La Revue

La douleur qui se tait n'en est que plus funeste
Agrandir le texte Réduire le texte Carnet/Psy N°177 - Page 33-37 Auteur(s) : Jacques André
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« Si je vous croisais dans la rue, je vous trouverais certainement antipathique… Je n’aurais jamais pu commencer une analyse avec quelqu’un de sympathique ». L’antipathie évoquée par Maeva, jeune femme en analyse, cette antipathie n’est pas la haine. La haine tue ou détruit, l’antipathie se contente d’éloigner. Là où la haine s’affronte à l’irréductibilité d’autrui, à l’insulte de son altérité, ou au narcissisme de la trop petite différence, l’antipathie se contente de garder ses distances ; que rien ne touche, ne se touche. Elle est une alchimie qui ne prend pas, un « rapport de deux substances sans affinités », l’accentuation d’une indifférence. La haine confère à l’objet une existence absolue, l’antipathie le neutralise. Maeva parle tout le temps, les premiers mots qu’elle prononce coïncident avec l’instant où sa tête prend appui sur le coussin. Elle écrit sans ponctuation, dit-elle, elle parle de même. Que son propos hésite, et un « mais… » ou un « et… » très étirés coordonnent les phrases qui menacent de se séparer. Surtout ne pas laisser au silence le temps d’apparaître, sans doute moins pour fuir le silence en lui-même que le poids d’existence et de proximité qu’il risque de donner à notre co-présence dans une même pièce.


Maeva parle, pour parler. Chacune de ses phrases reprend la phrase précédente. Semble-t-il pour en préciser, en ajuster le sens, mais au bout du compte plutôt pour le rendre insaisissable, évanescent. Vider les mots, les évider, au point que la communication ne paraît poursuivre d’autre but qu’elle-même. Le paradoxe est total entre la somme des mots proférés tout au long de la séance et l’impossibilité que j’éprouve de m’en faire le récit. La séance n’a pas d’histoire, son temps est celui d’un présent indéfini. « Tant que je parle, dira-t-elle un jour, je peux penser que vous n’êtes pas là. » Sa parole neutralise doublement le geste de l’interprétation, par sa continuité, qui me force à l’interrompre ; par sa ténuité, qui me prive de la matière nécessaire. Je serai très surpris le jour où elle me décrira comme une « machine à interpréter », alors même qu’elle réussit fort bien à immobiliser mes approches. Tel est bien l’enjeu : empêcher l’interprétation, le fait de l’interprétation, son toucher, son effraction, plus encore que son contenu. L’image du moi-peau va à Maeva comme un  gant. Les mots dont elle s’entoure lui font une enve loppe qui la protège de celui qu’elle repousse, beaucoup plus qu’ils ne s’adressent à lui. « Si nous sommes à jamais séparés du langage, c’est qu’il est la séparation et ne dit que la séparation.»1. Ces mots de JB Pontalis seraient un exergue possible de l’ensemble de son œuvre, aussi bien psychanalytique que littéraire. Le mot n’est pas la chose, il signe au contraire la perte de celle-ci. La défaillance du langage à posséder ce qu’il vise et désigne n’est pas un accident, c’est son essence, son essentielle mélancolie. Il est évidemment frappant de noter à quel point cette définition mélancolique du langage est proche de la définition psychanalytique de l’objet. La notion d’objet inclut l’idée d’une distance, d’une séparation proprement constitutive. Dans l’expression « objet-perdu », perdu est moins un qualificatif qu’il n’appartient au substantif. Nul étonnement donc à ce que Pontalis, lorsqu’il évoque la parole en analyse, le fasse sur le modèle du travail de deuil, réunissant ainsi, sous le signe de la perte, le langage et l’objet : « Dans le détail, dans l’infime, dans le pas à pas des restes, la parole, quand rien ne la commande que sa poussée propre, reconduit à l’objet perdu pour s’en détacher. »2.  C’est définir la parole en analyse comme travail de deuil, beaucoup plus comme une expérience de douleur que comme une partie de plaisir. 

