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Les multiples facettes du travail analytique
Agrandir le texte Réduire le texte Carnet/Psy N°162 - Page 21-26 Auteur(s) : Steven Wainrib
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Il est devenu usuel de distinguer la psychanalyse proprement dite, la « cure type » - avec son dispositif divan fauteuil - des « psychothérapies psychanalytiques » dans lesquelles le psychanalyste est sans divan. La première connote l'idée d'une pureté,
tandis que la psychothérapie reste marquée par l'idée d'un alliage de l'or pur avec un vil métal - suggestion, réassurances, soutien, voire excès de séduction de la part du thérapeute. Cette distinction, très répandue, n'est pas simplement une manière de parler,  dans la mesure où elle détermine à la fois la formation des analystes, leur vie institutionnelle ainsi que leurs recherches.

Sur le plan de la formation, la plupart des écoles analytiques « sérieuses » demandent à leurs élèves de valider des cures supervisées d'analyse de divan. S'ils savent travailler avec des patients considérés comme de « bons cas de contrôle », ensuite ils sont censés se débrouiller avec les autres analysants. La cure type serait une sorte de « mètre étalon » et si vous vous en éloignez avec des patients difficiles, et bien, même à plusieurs kilomètres, vous aurez toujours ce repère.
Ça donne parfois des choses assez cocasses. J’ai ainsi entendu une analyste fort connue expliquer, qu'en principe elle ne jouait pas avec les enfants mais les laissait jouer. Cette dame ajoutait qu’il pouvait être parfois difficile de ne pas jouer avec ses jeunes patients. Dans ce cas sa solution était de participer au jeu, mais uniquement en parlant et en ne bougeant pas son corps ! Certains ont d'ailleurs proposé quelque chose de similaire pour le psychodrame. Voilà un exemple, parmi bien d'autres, de référence excessive au modèle de la cure-type. Ne faut-il pas envisager un modèle alternatif, celui d'une psychanalyse qui serait considérée comme multiple, sans hiérarchisation de ses pratiques ?

Si cette fameuse cure-type correspond assez bien aux adultes névrosés, son problème tient à ce qu’on ne choisit pas les patients de son temps. Les seuls patients que nous ayons sont « les patients d'aujourd'hui », expression lancée par André Green, pour évoquer justement les « organisations non névrotiques ». Plus précis, Raymond Cahn évoque le champ des « pathologies de la subjectivation ».
Et si la formation des analystes, devait être en priorité assurée à partir de supervisions portant sur les demandes effectives que reçoivent les jeunes analystes, plutôt que sur des « cas de contrôles », censés permettre la transmission de la seule vraie psychanalyse ? Ce clivage entre « cure type » et « psychothérapies psychanalytiques », a une autre conséquence symptomatique, celle du curieux éparpillement entre de multiples sociétés analytiques. Tout se passe comme si les « sociétés-mères » voulaient préserver leur pureté et apparaître détentrices de la véritable analyse. Bien entendu leurs membres savent que c'est une fiction et qu'il leur faut bien travailler analytiquement avec de multiples analysants qui sont loin de rentrer dans les standards de la cure type. Comme si le paysage analytique français n'était pas déjà assez disparate, après ses nombreuses scissions, depuis 20 ou 30 ans la tendance est à la création d’associations, formant les unes à la psychanalyse groupale, les autres au travail psychanalytique avec les familles, d'autres s'occupant des couples exclusivement. Plusieurs écoles s'intéressent à la psychosomatique. Ailleurs tout est vu du côté du psychodrame tandis que certains ne jurent que par la relaxation analytique. La psychanalyse avec les enfants se discute en d'autres lieux.

Les bébés ont leurs organisations, les adolescents aussi. Chaque entité tend à avoir sa revue, son site, ses colloques... Et sa formation sur plusieurs années ! Notre journée va-t-elle amplifier ce mouvement ? Si ça n'existe pas encore, allons-nous accoucher d'une société de psychanalyse prénatale, d’une autre s'occupant du travail de nativité, de celle qui va enfin regrouper la psychanalyse des seniors, tandis que s'inaugurera une association de psychanalyse interculturelle? Si vous avez d'autres idées, pourquoi ne pas monter dès demain votre propre institution, en songeant dès à présent à l'intérêt de lui donner une dimension internationale.

