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Trajectoires de la douleur
Agrandir le texte Réduire le texte Carnet/Psy N°177 - Page 41-45 Auteur(s) :
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Le thème de ce colloque – vaste programme contenu en deux mots - m’a plongée tout un temps dans la perplexité quant à l’angle sous lequel je souhaitais le traiter : la dimension vague de mon titre, donné en ce temps d’indécision, le révèle. Trajectoires, certes, mais d’où à où ? Comme l’écrit, dans une de ses lettres, Madame de Staël, « il y a toujours des découvertes à faire dans le pays de la douleur » (1766-1817). J’ai oscillé d’un point à l’autre, reliant toujours affect et représentation, mais changeant de vertex : parlerais-je de la douleur de penser ou de la pensée de la douleur ? Penser la douleur : c’est, tout d’abord, sous cet angle que j’aurais voulu traiter ce thème : comment pense-t-on la douleur ? A quoi sert d’y penser ? Cette pensée implique-t-elle – cela semble évident dans l’association des termes – une liaison entre affect et représentation, donc un niveau d’élaboration psychique susceptible de rendre supportable certaines douleurs ? J’ai été cependant conduite très vite dans la voie contraire.

L’expérience de la douleur physique, celle dont traite souvent S. Freud, confronte ceux qui la connaissent, du moins au-delà d’une certaine intensité, à la mise hors jeu de la pensée : la douleur est là, taraudante, occupant toute la place, mobilisant la libido qu’elle retire aux objets sans pour autant l’ouvrir sur le traitement psychique : l’âme qui «se resserre au trou étroit de la molaire» (Freud, 1914) n’est pas une âme disponible. Tout au contraire, la douleur intense empêche de penser, et cet empêchement lui-même devient cause de douleur – ajoutant la douleur d’une perte narcissique à celle qui vrille le corps. Dans Au delà du principe de plaisir (1920), Freud fait remarquer que les violentes actions de décharge qu’entraîne la douleur « se déroulent de façon réflexe, c’est à dire qu’elles se produisent sans médiation de l’appareil animique » (p. 302) – donc sans pensée. Reprenant, dans ce texte, la théorie quantitative de la douleur, qu’il met en parallèle avec ce qui se joue dans le traumatisme, il évoque, pour la douleur physique, un déplaisir lié à une effraction du pare-excitation sur une étendue limitée. La suite décrit la manière dont l’énergie d’investissement est alors rappelée, « venant de toute part, pour créer dans le voisinage du point d’effraction des investissements énergétiques d’une intensité correspondante. Il s’établit un contre-investissement considérable au profit duquel tous les autres systèmes psychiques s’appauvrissent, ce qui entraîne une paralysie ou une diminution étendue du reste de l’activité psychique » (ibid.)

Ce contre-investissement considérable, cet appauvrissement,  quelle forme prennent-ils dans la douleur psychique – celle qui, exprimée ou non, conduit les patients à consulter ? Cette douleur qui accompagne l’expérience de la perte, deuil ou rupture, quelles voies suit-elle, sert-elle de substrat à la sublimation, ordinaire ou artistique, alimente-t-elle l’œuvre d’art et comment ? Là encore, c’est vers le défaut de lien entre représentation et affect, vers les expériences de vide que mes associations se sont orientées, à partir de souvenirs de cures – avec, illustration supplémentaire, le souvenir de certaines œuvres d’art : celles de Beckett et de Bacon, celles d’Henriette Bloch, tâches d’encre ou tissages. Une phrase de Didier Anzieu, dans Les antinomies du narcissisme dans la création littéraire fait écho à l’écrit de Winnicott, La crainte de l’effondrement : elle me conduit, par son énigme même, aux interrogations soulevées par la question de la douleur. Que dit Anzieu ? Tout d’abord ceci : « La création (…) met en œuvre, en les mettant dans une œuvre, tantôt les motions pulsionnelles, les émois, les sensations demeurées inélaborées en lui parce que le sujet était trop jeune ou trop perturbé quand elles se sont produites (c’est-à-dire qu’il n’était pas en état d’être un sujet), tantôt les gestes, les mots, les sensations qui ont affecté autrefois quelqu’un d’autre, aujourd’hui mort ou éloigné, pour qui il a été important ou qui compte toujours pour lui, et qu’il a enterré vivant, dans cette crypte psychique secrète où quelque chose de ce que le disparu est supposé avoir ressenti dans certaines circonstances continue d’être présent au sujet, et actif à son insu, à la manière d’un membre "fantôme"» (1980, p. 123). Et un peu plus loin, à propos des  productions créatrices exceptionnelles : « Une expérience est advenue, qui n’a pas été enregistrée ni même éprouvée comme telle car (….) si elle est advenue directement à l’intéressé, celui ci n’existait pas comme sujet apte à l’éprouver, soit que, trop jeune, il ne s’était pas encore constitué en sujet, soit que l’expérience fut un choc si inattendu, si perturbant, si brutal qu’il n’y eut plus en face d’elle un sujet capable de la ressentir » (ibid, p. 124).

