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Il devrait être dans mon ventre. Les paradoxes des parents prématurés
Agrandir le texte Réduire le texte Carnet/Psy N°175 - Page 21-24 Auteur(s) : Célia Du Peuty, Anna Cognet
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Dates, calculs : des comptes à régler ?

Il est troublant de constater combien les récits d’accouchement des mères de bébés prématurés se ressemblent. On y entend presque toujours ce moment de bascule, où tout échappe, où l’histoire prend un tour catastrophique. Ce récit est précieux : douleur physique, passivité du corps de la femme livré à la technique médicale, absence d’anticipation de cette naissance au temps présent, tout concourt à un vécu traumatique et à une suspension du récit. Certaines mères ne trouvent plus de mots pour dire, il n’y a plus de récit possible autour d’elle ou du bébé, autour de ce vécu : la déliaison est totale.

Le plus souvent brutale et violente, la naissance prématurée fait voler en éclat l’anticipation parentale. Tout d’abord, elle oblige à une rencontre au moment où les parents pensaient la séparation encore lointaine, et ne pouvaient donc mobiliser les défenses permettant de s’y préparer et d’y faire face sans risque psychique. Elle les prive ensuite de ce qui aurait dû survenir ultérieurement (fin de la gestation, congé maternité permettant de se recentrer sur la grossesse) et qui n’aura pas lieu. Enfin, elle les confronte à un bébé réel terriblement différent du bébé à terme imaginé. La naissance survient dans un contexte d’urgence, où les angoisses de mort ne sont plus seulement de l’ordre du fantasme et où les vœux meurtriers inconscients semblent atrocement exaucés, rendant toute ambivalence redoutable.

Une naissance prématurée enclenche la clepsydre trop tôt et les secondes qui passent sont autant de grains de sable risquant d’enrayer le mécanisme de la rencontre et du tissage de la relation. Dès lors, mères et bébés vont tenter de (re)trouver leur rythme, entre -le trop tôt- de la naissance, et -le trop tard- de la rencontre, souvent repoussée de plusieurs heures, voire de quelques jours après la naissance. Ainsi, la temporalité des nouveau-nés prématurés est celle du présent, de l’immédiateté vidée de paroles : silence des parents figés par le traumatisme, concentration muette des soignants dans l’urgence des actes techniques, seul résonne le bruit des machines. Dans ce temps de parole suspendu, les chiffres peuvent venir occuper la place laissée vacante par les mots, et le bébé en être réduit à ses résultats de bilans, son taux d’oxygène, son score d’Apgar1. A cette silhouette creuse, nichée dans la couveuse, certains parents préfèrent les courbes dynamiques du scope et de ses chiffres qui se dessinent devant leurs yeux hypnotisés. Ces courbes (fréquence cardiaque et saturation en oxygène) objectivent ce qu’il en est de la vie du bébé, que certains parents ne décèlent pas toujours chez ce tout petit être. Eléments objectifs et fiables, les chiffres s’immiscent de façon adhésive dans le discours des parents, apprentis soignants. Creux, confus, paradoxal ou fécond, que penser du récit premier qui entoure le bébé prématuré ? Que révèle-t-il ? Quelle trace laisse-t-il ?

La double vie des bébés prématurés

Le Dr A., pédiatre néonatologue, a pris Margot en charge à sa naissance et est ainsi devenu son médecin référent. Voici ce qu’il m’apprend : Margot est née le 3 janvier 2013, à 30 semaines d’aménorrhée, suite à une césarienne en urgence : au monitoring il y avait des anomalies du rythme cardiaque fœtal, la mère est partie au bloc pour être césarisée, a priori ça s’est plutôt bien passé. Ils m’ont bipé, j’étais de garde cette nuit-là. Concernant son état initial, Apgar à la naissance : 6/8/10, poids de naissance 1505g. Margot arrive aujourd’hui à 30 semaines et 4 jours, J4 2 en ce qui concerne son âge postnatal, 1480g, elle se débrouille bien. J’ai informé les parents que Margot sortira quand elle sera à 40 semaines.