Les problèmes posés par cet éparpillement sont multiples, notamment l’absence de toute coordination dans la formation des futurs analystes, tandis que très peu de discussions scientifiques permettent d'intégrer les apports de ces diverses pratiques. Cette forme de clivage appauvrit la recherche. Comment un psychanalyste  peut-il aujourd'hui ignorer ce qui s'élabore à propos des liens premiers, des dysfonctionnements familiaux, des désorganistaions psychosomatiques ? Peut-il méconnaître que le jeu analytique permet à certains analysants de faire un parcours qui n'a rien à envier à une analyse plus classique ? À l'inverse peut-on devenir analyste de groupe ou de famille sans avoir été formé à l'analyse individuelle ? Le risque n'est-il pas de perdre de vue la nécessité d'articuler le devenir sujet, dans sa dialectique entre l'intrapsychique et l'intersubjectivation ? Pour aborder les différents terrains de la rencontre analytique, pour penser les multiples facettes du travail analytique, nous ne pouvons plus faire l'économie de questionner la définition de la psychanalyse aujourd'hui.

Celle qui fait référence a été donnée par Freud en 1922,  dans un article à visée encyclopédique intitulé  Psychanalyse et théorie de la libido. « Psychanalyse est le nom :
1- d'un procédé pour l'investigation de processus psychiques à peu près inaccessibles autrement ;
2- d'une méthode de traitement des troubles névrotiques, qui se fonde sur cette investigation ;
3- d'une série de conceptions psychologiques acquises par cette voie, et qui s'accroissent ensemble pour former progressivement une nouvelle discipline scientifique. »

Plusieurs décennies plus tard, où en sommes-nous ?

1/ Le premier point reste pertinent, dans la mesure où nous continuons à porter notre écoute vers ce qui est inconscient. Mais que signifie l'inconscient   aujourd'hui ? Pour Freud, les choses avaient déjà considérablement évolué, puisqu'on est passé de l'Inconscient comme système dynamique, à l'inconscient comme simple adjectif désignant une qualité psychique. Il faut aussi remarquer que dans la psychanalyse contemporaine, ce terme ne désigne plus seulement le refoulé, mais aussi  tout ce qui concerne l’irreprésentable, les agonies primitives au sens de Winnicott, mais aussi tout le poids du transgénérationnel. Dans son texte de 1922, Freud rappelle d'abord ce qu'il appelle « la doctrine du refoulement », pour rendre compte des conflits névrotiques. Cependant, il ajoute ensuite que le progrès théorique le plus important de la psychanalyse fut l'abord du narcissisme, et des affections qui lui sont liées. Il montre tout son espoir d'une extension du champ de la psychanalyse vers ce qu'il commence à comprendre en dehors des névroses classiques, mais qui n'a pas encore trouvé une pratique appropriée.

Il faut bien constater que le psychanalyste d’aujourd'hui se trouve de plus en plus consulté à partir de souffrances narcissiques identitaires (R. Roussillon). Combien d'analysants viennent nous voir parce qu'ils ont le sentiment de passer à côté de leur vie, souffrant de ne pas se sentir réel, de ne pas trouver de sens à ce qu'ils font ?  Comment se lier durablement, tout en craignant de s'y perdre ? Comment se sentir exister tout en vivant en couple ou en famille, alors que vivre seul est désolant ? Le psychanalyste se trouve de  plus en confronté à des problématiques renvoyant à une subjectivation en souffrance. Qu'est-ce qui peut empêcher un analysant de se sentir sujet de son désir, sujet de sa vie en relation aux autres ? Dès lors, l'investigation psychanalytique a très largement débordé le champ restreint du conflit névrotique, c'est-à-dire de l'opposition entre le Moi et les pulsions. En nous proposant de nous intéresser au narcissisme, Freud a posé la question d'un sujet qui n'est pas là d'emblée, mais qui est à constituer, à investir de libido. Forcément en relation avec les autres, même s’il feint de pouvoir s’en passer.

