal constituée dans l’enfance. Le processus de subjectivation est alors suspendu en un état limite se situant entre danger de décompensation psychotique franche et processus d’adolescence réussi. Les alternances entre moments d’excitation et moments dépressifs se résolvent le plus souvent en une fuite en avant vers les passages à l’acte, les conduites à risques, les troubles des conduites alimentaires, les addictions ou une adaptation de surface à la réalité. La force pulsionnelle risque de demeurer méconnue et de rester sans emploi, tandis que la problématique de l’individuation, de la séparation et du lien, est au premier plan. On observe une dissociation entre le conflit structurel et la phénoménologie des symptômes, pouvant aller jusqu’à un véritable « désengagement subjectal » (Green). La plupart du temps néanmoins une combinaison d’excitation et de frustration préserve la possibilité d’introjecter la force pulsionnelle pubertaire. Une certaine dépressivité serait à cet égard utile : elle compose le conflit pulsionnel et la relation mélancoliforme d’amour aux premiers objets infantiles perdus. Si le deuil de ces objets ne se fait pas, l’adolescent sombre dans la dépression franche, à moins qu’il ne s’installe dans l’investissement d’un manque excitant (l’abandon est alors conçu comme une situation où l’on a été séduit, excité puis livré à la frustration). Cet état limite du sexuel peut se chroniciser en état limite de l’adulte, où l’on perçoit moins la dimension sexuelle, et plus l’incapacité à être en relation avec l’intériorité psychique.

Le moi, le sujet et les états limites

La psychothérapie des cas-limites ne se réduit pas à dégager le vrai self de la prison du faux. La psychanalyse des cas limites va plus loin lorsqu’elle établit que le faux self protège « une partie centrale gouvernée par les pulsions (ou par ce que Freud appelle sexualité…) », dit Winnicott en 1960 2 qui ajoute :« le vrai self est toutefois perçu comme virtuel et une vie secrète lui est permise », au prix d’ « une dissociation entre l’activité intellectuelle et l’existence psycho-somatique », ou d’une comédie d’authenticité – à quoi Winnicott, à propos d’un patient, oppose une parole de reconnaissance : « Je lui fis clairement comprendre que je reconnaissais qu’il n’existait pas (…) il éprouva le sentiment que c’était la première fois qu’on communiquait avec lui. » En 1963 il propose une formulation où je vois l’avers, mais aussi le préalable, de ce que je nomme pathologies en extériorité : « J’ai eu le cas d’un patient schizoïde pour qui les satisfactions éliminaient l’objet, si bien qu’il ne pouvait pas s’étendre sur le divan : en effet, pour lui, cela reproduisait la situation des satisfactions infantiles qui éliminaient la réalité externe ou l’extériorité des objets »3 . La non-communication active du patient schizoïde préserve le sens du réel en faisant coexister « deux courants : le besoin urgent de communiquer et le besoin encore plus urgent de ne pas être trouvé ». Techniquement il convient ici de distinguer la détresse résultant de l’échec de la communication de cette non-communication peut-être nécessaire, ce qu’illustre le mélange de prudence interprétative et d’implication subjective forte requis dans la rencontre clinique avec l’adolescent. Green suggère une radicalité, non dialectisable, du négatif : « Il faut postuler dans sa forme extrême une dissociation entre le moi et le sujet – où l’investissement accompli ou non du premier se dégage du second, c’est-à-dire procède au désinvestissement de la fonction de l’adhésion au lien qui témoigne de l’engagement. Le lien est maintenu, il ne s’agit donc pas d’une attaque contre la liaison, il n’est pas non plus désinvesti, il peut même l’être fortement, c’est l’engagement à l’objet passant par la pulsion qui se défait. Engagement… qui se reconnaît dans cette réalisation du désir et procède à sa propre reconnaissance » et qui s’inverse énigmatiquement en un « désengagement subjectal (…) fantasme de déliaison subjectale du moi (…).

