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L'adolescent et le transfert : une rencontre à risques
Agrandir le texte Réduire le texte Carnet/Psy N°162 - Page 41-43 Auteur(s) : Isée Bernateau
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La rencontre analytique avec l’adolescent est tout sauf garantie d’emblée, car l’adolescent a toutes les raisons du monde de ne surtout pas vouloir rencontrer un analyste. Quand bien même il a terriblement besoin d’aide, il ne peut ni l’avouer ni se l’avouer, car ce serait reconnaître une dépendance à l’adulte qui justement s’est mise depuis peu à lui faire horreur. Toute reconnaissance de la réalité, voire de la massivité de son transfert à l’égard de l’analyste lui rappelle un amour et une soumission dont il ne veut désormais plus rien savoir. En même temps, alors qu’il se considère comme parfaitement détaché de ses parents, il ne peut en aucune façon se passer d’eux, ce qui pose la question de la présence des parents dans la cure, présence qui se leste parfois d’une réalité avec laquelle l’analyste doit « faire » quoi qu’il en pense. Toutes ces dimensions donnent à la relation transférentielle entre l’adolescent et son analyste une coloration particulière. La haine, le rejet, l’agressivité y sont prégnants. Autrement dit, le transfert adolescent a ceci de particulier que la question du meurtre y est centrale.

C’est la mère d’Ismaël qui m’a téléphoné. Son fils, âgé de 11 ans, et en dernière année d’école primaire, doit voir une psychologue car il a des difficultés de concentration à l’école. Quand je rencontre Ismaël et sa mère, je découvre un garçon beau mais timide, caché derrière sa mèche. La mère prend d’emblée la parole, et m’explique que les problèmes de concentration d’Ismaël sont directement liés à son père, un homme très violent dont elle est séparée depuis trois ans, mais chez qui Ismaël est tenu d’aller un week-end sur deux et la moitié des vacances scolaires.        Ismaël ne peut arrêter de penser à son père. Le père est longuement décrit comme un homme qui a toujours été violent, et dont la violence s’est d’abord et jusqu’à leur séparation exercée sur la mère d’Ismaël. Aujourd’hui, elle ne le voit plus, mais son fils est à son tour maltraité par ce père dont une des phrases favorites est : « je vais te pulvériser », et qui n’hésite pas à bourrer de coups de pied et de coups de poing ses fils quand il est en colère. Pendant ce récit, Ismaël reste silencieux, mais il commence à s’agiter, se lève, trouve qu’il fait chaud, demande à ouvrir la fenêtre, puis veut s’allonger par terre ou s’asseoir sur les genoux de sa mère. La timidité fait place à l’agitation motrice, au malaise, à la honte. Il prend enfin la parole. Il a décidé d’aller voir le juge. Il ne veut plus aller chez leur père. Plus jamais. Ismaël ne veut plus voir son père ni aller chez lui, et ce avant ses 16 ans, âge légal auquel il ne sera plus tenu légalement de le faire.

Une thérapie s’engage, mais dans un cadre fort étrange. Je propose à Ismaël et à sa mère de les recevoir ensemble, comme préalable à une psychothérapie avec Ismaël que j’envisage par la suite. Pourquoi un tel cadre ? Il m’a semblé qu’il était primordial que je fasse alliance avec cette mère, et qu’elle ne laisserait pas Ismaël venir me voir si elle n’avait pas d’abord occupé le terrain de l’analyse avec lui. Pendant trois mois, nous nous voyons toutes les semaines. La mère d’Ismaël parle beaucoup, elle raconte les mauvais traitements du père, les coups qu’elle a reçus pendant des années, coups suivis de cadeaux qui devaient effacer les bleus mais qui ne faisaient que permettre les coups suivants. Pendant que j’écoute, je pense à cette mère qui laisse ses enfants aller chez ce père violent, et qui le fait, comme elle dit, « parce que c’est la loi, ils doivent aller chez leur père un week-end sur deux et la moitié des vacances scolaires ». Je pense à la haine, qui circule dans cette famille et je me dis que je me suis protégée de cette haine en la recevant avec son fils. J’ai reconstitué le trio « mère-fille-fils », je n’ai pas voulu devenir le père violent, le père haï, en tout cas pas tout de suite. Ou peut-être suis-je devenue au contraire ce père, mais un père qui ne sépare pas, un père qui maintient toute la famille unie grâce à son écoute, un père surtout qui refuse d’être exclu, comme le procès menace de le faire. 