Winnicott relancera la question en reliant quête de soi et continuité d'existence au développement de la transitionnalité, mais aussi au visage de la mère comme miroir. La position narcissique n'est qu'une des formes que peut prendre la quête de soi. La non reconnaissance du sujet, dans son histoire, le pousse à faire briller son image, sans pouvoir reconnaître les autres, réduits à une fonction de faire-valoir. La position œdipienne, n'en est-elle pas une variante, prenant apparemment en compte le tiers mais en jouant tout le temps avec l'idée que si ce tiers venait à disparaître, alors s'ouvrirait toute la jouissance du monde. Comment comprendre le fond du désir incestueux sans y voir l’espoir narcissique d'une fin du manque ? Bien d'autres positions inconscientes sont bien entendu fréquemment rencontrées en analyse, telles celles décrites par Mélanie Klein, que j'ai pour ma part essayé de dialectiser à un autre courant de la vie psychique, celui qui nous permet de nouer des liens subjectalisants, des liens de reconnaissance mutuelle entre sujets et non simplement de répéter indéfiniment des relations d'objet glissant vers la domination et l'assujettissement.

La psychanalyse nous apparaît donc aujourd’hui comme la science qui cherche à saisir comment chacun part inconsciemment en quête d’une semblance à soi-même, en fonction des divers scénarios liant le sujet à ses objets. Si la psychanalyse va être amenée à se déployer sur plusieurs terrains, c'est que cette partie se joue en permanence sur plusieurs scènes, dans un va-et-vient entre l'intrapsychique et l'intersubjectif entre ce qui peut devenir conscient et ce qui doit être refoulé ou clivé. L’attention de Freud s'est tout d'abord focalisée sur l'autre scène, celle du fantasme et du rêve qui vont rendre compte de la conversion hystérique. Pour aborder d'autres problématiques, l'investigation analytique a dû se déplacer sur le terrain de l'intersubjectivation et de ses achoppements en s'intéressant notamment aux liens précoces, mais aussi à la question de la tiercéité dans le champ familial.

Si l’intérêt de la psychanalyse pour l'histoire du sujet et de sa famille est si déterminante, c'est que nous ne naissons pas sujets, mais nous le devenons. Les liens avec l'environnement va contribuer à sélectionner parmi toutes les positions possibles, celles qui caractérisent le plus le fonctionnement de chacun. Notre histoire nous laisse-t-elle un sentiment de confiance en la possibilité de relations fiables, permettant de partager les expériences émotionnelles ? A-t-elle au contraire suscité une profonde défiance dans les liens, avec le sentiment qu'il est dangereux de croire que l'un peut compter pour l'autre ? Les cas difficiles, ceux qui  imposent la mise au point d'alternatives à la cure type, ont tous une histoire qui leur a laissé croire qu'en fin de compte les seuls liens réels sont ceux où l'un cherche à occuper une position narcissique, tandis que l'autre sera assujetti, réduit au rôle d'un objet complémentaire, qui peut être utilisé ou jeté.

2/ La reformulation du deuxième point de la définition de la psychanalyse découle de cette perspective.Dans cette optique la diversité des « devenir sujet » tient à l’équilibre entre des positions subjectales qui sont à la fois complémentaires et conflictuelles.
L'expérience montre que la psychanalyse ne peut pas être indiquée simplement comme un traitement médical. Toute indication fait immédiatement intervenir la personnalité de l'analyste, sa plus ou moins grande tolérance à certaines problématiques, mais aussi sa capacité à mettre en jeu un dispositif approprié à la problématique de l'analysant.

Les nouveaux terrains de la rencontre analytique ne constituent nullement un retour en arrière, et en ce sens ne méritent pas de se voir systématiquement qualifier de psychothérapies, en opposition à une soi-disant psychanalyse pure. En effet, les bases fondamentales de la méthode analytique vont pouvoir s’y déployer, qu'il s'agisse des associations libres, de l’attention aux effets de l'inconscient et bien sûr au jeu du transfert et du contre-transfert. Dans des situations parfois fort éloignées de la cure type vont pouvoir se déployer un authentique processus analytique et une relance de la subjectivation figée dans l'automatisme de répétition.