Ce que JB Pontalis repère comme une faillite, un langage définitivement séparé de ce qu’il cherche à  saisir, Maeva y voit au contraire sa plus grande réussite : le langage pour tenir à distance, pour ne jamais se rencontrer, et donc pour ne jamais avoir à se séparer, à se perdre. Profiter du défaut de la langue plutôt que de chercher à le pallier. Les choses en seraient restées là que l’analyse n’aurait jamais eu lieu. Comme on peut s’y attendre, c’est l’expérience transférentielle douloureuse de la perte qui brisa la neutralité jusque-là maintenue. Auprès de la petite fille qu’elle avait été, une marraine affectueuse avait compensé l’indifférence d’une mère. Cette femme était morte d’une maladie incurable quand l’enfant n’avait encore que quelques années, mais Maeva n’avait nul souvenir d’avoir souffert de sa disparition, et l’évoquait encore aujourd’hui avec une tranquillité détachée. Jusqu’au jour où je lui fis remarquer que son désir avorté d’entreprendre des études de médecine avait sans doute quelque rapport avec le fantasme de triompher après coup de la maladie invincible. Un silence, rare chez elle, suivit mes mots et nous accompagna jusqu’à la fin de la séance. Ce silence prit sens à la séance suivante, celui d’une douleur dont le refoulement venait d’être levé. Elle rapporta la pensée qui l’avait assaillie en quittant le cabinet : « Je hais ce type ! ». Nous en avions fini avec l’antipathie, la haine donnait brutalement corps à l’objet, l’amour de transfert ne demandait qu’à suivre, sinon du jour au lendemain. Il prit chez elle l’accent de la nécessité, celle qui se formule dans un : « J’ai besoin de vous », quand l’âpreté de l’amour se tient au plus près de l’angoisse-détresse de la perte.
Maeva fait partie de ces patients chez lesquels le refoulement, ici très proche du clivage, porte électivement sur les affects, tous les affects, douleur comprise. L’hystérique coince un affect et l’empêche de se manifester, Maeva et les siens soumettent l’ensemble de la vie d’affect au silence. L’idée que la douleur elle-même puisse être inconsciente ne laisse pas d’étonner. « La douleur qui se tait n’en est que plus funeste »3. À l’aune de mon expérience, dans de tels cas de figure, quand la force du transfert permet de rompre la glace, c’est toujours par la douleur d’une perte que s’ouvre l’abîme… L’abîme et la sortie de l’abîme. « Deuil » vient du bas latin dolus, douleur ; le deuil est douleur, mais il est aussi travail contre la douleur, contre l’investissement de l’objet, contre la mélancolie de la perte, pour le détachement. Que ce travail échoue, que la douleur refuse de céder, et c’est toujours une façon pour Narcisse de signer sa victoire sur la libido d’objet et le goût indécent de celle-ci pour les déplacements. Un de perdu, un autre trouvé.  L’expérience de douleur… Schmezerlebnis, l’expression freudienne ne connaîtra pas le même succès que l’expression symétrique et contemporaine : « expérience de satisfaction ». Peut-être s’en est-il fallu de peu. Un bref moment d’histoire de la pensée de Freud sur le sujet permet de ressaisir les enjeux à la fois complexes et obscurs de cette question de la douleur ; obscurs pour Freud et pour nous, encore aujourd’hui. Fortement présente dans l’Esquisse de 1895, la douleur disparaît de l’œuvre jusqu’à ce que s’introduise le narcissisme, vingt ans plus tard. En d’autres termes, elle disparaît tout le temps que règne sans partage la première topique, celle qui se construit sur le dualisme : sexualité infantile / auto-conservation. Certes, la douleur n’est pas absente du registre auto-conservatif, notamment à travers la douleur organique, ni de la vie sexuelle, d’abord via le sadisme et le masochisme. Mais, comme l’écrira Freud plus tard, « l’enfant fait des expériences vécues de douleur qui sont indépendantes des expériences vécues de besoin »4 ; comme il éprouve de la douleur qui ne laisse pas ramener au déplaisir. Entre le registre auto-conservatif des besoins, et celui sexuel du plaisir / déplaisir, la douleur propose une expérience originale, celle d’une « pseudo-pulsion » au-delà du principe de plaisir comme de la conservation de la vie. Dès lors on devine qu’un autre dualisme eut été possible dès 1895, non plus auto-conservation / sexualité, mais principe de plaisir / déplaisir versus douleur. On n’est pas si loin de la deuxième topique et de son deuxième dualisme, si ce n’est que douleur et destructivité ne sont évidemment pas simplement synonymes.