Trois mois se sont passés. D’un commun accord, si je puis dire, la thérapie d’Ismaël s’engage. Pendant un an, je vois Ismaël une fois tous les quinze jours. Durant les séances, il dessine frénétiquement. Dans ses dessins qui sont très sombres et très pulsionnels, exécutés rapidement à l’aide d’un gros feutre noir, revient de façon obsessive une même figure masculine. Il s’agit d’un homme très grand, très fort, aux muscles saillants, au visage neutre, toujours armé de couteaux, de revolvers, de torpilles. A mi-chemin entre l’homme et le monstre, entre le géant et le robot, il est à la fois toujours le même et toujours différent, mais ses différentes incarnations mettent invariablement en scène puissance et invincibilité, sans que l’on puisse déterminer si cette puissance est protectrice ou destructrice. Quand je demande à Ismaël à qui ce personnage lui fait penser, ou de quel modèle il s’est inspiré, ses réponses sont vagues, laissant penser qu’il s’agit d’un hybride réalisé à partir de plusieurs supports culturels : « c’est un personnage que j’ai inventé, mais il ressemble à des personnages de jeux vidéo auxquels je joue avec mon père. Ce sont des jeux vidéo hyper violents, comme World of Warcraft ou Tekken 3, normalement on n’a pas le droit d’y jouer avant 18 ans, mais mon père, il me laisse y jouer, il veut que j’y joue toute la nuit avec lui. Mais c’est aussi un monstre que j’ai vu dans un film, un film que tu connais pas, un dessin animé violent ». Quand je lui dis que ce personnage pourrait faire penser à son père, il me dit que ce n’est pas ça, que bien sûr on pourrait penser que c’est ça mais que non. Et effectivement, il me semble qu’il y a quelque chose que je n’entends pas, ou que je refuse alors d’entendre, qui est son admiration, sa fascination pour ce héros monstrueux, qu’il appelle parfois « Horrilor »,  « colère », ou « killer », mais dont il me dit la plupart du temps qu’il n’a pas de nom. Ce que je refuse de voir surtout, c’est que le personnage qu’Ismaël dessine n’est pas le monstre qu’il combat dans le jeu, mais son avatar, c'est-à-dire le personnage qui le représente et auquel il a lui-même donné ces traits de puissance et d’hyper- virilité.

Pendant ce temps, le procès a lieu et Ismaël « gagne » : son père n’est pas déchu de l’autorité paternelle mais il n’a plus à aller chez lui, il le voit désormais tous les dimanches dans un centre de médiation familiale, en compagnie d’un éducateur. Ismaël se plaint de devoir aller voir son père, c’est loin et inintéressant, ils jouent au Monopoly et il s’ennuie. Je fais remarquer que ce père, dont Ismaël a beaucoup dit qu’il se « foutait » de  son fils, se lève tous les dimanches à sept heures du matin pour se rendre au centre. Ismaël  reconnaît que ce n’est pas le cas de tous les pères : certains, c’est vrai, ne viennent pas voir leurs enfants au centre. Mais Ismaël se lasse de la thérapie, il saute de plus en plus de séances et décide finalement d’arrêter pour aller au karaté, un truc qu’il adore et que je l’empêche de faire. L’arrêt de la thérapie est décidé au bout d’un an et demi, la mère trouvant de toutes façons que c’est trop cher et qu’Ismaël n’en a maintenant plus besoin, puisque le jugement est tombé.

