La Revue

Et la limite ?
Agrandir le texte Réduire le texte Carnet/Psy N°161 - Page 42-44 Auteur(s) : Didier Lauru
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Homme épris d’absolu et de liberté, le poète James Douglas Morrison, appelé Jim Morrison, chanteur, parolier et âme d’un groupe musical mythique des années 1970, les Doors, ne trouve de sens à la vie que s’il en repousse les limites, quitte à se brûler les ailes à l’approche de la mort. Le poète révèle une vérité première, une pulsionnalité qui vit en chacun de nous, qui désigne le cœur de notre désir. Cette vérité que recherchent de façon plus aiguë, plus vive les adolescents. Morrison leur renvoie les interrogations qu’ils ont sur eux-mêmes et sur les frontières de la folie, il répond à sa façon à la question adolescente s’il en est : suis-je fou ?

Morrison est bien l’enfant de son siècle, qui en tant qu’artiste et poète, dévoile de façon éclatante et poétique l’actualité du malaise dans la civilisation. Pourquoi cet éternel adolescent révolté attire-t-il encore la jeunesse ? Précisément parce qu’il ne vieillit pas et qu’il reste « for ever young », jeune pour toujours, dans son physique comme dans son discours. Il divulgue les rêves les plus fous qui débordent les peurs insensées. James Douglas Morrison a su extraire une matière première de ses angoisses et élaborer un objet culturel d’intelligence, de sensibilité, et de poésie. Celle-ci possède une capacité de résonance avec les préoccupations de la jeunesse contemporaine, au point qu’elle passe les générations et persiste encore de nos jours, au-delà des modes, des succès jetables et consommables de notre nouveau millénaire.

Nous allons aborder l’état limite en posant la question de la structure et de la possiblité éventuelle d’un changement de structure. C’est la clinique et en particulier celle avec les adolescents, qui pose à l’analyste ou au psychothérapeuthe ce type de question, incontournable si l’on se risque à recevoir ces patients en état limite. Dans Analyse sans fin et avec fin, Freud écrit : « Nous savons que c’est en établissant des généralités, des règles, des lois, qui mettent de l’ordre dans un chaos, que nous faisons un premier pas vers la possession intellectuelle du monde extérieur dans lequel nous vivons. Ce travail nous permet de simplifier le monde phénoménal, mais nous ne pouvons non plus éviter de le déformer surtout quand il s’agit de processus de développement et de transformation. Nous nous occupons avant tout des modifications qualitatives et, ce faisant, nous négligeons généralement, du moins tout au début, le facteur quantitatif. Dans la réalité, les transitions, les stades de passage sont bien plus courants et contrastés, rigoureusement délimités. ». Ce dont il est question dans ces lignes, c’est d’une distinction possible entre différentes entités cliniques mais surtout des possibilités de passage d’une structure à une autre, de la délicate frontière ou limite entre les structures cliniques.

Car un sujet en déséquilibre permanent recherche sans cesse son centre de gravité pour pouvoir asseoir sa personnalité. Il éprouve des difficultés à se sentir en phase avec son environnement et donc avec ses pairs. Cela nous conduit naturellement à nous demander ce qui détermine la limite de chacun.
La peau est l’enveloppe palpable et naturelle qui définit le champ propre du sujet. La peau est une enveloppe poreuse, c’est-à-dire percée d’orifices qui assurent la continuité de la circulation entre le dedans et le dehors du corps. Ce sont les orifices
respiratoires, génitaux, urinaires et anaux, les yeux et les oreilles. En précisant que les organes génitaux sont des zones érogènes qui fonctionnent dans les deux sens, du dedans vers le dehors et inversement.

Mais comment exister quand on se vit soi-même comme une limite, frontière mouvante et sans cesse redéfinie par les autres ? Freud au début de sa trente et unième conférence écrit : « Ne vous figurez pas que les diverses fractions de la personnalité soient aussi rigoureusement délimitées que le sont artificiellement, en géographie politique, les divers pays. Les contours linéaires, tels qu’on les voit dans les dessins ou la peinture primitive ne peuvent nous faire saisir les particularités du psychisme ; les couleurs fondues des peintres modernes s’y prêteraient mieux. Après avoir disjoint les parties, nous sommes maintenant forcés de les réunir. J’ai tenté de faire comprendre ce qu’était ce psychisme si difficile à saisir ; ne portez pas sur ce premier essai un jugement trop sévère. Il est fort vraisemblable que les divisions sont très variables chez les différents individus, qu’elles se modifient même durant le fonctionnement et qu’elles peuvent momentanément s’effacer.»

Ce que reconnaît implicitement Freud dans ce passage, c’est la possibilité de passerelles entre les différents modes de fonctionnement psychique. Il ne renie pas ce qu’il avait mis tant de temps à élaborer, la distinction des niveaux spécifiques de fonctionnement psychique, et ces distinctions sont encore pertinentes pour tous les psychanalystes. Cependant ces précisions sur les divisions variables qui se modifient et peuvent s’effacer sont essentielles car elles introduisent la possibilité d’inscription d’états limites du sujet, et ce dans une perspective pas seulement descriptive ou phénoménologique, mais reposant sur les bases d’une métapsychologie.

