La Revue

Le temps qui passe...
Agrandir le texte Réduire le texte Carnet/Psy N°160 - Page 46 Auteur(s) : Alain Mijolla de
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Mercredi 8 mars 1886 -  Lettre de Freud à sa sœur Rosa : « Le beau Paris n'est pas oublié, mais il a disparu. Je me trouve ici dans l’air moins prestigieux, actuellement très froid, de Berlin et je peine sincèrement l’après-midi avec de petits enfants, après avoir traduit le matin. Ma traduction et un autre travail doivent être terminés ici, ensuite je reviendrai dans les premiers jours d’avril et nous allons voir si Vienne ne se laissera pas conquérir. À Paris cela s’est bien passé, de Berlin je n’exige pas beaucoup, mais je suis très satisfait, puis la décision viendra enfin. Je ne vois vraiment pas beaucoup d’autres choses à te dire. Vous allez tous bien, j’espère, et vous m’aidez à attendre. Attendre et travailler, voilà ce que je fais depuis un certain temps déjà et nous allons voir ce qu’il en sortira. Ce faisant nous sommes tous ensemble devenus de vieilles gens, chère enfant [...] Je n’ai absolument rien à te raconter sur Berlin. Bien que je sois ici depuis déjà une semaine, je n’ai encore rien vu de la ville sinon les quelques rues que je dois emprunter chaque jour et je me propose d’aller prochainement au moins à l’Aquarium. Je suis encore tout à fait seul ici et le soir, quand je ne peux pas travailler, je m’ennuie beaucoup. La ville ne me fait encore aucune impression ; elle est un peu plus animée et un peu moins jolie que Vienne. La vie y est bien meilleur marché, les gens s’y donnent plus de mal, il y a beaucoup d’agents de police et beaucoup de militaires. Dans une maison, pas même très somptueuse, Unter de Linden ("Sous les tilleuls"), sur laquelle flotte un beau drapeau, habite le très vieil empereur, qui est de nouveau enrhumé. Je n’aimerais pas avoir 89 ans, c’est horrible. »

Lundi 4 mars 1924 -  Lettre de Freud à Karl Abraham : « Non sans déplaisir, je constate aussi, en vous lisant, que vous pensez qu’il n’est pas facile de parler avec moi de certaines divergences, tant personnelles qu’objectives. Je sais que mes adversaires le clament aux quatre coins du monde, mais mes amis les plus proches devraient être mieux renseignés. [...] Je tiens à vous faire savoir que je ne suis pas si éloigné d’avoir une inquiétude semblable à celle que vous manifestez. Lorsque Rank m’a fait part pour la première fois de sa découverte, je lui ai dit en plaisantant : "Après cela, il y en aura un autre qui fera acte d’indépendance." [...]. Lorsque Jung s’est servi de ses premières expériences indépendantes pour se détacher de l’analyse, nous savons tous les deux qu’il y avait à cela de fortes motivations névrotiques et égoïstes, qui ont trouvé leur avantage dans cette découverte. J’ai pu dire alors à juste titre que la tortuosité de son caractère ne me dédommageait pas des déviations de ses théories. »

Lundi 9 mars 1981 - Lettre d’Octave Mannoni à Éric Laurent et Catherine Millot : « Est-ce possible de fonder une organisation sur le
discours analytique ? Ce discours et le discours politique ne sont pas miscibles. Dans les couvents, la vie journalière peut être évangélique (ce n’est pas sûr). Mais faut-il une boussole pour fonder un club nautique ? Si vous ne faisiez qu’une erreur, passe. Mais vous préparez les mystifications dont vous recueillerez plus tard les fruits. Toujours les mêmes. Défendre les analystes est une chose : ce sont leurs intérêts qu’on défend. Défendre la psychanalyse cela peut se faire même contre les analystes et cela peut concerner les intérêts des analysants.
Il faudrait bien distinguer. Quant à la passe, avez-vous tout oublié ? Elle n’a rien à voir avec la formation. Ce n’est pas une épreuve, ni une garantie. Si elle apporte un enseignement, personne jamais ne s’en est aperçu, ni n’en a été avisé. Elle a été créée par Lacan et pour lui-même pour qu’il découvre le grand secret : qu’est-ce qu’un analyste ? et, naturellement, de son propre aveu, il n’a rien découvert du tout. On pouvait le savoir d’avance. Ne savez-vous pas d’avance si un séminariste est capable, dès son ordination, de faire descendre Dieu sur l’autel, ou perd son  temps à le passer au scanner. Si vous voulez savoir pourquoi je fais cette comparaison saugrenue, je m’engage à vous le dire. La passe a son origine dans la perpétuation des transferts. Ce qui fait un analysé, ce n’est pas seulement, mais avant tout la liquidation du transfert. Si vous mettez cette question à l'étude, vous remédierez à un grand manque dans le lacanisme, qui date du départ
intempestif de Lœwenstein. Ce n’est pas étonnant que les transferts sur Lacan soient éternels, ni que ses élèves l’imitent. Si ce n’est pas mon cas, il y a des raisons particulières... »