Cette situation contraint le moi, en continuant à suivre le « cours des choses », à déconnecter en lui les assises de sa subjectivité dont l’épreuve est à l’aune du désir. Ce qui donne l’illusion que ces sujets restent des partenaires des péripéties dont la vie fournit d’innombrables variétés, c’est qu’ils paraissent jouer le jeu du social, comme tout un chacun. À un renversement près : ils occultent (sans se rendre compte de la différence) la distinction entre désirer et être désiré et supposent que les deux sont équivalents 4 ». Il faut ajouter que si c’est « l’engagement à l’objet passant par la pulsion qui se défait », c’est parce que celui-ci confronte le sujet à la dimension la plus intime, intrapsychique, de son désir, intriquée aux traces mnésiques de son histoire œdipienne et aux fantasmes incestueux en découlant, dans une économie libidinale de rétention des pulsions, condition d’un désir véritable – ce difficile travail psychique du moi, imposé par la puberté, se poursuit toute la vie.

N’observe-t-on pas ainsi par exemple, chez les analysants d’aujourd’hui, après l’avoir perçu comme quelque chose de particulier aux adolescents, la fréquence itérative d’emballements passionnés et même de liaisons satisfaisantes se résolvant en ruptures que personne ne s’explique vraiment ?

La complexité des pathologies adolescentes et adultes contemporaines

Je soutiens l’hypothèse de tableaux cliniques mixtes où l’on trouve à la fois le refoulement et l’extériorisation du conflit intrapsychique, autrement dit une grande complexité de mécanismes défensifs enchevêtrés ayant en commun un même négativisme 5. Ceci prolonge ce que je proposais en 1998 dans Les Troubles psychiques à l’adolescence et en 2001 dans Le Processus de subjectivation à l’adolescence concernant la dimension cas-limite des pathologies adolescentes contemporaines, mais en l’élargissant en une vue plus globale. En effet, de nombreux adultes peuvent être décrits comme des « adolescents attardés », il s’agit plus que d’une ressemblance dès lors que la prégnance de l’angoisse, l’importance de la dépression, la prévalence du passage à l’acte, la fréquence des tentatives de suicide et des conduites toxicomaniaques sont imputées à un trouble commun situé entre processus d’adolescence réussi et l’échec de ce même processus, lequel introduit à la psychose. Le tableau clinique est alors le suivant :
• une dénonciation de ce que la réalité est inadéquate aux désirs alors qu’en fait c’est le sujet qui se désengage ;
• un mode relationnel tout à la fois persécutif et excitant où le sujet tend à se situer en victime dans la dépendance et la passivité ;
• des impulsions dirigées vers des objets et des situations peu investies, de sorte qu’on assiste à une dissociation entre les représentations d’objets et les représentations des pulsions, ce qui entraîne une crise du sens puisque celui-ci se tisse précisément entre ces deux types de représentations ;
• enfin, une blessure narcissique réactualisée à propos de tout et de rien.

La pathologie déclarée, mais aussi la vie quotidienne, donnent à observer une banalisation des comportements en processus primaires, chez de nombreux adolescents mais aussi chez de nombreux adultes (ce qu’ils ont alors en commun c’est un infantilisme qui refuse la créativité de l’infantile). Notre modernité, malade d’une catastrophe du sensible, en manque d’un rapport suffisamment immédiat au monde, donne l’impression d’être en proie à une misère symbolique. La libido, privée d’objets d’investissement valorisables, dans un contexte de crise de la famille et d’effondrement des repères identificatoires parentaux, s’engouffre dans des flux en circuit court incapables de rétention, et ne menant qu’à des décharges sans satisfaction véritable.

