La Revue

De quelques questions transculturelles posées par les jeunes filles de notre société multuculturelle
Agrandir le texte Réduire le texte Carnet/Psy N°162 - Page 43-45 Auteur(s) : Marie-Rose Moro
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Le corps est à la fois objet de fascination et de mépris. Fascination du charnel, il n'est qu'à voir les unes de nos journaux et surtout les photos des magazines. La sortie en première page d'un corps mis en scène et correspondant aux canons actuels de la beauté augmente les ventes de manière vertigineuse : on parle de cette photo, on la regarde, dans le cabinet du dentiste ou du coiffeur, dans le bus ou le métro, mais aussi dans nos consultations en particulier avec les adolescents et tout particulièrement les adolescentes, sensibles jusqu'à l'extrême parfois à ces questions de représentations de leur corps projetées sur l'autre. Mépris du charnel aussi quand on hiérarchise entre le corps et l'âme, entre le biologique et le psychique, entre l'objectivable du corps et l'ineffable de la subjectivité, quand on malmène son corps ou on lui refuse le plaisir ou même de petits bonheurs comme dans l’anorexie.

Marquages du corps


Pourtant, les adolescents, tous les adolescents, marquent leur corps ou imaginent le faire, directement par des piercings, des tatouages et indirectement par des vêtements, des coiffures, des dissimulations et des dévoilements. Pour ma part, je suis souvent confrontée en clinique 1 à ces adolescents, fils de migrants, qui expriment leur souffrance sous des formes multiples mais très souvent inscrites dans leurs corps : irruptions brutales telles les tentatives de suicide, les crises d'angoisse, les bouffées d'allure délirantes… mais aussi des passages à l'acte délictueux, ou encore des pathologies à traduction directement corporelle (mutilations, marquage du corps…). Les adolescents arrivent souvent à la consultation en montrant d'emblée leurs poignets plein de cicatrices, quand ce n'est leurs cous ou leurs abdomens. Parfois se surajoutent à ces inscriptions, signes d'une souffrance aiguë, des marques qu'ils disent volontaires : des tatouages, « à ma mère », « à l'Algérie », etc. Les filles de familles maghrébines laissent parfois voir au niveau des poignets ou du cou des marques à l'encre bleue. Parfois, elles ont du henné sur la paume des mains et la pulpe des doigts. Les jeunes filles de familles africaines, peuvent elles aussi avoir des marques rituelles sur leurs visages, leurs oreilles… Les adolescents nous montrent donc, d'un même mouvement, des traces qu'on pourrait dire révélatrices d'une rupture de sens - les cicatrices de tentatives de suicide ou d'automutilations - et parfois, quoique rarement, des traces d'une tentative souvent avortée de réintégration dans une chaîne de sens celle de l'histoire de la famille - les marques traditionnelles. Ces stigmates physiques ne sont la plupart du temps que la partie immergée de l'iceberg. Au fil des entretiens, on apprend souvent que ces marques physiques renvoient à des événements traumatiques et à des conflits qui ne s'élaboreront que dans un second temps, si la rencontre avec l'adolescent a lieu et souvent à partir du corps et de ses ressentis corporels.

