La Revue

Temporalité
Agrandir le texte Réduire le texte Carnet/Psy N°160 - Page 35-37 Auteur(s) : Jacques André
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Cela reste pour moi une découverte aussi inattendue que privilégiée de l‘expérience analytique avec les patients borderline, s’apercevoir à l’encontre d’un kantisme naïf que le temps n’est pas une donnée immédiate de la subjectivité. La temporalité, les temporalités ont une genèse psychique, plus ou moins accomplie, plus ou moins réussie, souvent ratée, esquissée, parfois même non constituée. L’inscription psychique dans le temps, la temporalisation, n’est pas un donné, c’est au mieux un résultat. Affirmant l’a-temporalité de l’inconscient, Freud, le premier, ouvre cette piste, soulignant que « le temps n’est pas une forme nécessaire de notre pensée ». Mais s’il abandonne au système perception-conscience la tâche de constituer notre représentation du temps, il ne va cependant pas jusqu’à remettre en cause la généralité d’une « conscience intime du temps » (Husserl).

La temporalité est une forme empirique de la vie psychique, soumise au gré de l’expérience pour la variété de ses aspects, et d’abord pour son advenue. Sans doute faut-il prendre ici la précaution de quelques distinctions. À travers les cycles circadiens, l’homme-animal n’ignore pas le temps biologique, lui-même branché sur le temps cosmique : il s’active le jour et dort la nuit, plante à la Sainte-Catherine, et ne reste pas sexuellement insensible à la montée de sève du printemps. Mais ce temps-là ne concerne la psychanalyse que lorsque le programme en est brouillé, désadapté, quand les aiguilles de l’horloge interne s’affolent, à l’image de l’insomniaque qui écrit toute son oeuvre à trois heures du matin - c’est l’heure de Cioran et De l’inconvénient d’être né -, du dépressif qui ne sort plus de dessous la couette, ou encore du névrosé que l’arrivée du printemps déprime. La non-inscription psychique dans le temps ne signifie pas non plus une incapacité à se soumettre au temps social. Pour cela l’agenda, véritable moi auxiliaire, suffit. Si Aurore, cette patiente que j’ai longuement évoquée dans Les désordres du temps (Petite Bibliothèque de Psychanalyse, PUF, 2010), arrive au rendez-vous de la séance toujours avec un retard minimal, ce n’est pas faute de réglage - encore qu’elle a choisi pour sa montre un cadran sans chiffres -, mais bien pour ne pas prendre le risque d’une arrivée inattendue.

Pour les patients pour lesquels la psychanalyse a été inventée, pour ceux-là « passé, présent, avenir sont comme enfilés sur le cordeau du désir qui les traverse. » (Freud). Le présent du transfert ouvre d’un côté sur la remémoration de l’infantile et de l’autre sur l’attente, le désir du changement. Aurore et les siens se meuvent dans une autre dimension. Des trois temps, aucun n’est complètement dessiné. Elle n’est évidemment pas totalement sans souvenirs, mais indépendamment de leur rareté, ceux de la petite enfance sont le plus souvent constitués par ce qu’on lui a rapporté ; pour d’autres qu’elle, c’est à quelques photos qu’ils se réduisent. L’absence des souvenirs d’enfance n’est jamais faute de mémoire, toujours faute d’histoire. Pas plus que le passé, l’avenir n’est construit. Prévoir les vacances (la vacance) jette un voile blanc (blank) sur toute la pensée. Du projet, elle n’a aucune pratique, ni même à proprement parler l’idée. Le futur immédiat lui-même est d’un maniement maladroit. « Plus tard », alors que l’analyse aura engendré le temps, Aurore évoquera les séances déplacées : « avant », elle devait les noter dans son agenda aussitôt la porte franchie, faute de pouvoir en retenir l’information, « maintenant » plus besoin de noter, à l’inverse cela s’inscrit sans qu’elle parvienne à oublier.

Des trois temps, l’absence du présent est sans doute la plus remarquable. Le présent, la présence, a menacé Aurore dès le premier entretien, accentué par le face à face. Perdre de vue l’autre qu’elle était venue voir, en s’allongeant sur le divan, lui permit cependant de se rétablir : parlant en continu depuis l’instant où sa tête touchait le coussin jusqu’au moment où j’arrivais à glisser mon « bien, c’est l’heure… », elle parlait aussi pour ne rien dire, dire rien. Sans être réduit à néant, le présent s’en trouvait malgré tout neutralisé.