On ne sait s’il faut parler d’incontinence ou d’hémorragie à propos de ces conduites qui, sous couvert de discuter sérieusement, par exemple de leur problème amoureux avec leurs copines ou leurs mères, amènent aujourd’hui beaucoup d’adolescentes mais aussi de jeunes femmes à trop vite tout raconter, de sorte que l’intériorité ne se constitue pas ; un cercle vicieux s’établit, cette fermeture insuffisante de l’intériorité entraînant de nouveaux échecs dans les rencontres amoureuses, et un besoin oral régressif accru de confidences, n’espérant plus trouver l’apaisement chez l’amie ou chez la mère mais continuant à solliciter une réponse, une satisfaction, que leurs interlocutrices ne peuvent leur procurer. Le déversement externalisant, sous prétexte d’une communication aidante (la plus consciente et la plus transparente possible) avec autrui, acquiesce à la logique d’une jouissance sans plaisir, au besoin impérieux d’une soif sans satiété possible, bref, à une addiction à la parole, d’autant plus résistante à l’analyse qu’elle risque d’être interprétée comme tendance homosexuelle, alors qu’elle relève surtout d’un besoin de manque.

L’excitation comme procédé auto-calmant

On observe aujourd’hui chez de nombreux adolescents un recours à des procédés d’une excitation paradoxalement désexualisante – l’effet induit par les addictions et par les situations extrêmes, mais aussi des agissements sexuels où le sujet ne s’implique pas vraiment. Le sujet évite d’avoir à se confronter au conflit œdipien, en le fuyant dans l’économie étrange des « procédés auto-calmants » par saturation de l’excitation dont parle Claude Smadja 6.

Tout se passe comme si les grandes quantités de libido que le sujet doit travailler à introjecter, fuyaient en tous sens. Le recours à une excitation délibérément recherchée peut alors représenter un contrôle minimal, au prix d’une incapacité à trouver la satisfaction, une sexualisation manifeste pouvant recouvrir une désexualisation. Ce type de fonctionnement, on le discerne aussi chez l’adulte atteint par le syndrome de l’accélération de la vie professionnelle mais aussi privée, le menant au stress et à une saturation psychique : une accélération supplémentaire peut étrangement procurer alors un répit, l’externalisation de l’agitation interne (qui risquait de morceler la vie psychique) se portant sur des espaces spécifiques isolés et contrôlés (consommer des produits excitants, etc.).

La symptomatologie de l’agir et de la décharge la plus rapide possible ne résulte pas ici de processus primaires, demeurés en leur fonctionnement puéril, provenant d’une psychose infantile ou d’une dysharmonie d’évolution de l’enfance, mais d’une tentative (qui a échoué) lors de l’adolescence, de supporter l’accroissement d’excitation consécutif à l’effort d’« ajournement de la décharge » ou de « suspension, devenue nécessaire » (Freud S., Formulations sur les deux principes du cours des événements psychiques, 1911), à la constitution d’un moi capable de connaître et de contrôler les processus primaires, la rétention procurant l’espace psychique intérieur où un désir personnel pourra être ressenti psychiquement et subjectivé.

L’impact de l’actuel malaise dans la culture

Au cœur du malaise dans culture, on trouve, dit Freud, l’« ubiquité de l’agression et de la destruction non érotiques » et de la « perturbation apportée à la vie en commun par l’humaine pulsion d’agression et d’auto-anéantissement 7 ». Comment sortir de l’oscillation entre la déflexion vers l’extérieur de la pulsion de mort, qui mène le lien social aux confins de la barbarie, et la censure de cette agressivité, qui génère la névrose et aussi, finalement, une destructivité ? L’idée toute simple d’une répression des besoins pulsionnels, menant à la révolte contre les exigences de la culture, s’élargit d’emblée en une vue plus compliquée : la censure ne doit pas être complètement levée si l’on veut préserver la culture. Résultat d’un impossible équilibre : la barbarie infiltre en permanence la civilisation de l’intérieur, et finit par cohabiter cyniquement avec une destructivité qui ne cherche même plus désormais à se dissimuler. Ce paradoxe trouve sa clef dans la théorie de la violence mimétique : « La sévérité originelle du surmoi n’est pas – ou pas tellement – celle qu’on a connue de lui ou qu’on lui impute, mais bien celle qui représente notre agression contre lui. »