Je rencontre la mère de Margot peu de temps après cet échange avec le Dr A. Elle évoque un vécu très douloureux autour de cette césarienne et de la séparation immédiate d’avec Margot, qu’elle a à peine eu le temps d’apercevoir et n’a rencontrée que le lendemain. Durant les premiers jours, elle reste en proie à une sorte de stupeur face à cette précipitation brutale des événements et répète qu’elle ne « parvient pas à réaliser ». Une fois sortie de la maternité, elle vient quotidiennement voir son bébé et participe activement aux soins qui lui sont prodigués. Elle profite également de longs moments de peau-à-peau avec Margot, chaque fois sources d’intenses émotions. Au cours de notre troisième entretien, voici ce qu’elle déclare : « Margot a 4 semaines aujourd’hui. Ça passe vite et en même temps c’est long. Enfin, en fait elle a 4 semaines mais elle a aussi 34 semaines 3. Maintenant je commence à me projeter vers la sortie… Je suis sûre qu’on pourra sortir avant la date du terme, parce que j’avais pensé à ça quand j’étais enceinte, qu’elle naîtrait sûrement un peu plus tôt, vers 37 semaines, comme ma nièce. Donc pour moi, elle sort dans trois semaines ! Je me demandais d’ailleurs, qu’est-ce que je vais leur dire aux gens quand ils vont me demander « quel âge elle a » ? Est-ce que je devrai leur dire qu’elle a 7 semaines ou 37 semaines ? Quel âge elle a en fait ma fille ? On pourrait dire qu’elle aura 7 semaines, et en même temps « moins 4 semaines 4». Parce que ma fille, à sa sortie, fera tout juste le poids d’un bébé à terme, ce qui ne va pas avec le fait de dire qu’elle a déjà presque 2 mois de vie… Il y aura toujours un décalage… Mon bébé, il devrait être dans mon ventre. C’est un peu Matrix tout ça !».

Jusqu’à la troisième année, l’âge de l’enfant est souvent mentionné en termes de mois, tandis que le reste de la vie se compte en années ; la grossesse est, quant à elle, découpée en « SA » (semaines d’aménorrhée). Les premiers temps de la vie du petit prématuré conservent cette trace : tout au long de son hospitalisation les semaines d’aménorrhée, qui continuent d’être comptées, demeurent le repère temporel pour rendre compte de son évolution, assimilant l’hospitalisation du bébé à un temps de poursuite de la grossesse. Toutefois, dans le discours médical et dès le début de la grossesse, ces semaines d’aménorrhée permettent tant de se référer au déroulement de la grossesse (« vous en êtes à 28 SA ») qu’au fœtus (« on s’apprête à accueillir un 28 SA ») puis au bébé (« Il est maintenant à 28 SA »). On constate ainsi qu’elles renvoient également de manière symbolique à l’intrication de l’objet fœtus au sein du corps et du psychisme maternel. Comment ne pas y voir un heureux écho à Winnicott qui nous expliquait que, sans mère, le bébé n’existe pas ! Donner un âge anténatal à l’enfant, comme un compte à rebours, permet alors à chacun, médecin ou parent, de fantasmer la poursuite de la grossesse. Discours médical et discours maternel résonnent en écho : nombreux sont les lapsus et actes manqués des parents indiquant que la grossesse se poursuivrait, malgré la naissance. Le scope est ainsi fréquemment confondu avec le monitoring de la grossesse, et l’infirmière en charge du bébé prise pour une sage-femme.

La poursuite de l’aménorrhée est ainsi supposée chez la mère, malgré l’accouchement, sous couvert d’obtenir un point de comparaison entre l’évolution du bébé déjà né et ce que l’on sait des compétences des fœtus in utero au même terme. Une fois dépassée l’idée d’une tromperie, d’un discours absurde, on peut aussi envisager ce discours comme fondateur d’une fiction : celle que la naissance a eu lieu et que la grossesse se poursuit. C’est ce paradoxe qu’une autre patiente avait tenté d’exprimer en ces termes : « c’est comme s’il était encore dans mon ventre mais qu’on pouvait le voir ! »

Le réel ne devient-il pas alors bien incertain ? On voit d’ailleurs que la distinction entre jours de vie et semaines d’aménorrhée devient source de confusion pour la mère de Margot, qui va jusqu’à proposer un âge négatif (« moins 4 semaines ») en référence à une norme qui ne rend pas compte de la réalité de la naissance de son bébé. La référence au film de science-fiction Matrix souligne cette tentative de faire tenir ensemble deux réalités. Dans Matrix, le réel n’est pas celui que l’on croit, les hommes survivent dans des cocons, soignés par des machines qui ont pris le pouvoir… l’illusion du réel, c’est cela qui est appelé « la matrice », signifiant particulièrement évocateur dans ce contexte où l’on peut lire une analogie avec l’univers de la réanimation néonatale, peuplée de machines chargées d’assurer la fin de la gestation. Discours médical et discours maternel à l’égard des bébés prématurés ne sont-ils pas, justement, une (heureuse) rencontre entre la science et la fiction ?