Deuxième remarque historique : la douleur est fortement associée à la première théorie freudienne du moi. Les deux paragraphes : « expérience de douleur » et « introduction du moi » se font immédiatement suite dans l’Esquisse 5. Certes, cette première théorie est loin d’avoir la complexité de la théorisation ultérieure, mais il est remarquable qu’elle contient déjà quelques-unes des idées essentielles. La définition du moi comme « être de frontières » c’est pour plus tard, mais en évoquant les « barrières de contact », leur capacité à contenir ou, au contraire, à céder devant l’assaut dont elles font l’objet, Freud fait déjà coïncider l’image du moi avec celle d’un territoire plus ou moins bien défendu. Or la douleur, l’expérience de douleur, plus encore que celle du plaisir sans doute, impose au moi l’ épreuve de ses propres limites, jauge sa capacité à intégrer ce qui lui fait mal, ou au contraire à se déliter quand l’attaque de douleur  dépasse les bornes. Le langage doit avoir raison, écrit Freud, qui n’a qu’un seul mot pour dire la douleur, qu’elle soit physique ou psychique, que l’empiètement des frontières vienne du dehors ou du dedans. Reste qu’entre ces deux douleurs, l’une est métaphorique de l’autre. La valeur paradigmatique de la douleur organique pour saisir ce qu’il en est de l’expérience vécue de douleur se retrouve d’une certaine façon dans une définition beaucoup plus tardive du moi. Le moi et le ça (1923) : « Le moi est avant tout corporel,  il n’est pas seulement un être de surface, mais lui-même la projection d’une surface. » 6. Le moi serait ainsi dérivé de sensations corporelles, principalement celles qui ont leur source à la surface du corps - la définition par Anzieu du premier moi comme moi-peau est directement issue de cette hypothèse très condensée de Freud. Certes, ce moi primitif, très proche de l’organisme, est appelé rapidement à se différencier, se transformer… notamment grâce aux mécanismes par lesquels il métabolise l’expérience : incorporation, introjection, identification… Mais il reste que ce moi corporel avant tout, avant de se complexifier et devenir une poupée russe, vit sa propre vie, inscrit ses premières acquisitions, subit ses premières atteintes, enkyste dans sa chair ses premières épines. Nul doute que la douleur, dans la construction de ce premier moi, joue un rôle majeur. À commencer par la douleur de naître. À celle qui est « prise par les douleurs » répond le cri de celui qui vient d’émerger. Naître est un cri, et ce cri n’est pas celui d’une partie de plaisir. La physiologie de la respiration aérienne conjugue ses effets avec la première expression de l’entrée dans la vie. Le nouveau-né est dans l’Hilflosigkeit, dans l’incapacité à se venir à lui-même en aide, une sorte d’état de détresse objectif imposé par sa nature mammifère. Le cri subjective instantanément cet état de nature, humanise dans la seconde cette poussée animale. Mais pour cela il faut être au moins deux, un bébé qui hurle et un adulte qui interprète : que veut-il, qu’est-ce qui ne va pas, que m’adresse ce cri, que cherche-t-il à me dire ? L’oreille de l’adulte fait du cri de l’enfant un désir de se faire comprendre. Tout se passe comme si les cris de l’enfant réveillaient chez l’adulte « le souvenir de ses propres cris et de ses propres expériences vécues de douleur », écrit Freud. Il ne manque plus grand chose, dès lors, pour inventer le langage. Freud, comme Rousseau, est convaincu que « le cri est le premier langage de l’homme, le langage le plus universel », même si son message reste une énigme. Ce qu’un mot d’enfant énonce délicieusement : « Pourquoi Jésus crie ? »