Cette perspective, qui peut sembler paradoxale, met donc au cœur de créations hors du commun non pas le travail d’élaboration psychique mais un reste inélaboré, pas même enregistré ni éprouvé – laissant l’affect hors circuit tout comme la représentation. Qu’en est-il dans la clinique ? Chez certains patients, l’évitement de penser, et l’effacement du ressenti donnent un curieux effet de désaffectation qui surprend, met mal à l’aise, pousse l’analyste à prendre sur lui, en lui, l’affect non exprimé et même non trouvé/retrouvé, le conduisant ainsi à en suivre la trace en creux et les effets dévastateurs de ce creux.  A penser à partir de cet affect absent, à suivre le fil associatif qui relierait cette absence à une représentation, une scène – à voir, tout au moins, si elle a pu s’inscrire, à moins qu’elle n’ait été «ni enregistrée ni même éprouvée comme telle». Car, il est vrai, ce n’est pas la douleur que l’on pense :  ce que l’on pense, c’est la perte et c’est cette pensée, taraudante, envahissante, comme en rend compte le cahier de Duras plus tard intitulé La Douleur. Pensée  qui, pour certains, semble susceptible d’entraîner, si elle devenait consciente, une douleur telle qu’ils s’en détournent radicalement. Si radicalement qu’ils ne gardent trace ni de la perte ni de la douleur : ne subsiste que le contre-investissement qui met, par sa massivité même, l’analyste sur la trace de cette horreur sans nom, cet impensable.
Marine prend rendez-vous au décours d’une rupture amoureuse dont les effets la déconcertent : rupture voulue par elle selon des modalités qui se répètent dans sa vie : rencontres passionnelles, engagement fougueux, relation vécue sans vie commune, place de Marine dans une configuration amoureuse triangulaire dans laquelle elle est censée occuper la place privilégiée, du moins jusqu’à ce qu’elle ne supporte plus l’existence de l’autre. Elle a – à une exception près - toujours su décider du temps de la rupture, en codifier le rituel et ses contours – rester en lien, ne pas perdre tout à fait l’autre. Maîtriser ce qui, dès lors, ne lui apparaissait pas comme une perte.

Aujourd’hui, et depuis quelque temps, elle est non pas triste, pas dans la douleur, mais comme dépossédée de quelque chose – c’est du moins ce que je ressens à l’entendre, tandis qu’elle me présente vaillamment la situation et son histoire, assise de biais dans le fauteuil, nette et droite, portant courageusement la tête haute. Tout son récit (il lui est alors difficile d’associer librement) tente d’organiser le contrôle : celui du passé, qu’elle veut dérouler logiquement et selon une temporalité sans faille ; celui du présent, qu’elle ponctue de « Je dois ; il faut que », injonctions à se reprendre, à ne plus se laisser envahir par le trouble, par la fatigue, par l’angoisse concernant son énergie et son efficacité au travail. Plusieurs séances se passeront avant que je ne lui souligne qu’elle exige beaucoup d’elle-même : et pourquoi tant ? Elle a, dit-elle alors, en ce moment, si peur de ne pas bien faire ce qu’elle a à faire. Elle sait, on le lui a toujours fait savoir, qu’elle occupe fort bien son poste dans une entreprise privée de haut niveau, ses fonctions, que l’on peut lui faire confiance, mais en ce  moment, envahie par le tourment, elle doute d’elle-même et ce doute la fragilise terriblement. Marine ne veut pas qu’on doute d’elle ; elle ne veut pas non plus qu’on la plaigne : et sa manière de se  raconter en rend compte. Mais, plus encore, on pourrait parler d’absence d’empathie d’elle à elle-même lorsqu’il s’agit d’évoquer les épisodes les plus bouleversants de l’enfance et du passé récent. Depuis longtemps, semble-t-il, elle doit prendre sur soi, il lui faut avancer quoi qu’il arrive, ce qu’elle fait en s’affirmant que tout va bien.