Une année se passe, je suis sans nouvelles d’Ismaël. Un jour, dans ma boîte aux lettres, un mot de la mère d’Ismaël : elle a perdu mon numéro de téléphone mais elle voudrait que je la rappelle, il faut absolument que je revois Ismaël. Quand je les reçois, le constat est alarmant. Ismaël ne va plus en cours, il refuse toute activité, il n’obéit plus, il est tyrannique et violent, il ne fait que ce qu’il veut et quand il le veut. Il joue à des jeux vidéo toute la journée, refuse d’aider à la maison, refuse de ranger sa chambre qui est dans un état indescriptible… etc. Pendant ce récit, Ismaël interrompt sans cesse sa mère avec rage pour  s’opposer à tout ce qu’elle dit en hurlant, en lui disant qu’elle est injuste, qu’elle ne connaît pas la vraie situation, qu’elle ment, qu’elle exagère tout. Il semble prêt à la frapper, et la mère me prend à témoin : « vous voyez comment il est, j’ai peur de lui comme j’avais peur autrefois de mon mari. Il est devenu comme son père, je revis tout avec lui, c’est horrible. » La mère raconte également qu’ils ont essayé d’aller voir des tas d’autres thérapeutes. Cela a été à chaque fois un échec. La rencontre n’a pas eu lieu, ou elle a eu lieu au contraire de façon catastrophique. Un psychiatre a par exemple crié sur Ismaël, ce qui a pour effet d’entraîner un rejet massif de sa part et de radicaliser sa position de révolte au sein de la famille.

Au cours de cette séance, je prends la parole pour dire tout d’abord à Ismaël et à sa mère qu’ils me demandent d’être juge de leur conflit, ce que je ne peux pas faire. Puis, j’insiste beaucoup sur le fait que ce qui se passe est très inquiétant et qu’il me semble qu’Ismaël va très mal. Je propose de voir Ismaël une fois par semaine et non plus une fois tous les quinze jours comme auparavant, justifiant ce changement de rythme par la gravité de la situation et par le fait qu’Ismaël a énormément besoin d’aide. Une nouvelle thérapie se met donc en place. Au cours des premières séances, Ismaël dessine vaguement, mais sans s’intéresser à ce qu’il fait et comme pour passer le temps. Au bout de quelques semaines, je dis à Ismaël qu’il est maintenant au collège, qu’il est un adolescent et que peut-être il préfère que l’on se parle face-à-face plutôt que de dessiner comme quand il était petit. Dès la séance suivante, il me dit qu’il a entièrement rangé et repeint sa chambre, qu’il retourne en cours, qu’il fait pour la première fois de sa vie ses devoirs parce qu’il veut intégrer dans deux ans un bon lycée.

Après avoir été agressé, maltraité par ce père violent, Ismaël s’est donc identifié à la violence du père et il a lui-même exercé activement cette violence. Le retournement de la passivité en activité, que Freud signale dans le jeu de la bobine et qu’Anna Freud a repris pour définir le mouvement d’identification à l’agresseur, est repérable. Mais ce retournement ne permet pas de penser la part brutalement désubjectivante de cette identification à l’agresseur, c’est-à-dire l’effondrement identitaire dont elle s’accompagne et qui se constate chez Ismaël dans l’abandon de la scolarité et l’explosion d’une violence intra et extra-familiale. L’apport de Ferenczi dans Confusion des langues est décisif car il permet de penser que l’identification à l’agresseur ne sert pas seulement à élaborer la violence reçue mais qu’elle sert d’abord et avant tout à « maintenir la situation de tendresse antérieure » 1, c'est-à-dire à maintenir le lien d’amour envers l’adulte agresseur, même si le prix à payer pour maintenir ce lien est le clivage interne et l’effondrement du moi de l’enfant. En dessinant indéfiniment des personnages invincibles auxquels il s’identifie, Ismaël garde son père en lui et se construit identitairement autour de cette violence dont il a été autrefois la victime. Au moment où Ismaël agit dans la réalité et en mobilisant la justice pour se débarrasser de son père, un pas de plus est franchi et Ismaël devient ce père pour ne pas le perdre et pour être puni comme lui l’a été, dans une identification, repérée aussi par Ferenczi, à la culpabilité de l’agresseur. Pour cette raison sans doute, il lui faut à ce moment-là m’abandonner comme il a abandonné son père, et la décision unilatérale d’arrêt de la thérapie résonne transférentiellement comme une blessure et un châtiment qui m’est infligée autant que comme une punition qu’il s’inflige à lui-même pour avoir ainsi abandonné son père. Mais cet abandon place aussi la question du meurtre au centre de la cure.