Comment sortir d’une telle confrontation en miroir, d’une telle projection, immédiate et massive, dès lors qu’elle se répand dans les symptomatologies de la modernité, les fonctionnements en processus primaires sans limites, la phobie de l’intériorité psychique et la fuite dans l’agir et l’externalisation ? Reprenons, en la condensant, la phrase de Freud : la sévérité du surmoi représente notre agression contre lui. Que faire donc, face à une projection tellement immédiate et massive ? C’est la question des processus adolescents de subjectivation dissociés entre censure et disparition de toute limite.

L’autorité légitime ne s’applique plus de la même façon à tous, ici, elle est laxiste et complaisante, là, sadiquement ou grotesquement répressive. On observe en conséquence un mécanisme de déplacement sur des thématiques que l’on croyait historiquement dépassées – les formes intolérantes du religieux, la dérivation de la peur collective en racisme ou en xénophobie –, ou encore des agissements antisociaux qui frappent les esprits par le caractère inattendu de leurs protagonistes comme dans le cas récent de jeunes adolescentes qui en ont torturé férocement une autre, sans essayer ensuite de minorer la gravité de leur acte par quelque discours que ce soit.

On n’a jamais vu donc une telle tension, entre, d’un côté, les idéaux de respect d’autrui et de maîtrise des pulsions et, de l’autre, l’apologie d’une liberté individuelle supposée capable de se représenter, d’expérimenter et de vivre pleinement les mouvements pulsionnels les plus variés – ce qui induit une désorganisation de la topique subjective ça/moi/surmoi, autrement dit un état limite. Les adolescents vivent cette injonction à l’expression pulsionnelle dans l’excitation, mais aussi dans l’effroi.

Le sexuel en état limite

Dans les états limites, les éprouvés pulsionnels sont mieux tolérés que les affects. On pourrait dès lors considérer que nous assistons au remplacement du paradigme de la névrose par celui des états limites, avec leur cortège d’aménagements pervers contra-dépressifs. La situation semble plutôt être la suivante : l’inhibition du désir « vrai » – relié à l’histoire singulière et aux objets internes inconscients œdipiens – utilise les mécanismes compliqués des fonctionnements limites plutôt que le mécanisme plus simple du refoulement. On a alors affaire à des pathologies mixtes névrose/fonctionnements limites, dans lesquelles le conflit pulsionnel intérieur au psychisme théorisé par la psychanalyse, toujours central, s’est en même temps transformé en quelque chose de différent.

Dans l’un des écrits testamentaires de Londres, peu de temps avant sa mort, Freud donne une forme à quelque chose qui a peut-être toujours existé, mais n’a que depuis peu trouvé une large expression : des plaisirs vécus dans l’insatisfaction, la solitude, la non-rencontre, la sensation que l’autre n’est pas vraiment là, ou la sensation pénible d’une génitalité manifeste qui ne fait que recouvrir deux autoérotismes qui s’utilisent l’un l’autre : « La conscience de culpabilité se développe aussi à partir de l’amour insatisfait. Comme la haine. À partir de ce matériau, nous avons dû véritablement produire tout ce qu’on veut comme les états autarciques dans leurs « produits substitutifs 8 ». » Reprenons la progression de cette tournure très condensée : l’insatisfaction de l’amour, la culpabilité, puis les défenses autarciques – c’est peut-être mieux trouvé que « identitaires-narcissiques » ou « cas limites » – qui vont jusqu’à leurs « produits   substitutifs », c’est-à-dire jusqu’à l’infini des constructions psychiques addictives, schizoïdes et contradictoires de la personnalité moderne. Dans une autre de ses ultimes notations de 1938, Freud évoque la « faiblesse de la synthèse » par le moi, corollaire d’une « conservation du caractère des processus primaires » puis il ajoute : « La sexualité infantile a encore une fois ici fixé un prototype. » Il invite par là, je crois, à penser les fonctionnements contemporains en processus primaires et les états psychiques borderline qu’ils génèrent, à partir du champ de la théorie sexuelle.