Si Freud a inventé la psychanalyse au contact de patientes hystériques, lui faisant comprendre qu'il fallait abandonner l’hypnose et la suggestion pour se mettre à l'écoute, il s'est toujours intéressé, et a toujours encouragé, la recherche sur l'ensemble des problématiques humaines. Ainsi dans le Court abrégé de psychanalyse (1923), écrit à peu près à la même époque que le texte définissant la psychanalyse, il évoque les affections narcissiques pour affirmer qu'il « ne fait aucun doute que névroses et psychoses ne sont pas séparées par une frontière tranchée, aussi peu que santé et névrose ». Lier aujourd'hui la méthode analytique, la vraie psychanalyse, au traitement des névroses apparaît donc bien obsolète, même si nous reconnaissons le rôle historique de la rencontre entre Freud et les patients névrosés de son temps.
Dans cette optique d'une extension de notre champ, il nous faut ici remarquer l'apport des post-freudiens, tels Winnicott et Bion, qui nous ont fait passer peu à peu d'une psychanalyse cherchant simplement à amener à la conscience du patient des contenus psychiques refoulés, à une psychanalyse qui privilégie le développement des appareils pour rêver pour ressentir et pour penser. Rappelons aussi les formulations de Raymond Cahn, énonçant le paradoxe spécifique à l'analyse, lorsque « le contre-transfert et son élaboration se révèle le moyen privilégié d'une remise en route indéfinie, chez le sujet, du processus d'invention et d'autoproduction du sens ». Le travail du psychanalyste apparaît alors pour Raymond Cahn comme un processus de « co-pensée, de co-subjectivation ». La générativité de l'expérience analytique, chère à René Roussillon, nous donne l'idée d'une authentique rencontre analytique avec des analysants qui n'ont pas forcément pour principal problème d'être en permanence en conflit avec leur désir, mais en quête d'un sentiment d'exister, ou de se sentir réels.

Dans cette perspective la question de la méthode psychanalytique apparaît naturellement dans sa multiplicité. Pour certains analysants, le divan reste le meilleur espace de jeu analytique, dynamisant la fantasmatisation et la découverte de la conflictualité psychique lié à l'analyse du transfert. Cependant nous n'avons pas à nous sentir en exil, et en défaut par rapport aux idéaux de la communauté analytique, lorsque nous pratiquons le face-à-face ou instaurons un psychodrame psychanalytique. Comment ne pas reconnaître, que la psychanalyse avec les enfants et les adolescents nous confronte aussi bien que l'analyse adulte aux vraies questions posées au devenir sujet par le manque et la finitude humaine. Pourquoi ne pas évoquer aussi la psychanalyse familiale, quand certaines familles sont prises dans une culture de l'assujettissement et des liens aliénants qui risquent de rendre inopérant la seule analyse individuelle de l'enfant ?

De la part de Winnicott nous retiendrons qu'il est pertinent d'accompagner certains analysants d'un état où ils ne peuvent pas jouer, à un état où ils sont capables d'utiliser de plus en plus le cadre de jeu analytique. Est-ce moins analytique que de se taire et de laisser le patient évoluer plus seul, lorsque nous sentons qu'il dispose d’une capacité de jouer seul en présence de l'autre ? Bien évidemment, non, c'est une écoute de l'autre, permettant une accommodation à sa problématique qui me semble participer de la définition d'un analyste. Accompagnant le devenir sujet de l'analysant, le psychanalyste n'a pas à choisir entre sa fonction d'interprète du transfert et sa fonction subjectalisante (Raymond Cahn), mais plutôt à les doser en fonction de ce que nous impose notre écoute de l'analysant et de son histoire.

3/ En ce qui concerne le troisième point de la définition de la psychanalyse, les conceptions issues des divers terrains de la rencontre analytique, doivent effectivement « s'accroître ensemble » pour former la psychanalyse. Freud a toujours voulu lier le développement de la psychanalyse en tant que corpus théorique aux faits cliniques, ce qui fait que pour lui « sa superstructure théorique est incomplète et en constante mutation ». Au point où nous en sommes de l'extension du champ de l'approche psychanalytique, très au-delà des seules névroses de l'adulte, ce colloque devrait permettre de prendre acte du fait que le progrès de l'analyse ne peut plus dépendre des seules interrogations suscitées par l'expérience du divan, tandis que le reste ne serait que de la psychanalyse appliquée. Au contraire, une véritable hybridation peut s'avérer féconde pour le développement de la psychanalyse.

Ainsi le jeu du squiggle de Winnicott, mis au point en vue de consultations thérapeutiques avec des enfants, est venu métaphoriquement soutenir notre manière de travailler analytiquement avec certains patients adultes, lorsque nous sentons que la relance de ses processus de subjectivation passe à ce moment de son parcours analytique plus par des expériences de création commune, que par la relation à un analyste en retrait, attendant le moment propice pour donner du sens à des contenus cachés, avec lesquels il ne souhaite pas interférer.
Raymond Cahn n’a jamais caché qu'une part de sa théorisation est issue de son expérience institutionnelle dans un hôpital de jour d'adolescents. Si on lit La fin du divan ?, son expérience  d'analyste et ce qui faisait que certains adolescents évoluaient dans
l'institution ont constitué deux champs qui sont venus se recouper, l'aidant à travailler avec des patients aux limites de l'analysable.