Il arrive aussi que le premier cri n’arrive pas à sourdre, que la douleur reste muette, à l’image du tableau de Munch. L’angoisse des parents est alors immédiate, ne retenant de la détresse respiratoire que la détresse. Je reçois Anaïs plusieurs fois par semaine, en face à face. Régulièrement, un mélange de colère et de douleur l’enferme dans son silence. Jusqu’au jour où elle gagnera la liberté de se lever et partir, interrompant la séance et claquant la porte. À son tour, cette scène va se répéter sans pouvoir s’élaborer. J’avais remarqué  la contorsion particulière de son visage dans le moment qui précédait immédiatement le départ brusque. Faute de mots, faute de cri, il y avait l’image : celle d’un visage de bébé, celui d’Anaïs, qui se tord avant que le cri ne soit poussé. Je me résolus donc à interpréter ce signe de détresse d’avant le langage, aussi sobrement que possible : « Qu’est-ce qui se passe là ? » Cela suffit à lui permettre de rester en silence dans le fauteuil jusqu’à la fin de la séance, sinon en toute tranquillité, au moins apaisée. Un bébé demandait à ce que l’on devine sa douleur.


Le « moi avant tout corporel » est-il daté, soumis au seul développement, ou bénéficie-t-il d’une a-temporalité qui est la marque de l’inconscient ? L’exemple d’Anaïs fait pencher du côté de cette deuxième hypothèse, celle d’un moi corporel primitif qui poursuit sa vie, qui maintient sa propre existence plus ou moins discrètement chez chacun de nous, par-delà la sédimentation de toutes les identifications ultérieures. C’est à cette condition que l’invitation du transfert à la régression permet parfois d’en réactualiser quelque chose, éventuellement jusqu’à ouvrir la possibilité d’une modification-correction du moi.  
Rien d’étonnant, sur fond de cette complicité entre la constitution du moi et l’expérience de douleur, que ce soit à l’heure où le narcissisme s’introduit dans la théorie que la douleur refasse surface dans l’œuvre de Freud, après vingt ans d’absence. L’exemple qu’il retient est bien connu, celui qui fait coïncider le surgissement de la douleur avec la restriction maximum du moi, quand « l’âme du poète se resserre au trou étroit de la molaire ».  Impossible pourtant d’établir une équation simple entre expérience de douleur et repli narcissique, même si c’est bien souvent le cas. D’autres figures sont aussi possibles, d’un côté quand le narcissisme échoue à maintenir les frontières et que la douleur rompt toutes les digues, qu’il s’agisse de l’hémorragie mélancolique ou de l’effondrement dépressif, ou d’un autre côté, inverse, quand la douleur gonfle le narcissisme, nourrit son expansion : « Rien ne nous rend si grand qu’une grande douleur » (Musset). Bien des deuils permettent d’observer une telle disposition, si paradoxale.