Le corps, une production culturelle


C’est une période complexe pour ces adolescents car il existe une difficulté fréquente pour concilier les enjeux du narcissisme et ceux de la vie pulsionnelle. Jeammet (1980) a insisté sur cet écart caractéristique de l’adolescence mais, la situation migratoire, avec la marque traumatique qu’elle contient augmente cette dialectique entre les besoins du moi et ceux du lien à l’autre, entre filiation et affiliation et cela, s'inscrit dans le corps, production à la fois psychique et culturelle. Me construire, habiter mon corps et fortifier le lien à l’autre et au monde, l’enjeu est important. Entre mes besoins et ceux du groupe, il y a un espace que s’efforce de combler les différentes productions idéologiques, culturelles et sociales. Ces constructions, et ceux qui les incarnent, prennent le relais des parents, des professeurs, des éducateurs, des amis, des maîtres à penser… L’adolescent est amené à intégrer les composantes pulsionnelles de son projet de vie de manière acceptable pour lui et pour sa famille dans un équilibre instable entre attachement et détachement, entre dedans/dehors. Comment assurer la permanence de son identité malgré ma confrontation constante au différent ? Seul le corps reste le point fixe. Quel est l’impact de la réalité externe dans la construction de la réalité interne ? Nous sommes contraints à penser l’articulation entre réalité interne et externe de manière approfondie et sensible. D’où l’importance du monde implicite des croyances, des convictions, des attentes, des non-dits qui constituent la trame de fond sur laquelle se tissent les liens familiaux et, par conséquent, les liens thérapeutiques. Comment rendre acceptable et transmissible ce dont l’adolescent a besoin à cette période pour se construire et pour investir son corps de manière harmonieuse ? Telles sont les questions auxquelles on est confronté à cette période difficile pour tous et de manière aiguë et parfois bruyante pour certaines adolescentes dites de la seconde génération qui maltraitent tant ce corps, aimé et haï à la fois.

Ainsi, Elégante, cette belle jeune fille née en France, et qui, comme bien d’autres jeunes « issus de l’immigration », a su remarquablement s’inscrire dans les référents d’ici, mais aussi les retravailler et en inventer de nouveaux, dans ce lieu du monde comme dirait Patrick Chamoiseau et Edouard Glissant (2007), lieu du monde qu’elle créé autant qu’il la créé. Du haut de ses seize ans, elle en a adopté les codes langagiers, relationnels, vestimentaires propres à la génération de son âge. Bref, Elégante a un look, un « style », « une présence au monde » forte. Elle laisse voir un corps codé par les attentes de son groupe d'âge. Qui ne veut pas connaître son histoire familiale migratoire, sera pris dans les mirages trompeurs de cette image standard « d’adolescente de banlieue », de la génération dite « seconde » comme si l’histoire de sa famille commençait avec l’événement migratoire. Son corps, lui sert de carte de visite pour initier une interaction avec l'autre, sur un terrain commun. Pourtant, ce corps, elle le mutile, le trouve gros alors qu'elle est de toute beauté, parfois elle l'exhibe et d'autres fois, elle voudrait l'effacer, se rendre transparente et blanchir sa peau. « Le corps des Blancs, il est transparent » dit-elle. Ce corps porte les marques ambivalentes du rapport à soi et à l’autre ; il exhibe les marques et les avatars de sa construction identitaire et sexuelle avec ses moments de rupture, de doute, de régression et d’exaltation. Autre facette du corporel et du charnel chez les adolescents, c'est la question actuelle du voile des adolescentes de la génération dite seconde.

Le corps voilé


Ces jeunes filles voilées ont menacé l'identité française au point que le gouvernement et à sa suite le législateur ont cru bon proposer une loi pour l'interdire à l'école publique. Cette loi a été depuis votée par les députés. Avant de donner les arguments du débat, il importe de dire les faits : en Seine-Saint-Denis, par exemple, département multiculturel de la banlieue parisienne par excellence, il y avait avant le vote de la loi, moins de dix situations problématiques de jeunes filles voilées 2. Et parmi ces situations, la majorité d'entre elles, le portaient sans l'accord de leurs parents ; elles l'avaient imposé à leurs parents. Les jeunes filles « choisissent » de cacher leur corps disent-elles dans un premier abord, dans un premier niveau de langage. On est loin de jeunes filles soumises et terrorisées qui ne choisissent rien et qui subissent la loi de la famille ou du groupe. La contrainte communautaire est un vrai risque mais elle ne peut expliquer la majorité des situations que l'on voit aujourd'hui d'autant qu'à l'intérieur de l'école française la communauté ne peut intervenir directement. Et réduire cette position à une intériorisation par ces jeunes filles de la règle communautaire n'est pas non plus suffisant pour une simple raison, ce n'est pas ce qu'elles disent, ce n'est pas ce qu'elles montrent.