Cette possibilité est due à l’action du clivage qui intervient de façon variable dans tous les processus psychiques. Ainsi, il y aurait deux attitudes possibles, la première qui tiendrait compte de la réalité et l’autre qui, sous l’influence des pulsions, détacherait le moi de cette même réalité. Freud précise vers la fin de son œuvre, dans L’Abrégé de psychanalyse : « Mais les deux attitudes coexistent, mais l’issue dépend de leur puissance respective. ». André Green voit dans cette occurrence, une préoccupation implicite de Freud pour la limite, qui ne nous apporte pourtant pas de statut conceptuel. Green tourne autour de ce  statut, ainsi que de ce concept limite qu’est la pulsion. Même si nous ne suivons pas toutes les théorisations de cet auteur, il faut lui reconnaître le mérite d’être un des premiers à avoir fait une synthèse des travaux sur les états limites et d’en avoir proposé une lecture tendant vers une conceptualisation de la clinique de l’état limite, qui soit autre chose qu’un fourre-tout, un registre des symptômes.

Mais plus éclairante est la réflexion de Jean-Jacques Rassial sur l’état limite. Dans Le sujet et état limite, il s’appuie non seulement sur les travaux de Freud mais aussi sur les dernières élaborations de Lacan sur le synthôme et la formalisation topologique en noeuds borroméens. Rassial travaille à partir de notions comme la forclusion, proposant qu’elle ne porte pas exclusivement sur le nom du père, mais sur « n’importe quel signifiant virtuel qui, dès lors, pourra faire retour dans le réel. » Mais son hypothèse centrale s’articule autour des modifications possibles de l’état du synthôme qui rendent compte de la grande plasticité psychique de ces états limites. « Ainsi, le sujet en état limite, dans son rapport à la fois à son propre corps, à la langue et au monde, témoignerait d’un recouvrement simple du réel et de la réalité, tel que l’effet paradoxal des clivages aboutirait, en fait, à un état de confusion. » Ce type de confusion se repère dans le décours des cures analytiques de sujets limites, dès lors que l’on repère une distinction entre les registres du réel et de la réalité qui ne sont pas superposables.

Pour en revenir à l’histoire singulière de Morrison, dont il nous manque les coordonnées transférentielles, nous avons relevé que c’est plutôt dans le registre dépressif que se situe l’aboutissement des clivages. Il est un autre champ qui se déploie chez Morrison, c’est celui de la dépersonnalisation. Selon les auteurs classiques, la dépersonnalisation consiste en un trouble de la conscience de soi. La description du sentiment de dépersonnalisation ne peut se faire qu’au travers de l’énoncé d’un patient, de ses plaintes ou de son auto-analyse, comme ici dans ses écrits.  Il s’agit d’un état où le sujet se dit modifié de telle façon que sa propre personne comme le monde extérieur ne lui paraissent plus familiers. Il ressent un sentiment d’étrangeté, d’irréalité. Il se sent devenir observateur de sa propre personne comme si toute coïncidence avec lui-même devenait problématique. Les moments de dépersonnalisation s’accompagnent d’une perplexité anxieuse face à ce qu’il ressent, ainsi qu’une difficulté à trouver ses mots pour l’exprimer. Ainsi le dépersonnalisé affronte trop crûment, car sans l’écran du fantasme, cette coupure qui nous origine.

En psychiatrie classique, des auteurs comme Folin en particulier ont décrit la dépersonnalisation comme une forme de passage vers un processus psychotique. Cependant elle n’est spécifique d’aucune structure.    Il s’agit cependant d’un phénomène à distinguer du clivage du Moi de Freud à propos de la perversion et de la psychose. Ce que Lacan retravaillera pour sa part comme un fait de structure, la division subjective, en fait la refente du sujet, instaurée du fait même qu’il soit un être parlant. Il est de constatation clinique courante de voir des phénomènes de dépersonnalisation dans la psychose. Mais il semble plus intéressant de situer la dépersonnalisation dans le registre du franchissement, moment de bascule, de mise en suspens de la situation subjective.

Selon Lacan dans son séminaire sur l’angoisse, « La dépersonnalisation commence avec la non-reconnaissance de l’image spéculaire ». Dans le cadre de la relation amoureuse, de l‘énamoration, cela renvoie certainement les protagonistes au spéculaire et voire au pré-spéculaire, comme dans le coup de foudre.

L’état limite, les clivages, les passages à l’acte, l’appétence aux excès et aux toxiques, reflètent bien l’état de la subjectivité contemporaine. Cet état de la limite du symbolique et du délitement du lien social, qui caractérise nos sociétés. C’est sans doute ce que Morrison ressentait de façon tellement vive qu’il lui était nécessaire de le transcrire pour continuer à exister. Ceux qui l’ont apprécié et qui l’apprécient encore ont su capter ce message de beauté, de fol espoir en la vie et en l’amour, de désespoir face à la noirceur du monde et à l’irréductible distance entre les êtres. Le poète comme l’artiste n’est pas toujours solitaire. Il fait prendre conscience à chacun de sa vérité. Il exprime au travers de sa créativité un langage universel et pour l’atteindre, il porte en lui les signifiants des autres. Lui qui voulait être au seuil de la perception, est resté subjectivement enfermé dans ses propres limites qu’il tentait désespérément de repousser au-delà du sensible et au-delà du vivant.