Troisième et dernière remarque historique : la douleur et le trauma, tous les deux si présents dans les années de l’Esquisse, disparaissent ensemble de la théorie pour resurgir, sinon tout à fait en même temps, mais dans des temporalités proches. Le trauma qui quitte le devant de la scène en 1897 est un abus sexuel, mais celui qui fait retour en 1920 est une expérience de douleur, qu’il s’agisse du trauma intraitable de la névrose traumatique, ou du trauma symbolisable et transformable de l’absence-perte de la mère pour l’enfant à la bobine. Le trauma et le moi sont indissociables, tout trauma consiste dans une effraction, une brèche ouverte dans les frontières du moi, que la violence soit physique ou psychique. Sans doute est-il aussi exact de dire que tout trauma est douleur, mais une douleur qui est alors conséquente à l’effraction. Cependant, ce que cherche à saisir « l’expérience de douleur », c’est davantage la douleur comme source, ou origine du trauma. Freud note à ce sujet  que « la douleur laisse derrière elle des frayages particulièrement abondants… comme si la foudre avait frappé. » C’est ce qui va me guider pour la suite. Au couple allemand : Schmerz / Leiden, correspond assez bien le couple français douleur / souffrance. Si la langue distinguait clairement le sens de ces deux mots, le travail nous serait largement facilité. Ce n’est pas le cas ; sans être simplement synonyme, la zone de définition de l’un empiète sur celle de l’autre, aussi bien en allemand qu’en français. Il reste que si je pense à la foudre qui frappe c’est toujours « douleur » qui me viendra à l’esprit, et non « souffrance ». Comme si, entre douleur et souffrance, la temporalité faisait la différence. La douleur est plus apte à dire l’événement, sa frappe, quand la souffrance suggère davantage un temps long, celui d’un processus. Tout cela reste approximatif, descriptif et non conceptuel, mais dans la rencontre transférentielle la nuance entre douleur et souffrance peut contribuer au travail de construction. Parce que la psychanalyse est une cure de parole, le mot juste, celui qui touche au vrai et à son dialecte toujours singulier, le mot en lui-même importe tout autant que le sens qu’il recèle.


Giovanni n’est pas un homme qui souffre, le mot ne lui va pas. Certes, c’est un malaise qui l’a conduit vers l’analyse, mais un malaise que rate le mot « souffrance ». Une grande séduction se dégage de son personnage. Il occupe dans la vie sociale une position enviable, on l’apprécie, il ne manque pas d’amis et les femmes sont sensibles à son charme. Que demander de plus ? Giovanni est habité par une interrogation qui ne le lâche pas, que ses divers succès n’apaisent pas et qu’il demande à l’analyse sinon de résoudre, au moins d’éclairer. Il ne parvient pas à savoir, à décider si on l’aime ou pas, et il ne suffit évidemment pas que la chose lui soit dite pour que la question soit réglée. Comme si lui manquait l’épreuve de vérité, celle qui lui permettrait d’être enfin assuré. Cette incertitude sur l’amour qu’on lui porte a son symétrique : lui-même n’est jamais vraiment confiant dans ses propres sentiments. « Aimer bien » oui, mais aimer ? Une relation pourtant échappe absolument au doute, celle qui le relie à son enfant. « Cet homme peut se suicider ». Dans une vie d’analyste, les occasions d’entendre évoquer le suicide sont fréquentes mais il y a le plus souvent un écart entre le caractère sinistre de l’idée et le fantasme qui l’envisage. Balzac, impitoyable avec sa créature : « Lucien de Rubempré voulait se tuer par désespoir et par raisonnement. Une fois sa résolution prise, il tomba dans la délibération des moyens. Il vit alors l’affreux spectacle de son corps revenu sur l’eau, déformé… Il eut, comme quelques suicidés, un amour-propre posthume ». La plupart du temps, la pensée du suicide est au service de la vie, comme l’écrivait Nietzsche, « elle est une puissante consolation qui aide à passer plus d’une mauvaise nuit ». Il n’est donc pas si fréquent, fort heureusement, que s’impose comme avec Giovanni, cette pensée in petto d’une inquiétante tranquillité : « cet homme peut se suicider ». Cet homme qui ne souffre pas porte en lui une douleur. Un peu à l’image de ces douleurs physiques, bien connues de celui qui les ressent, mais qui restent le plus souvent endormies. « Sois sage Oh ! ma douleur, tiens-toi bien tranquille ».  