Comment naît le temps quand il naît sur le tard ? L’expérience de chaque analyste est inévitablement restreinte, Aurore n’actualise qu’une figure parmi d’autres possibles. Mais avant d’être la question singulière de ceux dont la vie n’a pas emprunté le défilé névrotique ordinaire, la construction de la temporalité est une question générale. Un indice : les psychologues de l’enfant, depuis Gesell et Piaget, ont souligné la maîtrise tardive dont font l’objet les marqueurs déictiques et syntaxiques du temps, alors même que l’essentiel du langage est déjà en place. Pour « maintenant » cela va assez vite - « tout de suite » est même compris, exigé, avant que le langage ne soit acquis -, mais pour « bientôt » il faut attendre deux ans ; trois pour « demain » et « hier ». Quant à « plus tard », c’est pour beaucoup plus tard ! On l’entend, le « non », l’interdit, la constitution du principe de réalité sont les vecteurs de cette genèse. C’est le moi, écrit Freud, qui « instaure l’ordonnancement temporel des processus psychiques ». L’a-temporalité des processus primaires, du système inconscient impose l’idée que le temps ne peut se produire que contre le lieu psychique où règne le principe de plaisir. C’est encore plus vrai quand l’inconscient devient ça.

L’expérience d’Aurore invite cependant à penser que l’engendrement de la temporalité est loin de se limiter à l’appropriation subjective de l’interdit ; ce que le « névrosé loyal » ne permet guère d’explorer. Le premier événement dans la cure d’Aurore ne consista ni en une idée incidente ni en une interprétation, mais dans la rencontre inopinée avec les frontières du dispositif. Elle comprit, à sa vive surprise, qu’elle n’aurait pas à prendre rendez-vous le jour de la rentrée, passé les grandes vacances. Ce serait la même heure du jour, le même jour de la semaine. Le découpage du temps, passé-présent-futur, a pour préalable et condition psychique l’existence d’un continuum. À cet endroit, la contribution de Winnicott est décisive, celle de la continuité d’être (-aimé). Sans disposer du fonds de celle-ci, impossible de jouer à la bobine, de jouer à l’absence, de se jouer d’elle. Impossible de jouer à passé-futur, à parti-reviendra. L’intégration de l’alternance présence-absence dépend de l’intime certitude d’une continuity of being. Le contraire de  « continu » n’est pas « discontinu », mais imprévisible. « Mes cas les plus désespérés, écrit Winnicott, ont eu des mères qui balançaient entre ingérence et négligence. » Présence-absence est une différence, leur opposition ouvre sur une dialectique, une symbolisation. Le « couple » continuité (d’existence)-imprévisibilité est comme celui de la matière et de l’anti-matière, il ne débouche que sur la destruction de l’un par l’autre.

Le présent n’est pas seulement le premier temps, il est celui par lequel le temps s’ouvre, le temps premier. Le présent… et l’absent, l’un ne va pas sans l’autre. La cure d’Aurore imposa rapidement un contraste : le vide de sa présence, l’intensité de son absence. Elle dit rien, en tout cas elle fait de son mieux pour y parvenir ; des mots pris et repris, étirés, évidés. Impossible après coup de « me raconter » la séance. Elle n’a pas de souvenirs d’enfance, je n’ai pas de souvenirs de séance. Elle est autrement là quand elle ne vient pas. Aurore fit un usage maximum de ce que permet le « paiement des séances manquées ». Manquées ? Le mot ne convient pas. « Absentées » serait plus juste. Où qu’elle soit à l’heure de la séance, elle éprouve un sentiment indéfinissable, quelque chose d’inactuel. Sans exception, jamais elle ne prévient ; mon attente en dépend. Plus tard, quand ces actes seront « montés à la signification », elle pourra commenter : « Si je préviens, la séance n’a pas lieu. » D’absence en absence, Aurore explore son aptitude à la survie, mon aptitude à sa survie. Peut-être est-ce dans l’intranquillité du Nebenmensch que s’ouvre la première brèche constitutive du temps - comme la continuité de son investissement fonde la continuité d’être du nouveau-né. Le premier « je » est un autre, le premier temps aussi. To be or not to be, selon que l’on est ou pas attendu. Il (d’abord elle) m’attend, donc je suis.

À ce jeu-là, celui de la psychanalyse in absentia, nettement moins jubilatoire que celui de la bobine mais pourtant pas sans rapport, le présent, d’être à  ce point rare, finit par devenir vivant. La langue dit vrai, qui n’a qu’un mot pour dire « présent » et « présence » ; pour le présent il faut être deux, tout présent est inter-humain, inter-psychique. Le présent est une coïncidence, de l’être et du temps. Seule l’existence psychique d’un « en présence de » donne au présent son éventuelle consistance.