Car je me suis laissée tuer (je n’ai en fait pas eu le choix) même si j’ai, par chance, survécu. Il me semble que les adolescents font toujours, au sein de leur cure analytique, l’expérience du meurtre de leur analyste. En ratant des séances, ce que Ismaël fait beaucoup, en interrompant leur thérapie de façon intempestive, en « congédiant », à l’instar de Dora, cette première adolescente de la psychanalyse, un analyste qui leur est devenu subitement tout à fait inutile, les adolescents expérimentent, dans la rencontre analytique, un meurtre nécessaire à leur développement. La spécificité de la rencontre transférentielle avec l’adolescent réside selon moi dans le fait qu’elle mobilise systématiquement cette question du meurtre de l’analyste. Comme l’écrit Winnicott : « Si, dans le fantasme de la première croissance, il y a la mort, dans celui de l’adolescence il y a le meurtre. Même si, au moment de la puberté, la croissance se fait sans crises majeures, des problèmes aigus d’aménagement peuvent intervenir, parce que grandir signifie prendre la place du parent, et c’est bien ainsi que ça se passe 2». Freud, lorsqu’il synthétise pour la première fois ses considérations sur le transfert, dans son article de 1912 « La dynamique du transfert », conclut ainsi son texte : « Il est indéniable que soumettre à contrainte les phénomènes de transfert comporte pour le psychanalyste les plus grandes difficultés, mais on ne saurait oublier que ce sont justement ces phénomènes qui nous procurent l’inestimable service de rendre actuelles et manifestes chez les malades les motions d’amour cachées et oubliées, car finalement nul ne peut être abattu in abstentia ou in effigie. » Tuer, cela se fait donc en présence, au sein de la rencontre, dans l’actualité d’un transfert qui fait de lui à la fois le levier de l’analyse et la plus grande résistance à l’analyse.

Dans les séances suivantes, Ismaël revient sur ses mois de « déconnade » qui sont maintenant « du passé ». Il raconte ses virées avec les copains, les risques qu’ils ont pris, les bagarres, les affrontements avec la police. Peu à peu, le ton change : Ismaël évoque son plaisir à regarder des films d’horreur avec ses copains, la peur qu’il éprouve. Un souvenir lui revient de l’année dernière : une nuit, son lit a pris feu parce qu’il avait laissé sa lampe de chevet allumée. Il s’est réveillé et son lit flambait. Il n’a rien eu, un miracle. Un autre souvenir, dans un ascenseur alors qu’il avait cinq ans, dans l’immeuble de ses parents quand ils n’étaient pas encore séparés. Il est resté seul pendant très longtemps bloqué dans l’ascenseur. Il criait mais personne ne l’entendait. Enfin, son père, longtemps le grand absent de sa parole, apparaît. Il évoque les parties de foot avec son père, quand il était petit. Son père adorait le foot, il avait failli être joueur de foot professionnel, il jouait toujours au foot avec lui et son frère. Ismaël me dit que ce sont de bons souvenirs. Aujourd’hui, il lui arrive de rejouer au foot avec son père, mais il devient meilleur que lui. « C’est la vie, les ados dépassent leurs parents, ils les tuent » ajoute-t-il avec un grand sourire.

Notes
1- S. Ferenczi, « Confusion des langues entre les adultes et l’enfant » (1932), Psychanalyse IV, Paris, Payot, 1982, p. 130 .
2- D. W. Winnicott, Jeu et réalité, op. cit., p. 199.