Jusqu’à ce que quelque chose vienne  réveiller l’expérience douloureuse. Quelle est la douleur de Giovanni ? Le premier étage de celle-ci, le plus accessible, se laisse assez aisément approcher : comment comprendre que son père ait été à la fois capable de quelques vifs moments d’émotion partagée et sembler complètement le désinvestir une fois le divorce consommé ? La vie amoureuse de Giovanni est une sorte de scénario corrigé de cette tragédie première. Il s’emporte pour une femme, pour très rapidement ne plus savoir si elle l’aime, s’il l’aime… Mais plutôt que de désinvestir la relation, il cherche la ligne de rupture pour enfin quitter la femme en question. C’est le moment le plus important : s’il ressent la douleur, celle de la séparation, et si l’aimée lui fait savoir qu’elle ne peut vivre sans lui, alors la preuve est faite ; seule la perte de l’aimée prouve l’amour. Le doute et la répétition ne demandent qu’à suivre une fois la liaison rétablie. Le second étage relève de la seule construction, son plus fort indice est la relation de Giovanni à son enfant. On y retrouve d’abord le démenti de sa propre expérience : son amour pour l’enfant ne connaît pas de relâche, répétant avec lui ce qui n’a jamais eu lieu. Mais il y a davantage, une inquiétude sous-jacente, au-delà de tout apaisement possible. Il ne surveille pas son enfant, il le veille. Il se souvient des nuits entières où il a pu le tenir serrer contre lui, comme s’il devait le sauver, ou le faire naître ou renaître. Les pans à peu près solides de la construction s’arrêtent là, aux frontières de l’amour et de la mort. Ce qui n’empêche pas d’épiloguer, imaginer par exemple un enfant mort dans les générations précédentes même si Giovanni n’en fait pas état.

Une douleur qui se tait n’en est que plus funeste… À l’ombre de ce silence, la douleur de l’enfant mort emporte la palme. L’ombre est parfois lointaine,
d’origine inconnue, il faut remonter aux parents, aux grands-parents… ombre portée de génération en génération par la dépressivité, électivement en ligne maternelle, mais sans exclusive. Quand elle ne se laisse pas seulement deviner, sans que les archives en soient jamais retrouvées. Le plus souvent l’enfant mort « erre sans sépulture » (Fédida), échappe à la souffrance du deuil et au travail de détachement qui le constitue. Douleur muette… La chose nous ramène à Maeva. Que la douleur reste enkystée ne signifie cependant pas qu’elle demeure sans représentation. J’avais accroché en face du divan et du fauteuil une reproduction de Hans Hartung, vaste tâche bleue, version aussi abstraite que possible d’une marine. Quelques années plus tard, n’y tenant plus, cessant de flotter au risque de me noyer, je lui substituais une reproduction de Nicolas de Staël, tout aussi abstraite, mais nettement plus différenciée par la composition des couleurs vives. Maeva signifia que ce changement lui était pénible, mais aujourd’hui supportable - c’est aussi un moment de la cure où les couleurs de ses vêtements avaient relégué dans le placard le noir et le gris. « Par contre, je n’aurais jamais pu m’allonger sur ce divan si vous aviez mis au mur une nature morte. » 
Pr Jacques André
Professeur à l’Université Paris Diderot, Centre d’Etudes en Psychopathologie et Psychanalyse (CEPP), psychanalyste APF

Notes
1- L’amour des commencements, Folio, Gallimard, 1986, p.195.
2- Perdre de vue, Connaissance de l’inconscient, Gallimard, 1988, p.193.
3- Racine, Andromaque.
4- OCF XVII, p.285.
5- S.Freud, Lettres à Wilhelm Fliess, 1887-1904, PUF, 2006, p.628 sq.
6- OCF XVI, p.270.