La réalité est-elle pour autant niée en néonatalogie ? Certes non, car en se référant au bébé, les médecins dénombrent également leurs jours de vie (J1, J2, … : « en fait elle a 4 semaines mais elle a aussi 34 semaines », nous dit la mère de Margot). Au sein du discours médical, ce double repère, Semaines d’Aménorrhée-Jours de vie, met en exergue la dualité du statut du bébé : encore objet interne et déjà objet externe à la fois fœtus et bébé ; façon de se référer à la « double vie » de ce bébé (intra et extra-utérine), chacune possédant sa temporalité et ses repères propres. Dans une tentative de compréhension et de contrôle d’une situation qui, trop extrême, échappe à la pensée, la mère de Margot cherche à faire coïncider ses précédents fantasmes de grossesse (naissance à 37 SA) avec la réalité de la prématurité, de l’hospitalisation (sortie potentielle à 37 SA). Elle joue avec ces dates et ces chiffres, objets magiques pris au discours médical, et qui peuvent rendre actuelle et/ou à venir la naissance de sa fille. Après la stupeur initiale, le travail psychique semble s’être remis à l’œuvre.

Séparation physique, séparation psychique

Les travaux de Winnicott sur La crainte de l’effondrement ont permis d’ouvrir une réflexion sur la clinique du négatif, l’influence que peut avoir un événement qui, bien qu’il ait été vécu, n’a pas été représenté. Pontalis (1975) évoque à cet égard un paradoxe, qu’il formule en ces termes : « quelque chose a eu lieu qui n’a pas eu lieu », p.XIII. Il semble en effet que, pour ces mères, la trace psychique de l’accouchement, autrement dit de la séparation du corps du bébé d’avec le leur, fasse défaut. Cette impossibilité d’inscrire l’événement pourrait être imputable au contexte
catastrophique de ces naissances, où de nombreuses mères décrivent la nécessité de s’extraire de la scène, de se retirer psychiquement, dans un état de vulnérabilité et de passivité totale. Certaines ont même le sentiment de n’être plus qu’un corps, l’angoisse ayant débordé le Moi dans un moment de sidération.

Pourtant, au sein de la psyché maternelle, la symbolisation de la naissance, la représentation de cette séparation des corps, conditionne le passage, pour l’enfant, du statut de fœtus à celui de bébé. Bien entendu, la rencontre avec le bébé réel atteste, le plus souvent de façon brutale, de ce nouveau statut d’objet externe, né. Toutefois, elle est loin de suffire à mettre un « terme psychique » à la grossesse. Il semble plutôt que cette nouvelle réalité de la naissance s’ajoute à celle de la grossesse, ces mères décrivant parfois des perceptions internes proches des ressentis qu’elles avaient au cours de leur grossesse. Catherine Vanier (2010) propose, elle aussi, l’idée que « l’accouchement ne semble pas véritablement leur avoir suffi à détacher le bébé d’elles. (…). La séparation ainsi redoublée s’annule, comme si l’accouchement n’avait en effet pas eu lieu. La mère est alors empêchée, non parce qu’elle est séparée du bébé mais justement parce qu’elle n’est pas séparée de lui, la séparation réelle empêchant la séparation symbolique 5 ». Comment penser, dès lors, la question de la perte dans cette situation où l’objet « fœtus-bébé » est, pour la mère, à la fois manquant et toujours là ?

Face à l’absence, le sujet peut, idéalement, convoquer une représentation interne de l’objet perdu dans la perception et maintenir vivant, au sein de la vie psychique, le lien qui les unit (Freud, 1925). Voilà pourquoi certaines mères ne peuvent quitter la couveuse, restent jour et nuit auprès de leur bébé et ne tolèrent que très peu de temps d’être séparées (physiquement) de lui. En effet, pour elles, la représentation interne permettant de supporter l’absence semble faire défaut, seule la perception du bébé et la répétition de cette perception, semblent pouvoir les rassurer. L’idée de « venir voir » leur enfant prend un sens singulier, celui de la preuve, là où réalités psychique et objective ne peuvent que se superposer sans se rencontrer. Le temps dont a besoin la mère de Margot pour « réaliser » pourrait justement être le temps nécessaire à l’inscription, la symbolisation de cette naissance au sein de sa vie psychique.

Ainsi, en l’absence de perception du bébé, et sans trace interne permettant de le faire exister en représentation, la séparation est perte : « lorsque l’investissement de l’objet reste soumis à la contrainte de la perception et que l’accession à la représentation s’en trouve affaiblie ou fluctuante, la dépendance se révèle dans ses aspects les plus aigus : la douleur de perdre peut alors envahir le moi » (Chabert, 2012, p.37). Cet aspect éclaire d’un jour nouveau les angoisses de mort qui émergent autour de la couveuse, qui ne sont pas seulement justifiées par la réalité somatique précaire du prématuré.