Pour ma part, la pratique du psychodrame et l'écoute analytique des familles ont modifié l'ensemble de ma pratique. L'expérience du psychodrame analytique, comme celle du squiggle, donne une certaine assurance dans le fait qu'un analyste peut co-fantasmer avec certains analysants, sans que sa fonction interprétative ne soit mise à mal, bien au contraire. Quant au travail analytique avec les familles, il m'a permis de m'écarter d'une sorte de dilemme : tout ce qui perturbe les patients vient-il de leurs pulsions, de leurs désirs incestueux et de leur destructivité ou faut-il au contraire prendre à la lettre la réalité des comportements pathogènes des parents ? Le travail avec les familles permet de mesurer le poids de l'histoire familiale sur plusieurs générations, surtout quand celle-ci est faite de secrets, de traumatismes, de trans­gressions, de communautés de déni. Cette approche familiale permet de sortir d'une causalité par les mauvais parents. Les choses s'enchaînent, et se créent des poches d’antisubjectivation, à partir des ratés de la reconnaissance mutuelle qui caractérisent certains groupes familiaux.

Dans cet état d'esprit de l'hybridation, j'ai pu expérimenter l’introduction d'une certaine dose de jeu analytique dans le déroulement des séances de psychanalyse avec des familles. Cette technique hybride est bien différente du psychodrame où l'on invite le ou les patients à jouer une ou plusieurs scènes à chaque séance. En choisissant de manière pertinente avec la famille ce qui peut se jouer, souvent dans des moments où les associations verbales de la famille semblent s'enliser, cette mise en jeu nous a quasiment toujours permis de trouver des voies de symbolisation, qui semblaient impossible d'ouvrir autrement lorsque la répétition des liens aliénants embolise la séance. J'en retiendrai pour ces familles le plaisir d'une découverte, celle que d'autres jeux étaient possibles, puisqu'on pouvait jouer ce qui empêchait de se sentir exister en famille, tout en saisissant les angoisses ravivées par la rencontre avec les analystes.

Si cette redéfinition de la psychanalyse, met de côté l'idée d'une « cure type », elle n'en pose pas moins la question de la spécificité de l'analyse. Qu'est-ce qui fait que nous nous différencions de techniques psychothérapiques usuellement pratiquées de nos jours, connues sous l'appellation de TCC ? Celles-ci reposent sur l'idée que les patients font des erreurs cognitives et que le thérapeute est là pour les corriger, en maniant plus ou moins la carotte et le bâton. Et bien, l'analyse commence quand la problématique de l'analysant n'est pas du tout considérée comme une erreur, mais au contraire comme une manière de se débattre avec son histoire. Elle constitue une tentative de s'en sortir, en la rejouant dans le transfert, quitte à se forger une position subjectale, quitte à en payer le prix fort. Loin de savoir mieux que lui comment il pourrait se sortir de son histoire à moindre frais, nous avons en tant qu'analyste à lui faire découvrir les liens entre cette histoire, qui peuvent renvoyer vers plusieurs générations, ce qu'il ressent comme les problèmes ou les impasses de sa vie actuelle et ce qui va advenir pendant les séances. Que nous fassions du psychodrame ou que nous écoutions un patient sur le divan, nous allons devoir utiliser notre propre espace psychique pour pouvoir nous identifier au cheminement de l'analysant, pour ressentir comme une solution humaine, ce qui pourrait sembler a priori aberrant et aurait pu donner dans l'option de la psychothérapie l'envie de corriger un comportement. C'est parce que les psychanalystes font nécessairement une longue analyse qu'ils peuvent développer cette saisie des logiques inconscientes. Sans cette dimension identificatoire, il n'y a pas de rencontre analytique possible, même si apparemment il y a la rencontre entre un analysant et un analyste. Si vous voyez un analyste en train de dénoncer son patient, de se plaindre de ses attaques, de ses manœuvres perverses et je ne sais quoi d'autre, c'est que ce patient vient fortement perturber l'équilibre des positions subjectales de son analyste, le plaçant dans une posture défensive. Ce n'est pas gênant en soi, et nous avons tous besoin de défenses, y compris quand on est analyste. Ça ne devient un problème durable que si ce contre-transfert n'est pas analysable, par exemple parce que l'analyste ne peut s'empêcher de se situer dans une position moralisante, tout en sachant que ce n'est pas vraiment son métier. S'il trouve d'autres analystes, ou des théories le confortant dans cette position, elle se fixera. Nous ne pouvons analyser notre contre-transfert qu’en le situant comme un problème et non comme une solution, dont nous aurions à nous vanter au près des collègues.