Brandir son corps comme une arme


Pourtant, la question n'est pas la menace de l'identité française ni celle de la laïcité à la française, grande bataille de la République, c'est plutôt de savoir pourquoi en France en 2011, des jeunes filles, enfants de migrants, choisissent ce mode de réaction, ce mode d'affirmation que d’autres femmes peuvent légitimement trouver, réactionnaire. Mais pourquoi réagissent t-elles en allant chercher un signe que leurs mères n'utilisaient plus et qu'elles-mêmes ne connaissaient pas. Pourquoi vouloir cacher son corps? Ce foulard met parfois en évidence leur envie de plaire sans le dire ou en le disant de manière maladroite, à la manière d’une simple et banale adolescente, dire une chose et son contraire, expérimenter, modifier son corps, en cacher une partie pour la rendre plus énigmatique au risque de retrouver un système de contrainte voire d’enfermement. Je me souviens d'une adolescente que j'ai vue, alors qu'elle avait été interdite de lycée à quelques semaines du baccalauréat. Jeune fille brillante et un peu mal à l'aise, bousculée par ses désirs et ses mouvements libidinaux et en même temps très ambitieuse. Elle avait un idéal du moi très fort : elle était « pure et propre » disait-elle et ne voulait pas subir le sort de sa mère et de son père, constamment humiliés et réduits à « des loques » selon ses mots adolescents qui ne s'embarrassent pas de nuances. Pourquoi me l'avoir adressée après son exclusion et pas avant, pour tenter de comprendre et de médiatiser, pour permettre des négociations. Les entretiens avec moi ne servaient alors qu'à dire sa douleur et sa colère contre cette institution qui pour qu'elle réussisse, l'exclut, tragique contradiction. Le proviseur avec son conseil de discipline l'ont donc exclue de l’école. Elle acceptait de l'enlever pour faire du sport et allait suivre ses cours de biologie avec plaisir, d'autant qu'elle se destinait à être médecin. Alors pourquoi a-t-elle été exclue, pour l'exemple sans doute mais aussi pour sa position : elle avait une prestance, une sûreté en elle-même qui faisait illusion, du moins dans un premier temps. La réaction ne se fit pas attendre, sur le même plan et, comme elle, pour une question de principe. Or, il s’agit d’« un coup d'esbroufe » d'une d'adolescente qui se cherche et qui ne devrait pas menacer ni l’école, ni nos principes. Ces étudiantes voilées, contrairement à leurs mères qui se contentaient de ce qui leur avait été transmis ou souvent l'abandonnaient sans remord dans la migration, aspirent à acquérir un « capital symbolique », au sens de Bourdieu, issu de deux sources différentes, religieuse et laïque et cela s'inscrit aussi dans le corps, le lieu de rencontre (Göle, 1991, p.168). Ainsi chaque fois qu'il m'a été donné de parler avec ces jeunes filles, de les écouter à ma consultation, je comprends que le voile n'est qu'un petit élément que l'on ne peut comprendre qu'en le replaçant dans la subjectivité du sujet, dans la représentation qu'il a de lui-même et de son corps, dans l’idée de l’adolescence et dans le contexte dans
lequel il apparaît.

Notes

1- A Bobigny dans la banlieue nord de Paris (www.clinique-transculturelle.org) et maintenant dans le cœur de Paris, à la Maison des adolescents de Cochin-Maison de Solenn (www.mda.aphp.fr).
2- Chiffres de l'éducation nationale.


Bibliographie


Baubet T, Moro MR (2009). Psychopathologie transculturelle, Paris, Masson.
Chamoiseau P, Glissant E (2007). Les murs. Approche des hasards et de la nécessité de l’idée d’identité. Institut du Tout-Monde.
Göle N., Musulmanes et modernes. Voile et civilisation en Turquie (1991). Paris : La Découverte ; 2003 (trad. franç.).
Jeammet P., « Réalité externe et réalité interne. Importance et spécificité de leur articulation à leur adolescence ». Rev. Franç. Psychanal. 1980 ; 3-4 : 481-521.
Moro MR (2010). Nos enfants demain. Pour une société multiculturelle, Paris, O Jacob.
Moro MR (2010). Les adolescents expliqués à leurs parents, Paris, Bayard.