N’être et renaître

Quelle trace cette première étape de la vie des « bébés-fœtus prématurés » est-elle susceptible de laisser ? Les consultations de suivi d’anciens prématurés sont l’occasion d’évoquer l’hospitalisation à distance, et de se saisir de l’empreinte laissée par ce paradoxe initial, dont les notions « d’âge réel » et « d’âge corrigé » des anciens prématurés sont les héritiers. La différence entre âge réel et âge corrigé correspond au décalage entre la date de la naissance (prématurée) et la date du terme supposé. Les effets de ce décalage émergent déjà dans le discours de la mère de Margot qui constate que sa fille, à la sortie du service, ressemblera à un bébé à terme alors qu’elle aura déjà 2 mois.

Il est essentiel de se saisir des enjeux symboliques auxquels chacun de ces âges est susceptible de renvoyer. En effet, ne donner sens qu’à l’âge corrigé tend à systématiser l’idée que ces premières semaines de vie (surtout si elles se passent à l’hôpital) où le bébé est en-dessous des officielles 41SA pourraient être oblitérées, considérées comme nulles et non avenues ; on supposerait presque qu’elles n’ont pas impacté le bébé, qui, bien que né et vivant, a été absent à lui-même, ou considéré comme un objet interne encore en devenir. Il serait alors possible de conserver le fantasme que la grossesse s’est déroulée jusqu’au bout ; que l’incident de parcours n’a pas vraiment été. L’âge réel, comme son nom l’indique, fait la part belle à la réalité en portant la marque de la prématurité, mais il permet aussi de rassurer, de justifier : « A quel âge a-t-il fait ses premiers pas ? – 16 mois, mais en vrai ça fait 13 mois ! ». Le réel renvoie à un statut officiel, un repère administratif 6, mais il est également « faux », induit en erreur, erreur qu’il faut donc corriger pour dire l’âge corrigé qui représenterait l’âge vrai.

Les deux temporalités cohabitent et se répondent. Le réel est massif, inéluctable et déjà advenu ; le vrai laisse le champ libre au registre fantasmatique, il rend la justice, corrige l’accident de parcours en laissant des « si » … « s’il était né à terme ». Ici encore, on constate que les parents se saisissent immédiatement de tout ce qui peut les autoriser à redire, repenser quelque chose de cette naissance complexe, paradoxale et même extrême, donc impensable : comment peut-on avoir deux âges ? un réel contre un vrai ? le vrai rappelant que ça n’aurait pas dû se passer ainsi, le réel rétorquant : « il n’empêche ». Ainsi, longtemps  les parents gardent à l’esprit cet étrange (et inquiétant) référentiel selon lequel leur enfant n’aurait pas vraiment l’âge que l’on croit. Deux naissances et ainsi deux âges, les dates présumées de fin de grossesse et de fin d’hospitalisation se confondant dans les souvenirs des parents. Pourtant, ce temps de l’hospitalisation n’est pas seulement source de confusion et de sentiment de coercition pour les mères. Ce séjour en néonatalogie peut avoir une fonction d’espace transitionnel, ces mères étant finalement autorisées, pendant un certain temps (et avec un peu de chance, le temps qu’il leur faut) à laisser vivre le paradoxe, se déployer la fiction, flotter les contradictions et faire perdurer fantasmatiquement la double vie de leur bébé : la grossesse se poursuit dans la couveuse, les dates des examens et de la sortie peuvent coïncider avec celles, prévues au départ, des échographies et de la naissance. Transition, donc, au sens winnicottien du terme, à la fois environnement vibrant de l’inconscient de chacun, entre-deux autorisant les paradoxes, mais aussi place privilégiée où fantasmer, remanier et digérer son histoire et surtout où intégrer ce qui n’a pas pu être anticipé pour apprendre, enfin, à s’en séparer.

Pendant un temps, la vie est un songe. Une fois rentrées à la maison, reprenant le congé maternité là où il aurait dû commencer, certaines mères nous font parvenir ce message : l’hospitalisation ? Cela paraît loin, irréel maintenant…

Notes

1- Le score d’Apgar est une évaluation de la vitalité du bébé à la naissance. Il consiste en une note globale attribuée à un nouveau-né suite à l’évaluation de cinq éléments spécifiques qui sont le rythme cardiaque, la respiration, le tonus, la couleur de la peau et la réactivité. Le résultat maximal est de 10. L’évaluation est faite 60 secondes après la naissance, puis répété à 3, 5 et 10 minutes.
2- Entendez « 4 jours de vie ».
3- Sous-entendu « 34 semaines d’aménorrhée » selon le comptage des médecins.
4- Une grossesse arrivant à son terme au bout de 41 SA.
5- Souligné par nous
6- On parle, d’ailleurs, d’âge civil.