Toujours est-il que lorsque la saisie des positions de l'analysant peut être investie par l'analyste, nous découvrons qu'il n'y a pas en face de nous quelqu'un qui serait par nature névrosé ou pervers narcissique, mais que nous sommes en présence d’un être humain qui tente de se construire sur des positions auxquelles nous pouvons avoir accès. Si l'analysant n'est pas considéré comme masochiste, dépressif ou borderline - en soi - mais si son devenir sujet passe par là, alors nous trouverons tôt ou tard comment nous décaler pour trouver des formes d'intervention analytique susceptibles de lui transmettre le goût de la réflexivité, dans une réappropriation subjective de ses positions, jusque-là agies dans l'automatisme de répétition. Une des clés du changement en analyse tient au fait que l'analysant sent que son analyste est vraiment en train de métaboliser ce qu’il lui apporte séance après séance, ce qui peut passer par un temps assez long de non-savoir et d’accueil en nous-mêmes de la part d’irreprésentable, sous-jacente à bon nombre de configurations cliniques.
Cette spécificité de la rencontre analytique me semble aller à l'encontre de l'idée qu'il y a plusieurs psychanalyses, juxtaposées. N'est-il pas plus pertinent de parler en termes de psychanalyse avec les enfants, les groupes ou les familles, que de parler de psychanalyse d'enfants, de psychanalyse groupale ou familiale…

La multiplicité du travail analytique tient à des variations de dispositifs, combinées à des équilibres variables entre les deux aspects de notre travail que sont le mode interprétatif et les interventions subjectalisantes. Par intervention subjectalisante j'entends ici des formes de réponse de l’analyste, dans le vif des enjeux de la séance, laissant entrevoir qu'un partage de l'expérience et des formes de reconnaissance mutuelle inédites sont possibles, à partir de ce qui se déploie dans le champ transférentiel. Permettant d’ouvrir de nouvelles perspectives de liens, ces interventions ont un certain effet interprétatif, dans la mesure où elles sont le fruit de l’écoute analytique, d'une attention de l'analyste au contre-transfert et à son activité de rêverie. Ainsi l'analyse permettra à certains moments l’interprétation de fantasmes inconscients, tandis qu'à d'autres moments « l'analyste ouvrira la voie à d'autres opérations narratives », appartenant aussi bien à l'enfance, au hic et nunc, au déploiement de l'intrapsychique de l'analysant qu’aux effets d’une problématique transgénérationnelle. Cela suppose une certaine oscillation des vertex d'écoute que l'on peut retrouver d'une séance à l'autre, même si l'âge des patients et le dispositif varient de manière notable.

Ces deux modalités du travail analytique vont plus ou moins se dialectiser selon les cures ou selon le moment de la séance, mais l'essentiel est de saisir que toute analyse fait nécessairement appel à ces deux facettes du travail analytique. Les interventions subjectalisantes n'ont de valeur en analyse que parce qu'elles témoignent de l'écoute des enjeux inconscients de la séance, tandis que les interprétations ont toujours une valeur subjectalisante, dans la mesure où leur seul aspect mutatif réside dans un changement possible de position subjectale chez l'analysant. Ces multiples facettes du travail analytique viennent nous rappeler que le pire serait de faire du divan analytique un divan de Procuste, figé dans une improbable orthodoxie, une pseudo fidélité à Freud, très éloignée de l'extraordinaire tension vers la recherche manifestée tout au long de son parcours par le fondateur de la psychanalyse.

Je ne doute pas que la suite de cette journée nous laissera entendre du nouveau, nous engageant à découvrir de nouveaux terrains de l'analyse, tout en dégageant à chaque fois encore plus sa spécificité. Même si nous n'avons pas la même pratique que certains de nos collègues, faisons le pari que ce qui va suivre entrera en résonance avec nos propres interrogations, redéfinissant dans cette dynamique quelque chose de la rencontre analytique du temps présent.