L’insatisfaction sexuelle est aussi répandue que jadis, malgré un exercice plus libre de la sexualité. Tout se passe aujourd’hui comme si de nombreux sujets étaient victimes d’une nouvelle névrose actuelle, en proie à une angoisse qui semble émerger d’une activité sexuelle non perturbée (du moins en apparence) : parce que la décharge de la tension pulsionnelle, sans rétention ni intériorisation psychique du désir, ne peut pas être vraiment satisfaisante ; parce que l’insuffisante liaison des processus primaires libère ce qui est sous-jacent au principe de plaisir, une répétitivité de plus en plus automatique du rythme de la pulsion et, corollairement, sa régrédience vers un simulacre de l’instinct animal, c’est-à-dire, finalement, vers une désexualisation de la pulsion dans son exercice même. La « névrose actuelle » dont parlait Freud était caractérisée par une inhibition de l’exercice de la sexualité, la névrose actuelle contemporaine, corollaire de l’extériorisation et de la méconnaissance des conflits intrapsychiques, semble souffrir d’un excès de désinhibition : les deux ont pourtant en commun un même défaut d’élaboration psychique et de l’intériorité.
 
Notes

1- Cf. F. Richard, L’actuel malaise dans la culture, Paris, Ed. de l’Olivier, 2011.
2- D. W. Winnicott (1960), « Distorsion du moi en fonction du vrai et du faux « self » », in Processus de maturation chez l’enfant, Paris, Payot, 1970.
3- D. W. Winnicott (1963), « De la communication et de la non communication », in Processus de maturation chez l’enfant, op. cit.
4- A. Green, Le Travail du négatif, Paris, Le Seuil, 1993, p. 200, 201 et 202.
5- Cf. F. Richard, La Rencontre psychanalytique, Paris, Dunod, 2011.
6- Cl. Smadja, « À propos des procédés auto-calmants du moi », Revue Française de Psychosomatique, n°4, 1993.
7- S. Freud (1929), Le Malaise dans la culture, O.C.P. XVIII, P.U.F., 2002, pp. 306 et 333.
8- S. Freud (1938), « Résultats, Idées, Problèmes », Résultats, Idées, Problèmes, II, P.U.F., 1985.

Bibliographie

Cahn R., Adolescence et folie. Les déliaisons dangereuses, Paris, PUF, 1991.
Freud S. (1911), « Formulations sur les deux principes du cours des événements psychiques », in Résultats, idées, problèmes, I, Paris, PUF, 1966.
Freud S. (1929), Le malaise dans la culture, OCFP, XVIII, Paris, PUF, 1994.
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Green A., Le Travail du négatif, Paris, Minuit, 1993.
Richard F., Les Troubles psychiques à l’adolescence, Paris, Dunod, coll. Topos, 1998.
Richard F., Le Processus de subjectivation à l’adolescence, Paris, Dunod, coll. Psychismes, 2001.
Richard F., La Rencontre psychanalytique, Paris, Dunod, coll. Psychismes, 2011.
Richard F., L’actuel malaise dans la culture, Paris, Ed. de l’Olivier, 2011.
Smadja C., « À propos des procédés auto-calmants du moi », Revue Française de Psychosomatique, n° 4, 1993.
Winnicott D.-W. (1960), «  Distorsion du moi en fonction du vrai et du faux « self » », in Processus de maturation chez l’enfant, Paris, Payot, 1970.
Winnicott D.- W. (1963), « De la communication et de la non-communication suivi d’une étude de certains contraires », in Processus de maturation chez l’enfant. Développement affectif et environnement, Paris, Payot, 1970.