Que dit l’histoire qu’elle raconte, qu’elle expose même, plutôt aisément ? Que l’enfance fut heureuse, très heureuse, auprès de parents qui s’aimaient et l’aimaient. Qu’intervint, après quelques années, une rupture dans ce bonheur : la mort d’un frère cadet qui laissa la mère dans un état de dépression profonde. Marine ne souffrit pas, dit-elle, de cette perte : elle avait sa mère, elle devait s’en occuper : elle était si proche d’elle, elles se comprenaient si bien que le père était mis en tiers, en satellite. Et la vie continua ainsi. Jusqu’à ce que la mère tombât malade - rongée par le chagrin, dit-elle, et en mourût. Dans cette histoire d’amour «sans faille», la maladie seule introduit l’abandon de part et d’autre ; la place de l’enfant mort, son investissement par la mère, est tout à la fois admis et nié, tout comme les sentiments de la sœur survivante. La mère aimante ne parvient plus à tenir son rôle et, surtout, à rester vivante ; la fille     devient incapable de s’approcher d’elle, jusqu’à sa mort.
Certains affects sont présents, occupant toute la place : l’amour pour la mère, l’amour de la mère. Mais de douleur, point ; de colère, de culpabilité non plus. Un trouble, un flottement très grand, une perte de contrôle sur soi qui retentissent sur l’adaptation scolaire et qui entraînent une angoisse dont je retrouve, dans le vécu actuel, la reviviscence. Mais pas la douleur de la perte, pas la rancœur de l’abandon : reste alors l’investissement très fort de sa place auprès du père, reconnu alors comme nouvel objet d’amour et de soutien, et la revendication d’une autonomie qui écarte le reste de la famille. Avant tout : le contrôle de la situation. Tenir, travailler, décider du temps de la séparation avec le père. Elle avance dans la vie et tout va bien pour elle, dit- elle : un travail qu’elle aime, des amis, des intérêts  divers ; au plan sentimental : rencontres, ruptures, nouvelles rencontres, jusqu’à aujourd’hui où elle perd pied. Ce qui la ronge, qui l’obsède dans la situation actuelle, car ce sont les pensées qui l’envahissent, non les affects : cet homme qu’elle quitte, car elle le trouve trop léger, ne ressent pas de douleur devant cette rupture : il s’en tire trop bien, dit-elle, et c’est   injuste. Elle l’observe attentivement, le surveille, inconsciente de l’effet de miroir qui se joue dans le repérage, chez lui, de l’absence de douleur apparente. Une rage immense la saisit, inconnue d’elle-même, masquée par la rationalisation envahissante.

Injuste : un terme enfantin qui contraste avec le souci de contrôle, avec la nécessité d’être, en tout, fiable et performante. Un terme qui éveille la compassion pour l’enfant abandonnée, qui dénie la détresse et s’arc-boute sur le refus : refus de s’approcher de la mère malade, refus d’être aidée par qui que ce soit. Refus d’admettre la douleur. Dans le déroulé du récit, au fil de l’évocation de la vie, un événement notable sur lequel ce terme – injuste – me conduit à revenir. Peu de temps avant l’engagement dans le lien actuel, Marine avait connu quelques années de bonheur avec un homme différent de ceux qui ont précédé et de celui qui a suivi. Un homme sans autre femme, un homme avec qui la sécurité d’aimer avait pu être ressentie, à l’image de ce qui semble s’être joué dans le couple parental. Une nuit, sans aucun signe avant-coureur, il mourut. Elle s’est, dit-elle, bien remise de cette perte, elle pense « avoir fait son deuil », avoir très bien géré - tandis qu’à écouter son récit, l’horreur de cette mort soudaine me laisse sidérée, plongée dans le malaise. Et il me semble porter seule, face à elle qui s’en détourne, la tristesse profonde, abyssale, de cette répétition : le petit frère, la mère, l’amant aimé.

Très rapidement, elle paraît ensuite s’engouffrer littéralement dans la relation qu’elle interrompt aujourd’hui et dont la rupture lui fait vivre, tout à coup, non pas la tristesse mais la perte angoissante de la maîtrise de soi, la crainte de s’effondrer professionnellement, ce qui la torture. Comment comprendre ce qui se joue aujourd’hui si ce n’est en revenant sur les premières pertes : celle du frère qui, selon elle, n’a donné lieu à aucun sentiment de tristesse pas plus – si l’on s’en tient à son récit –qu’au sentiment de triomphe mêlé de culpabilité pour avoir supplanté un rival ; celle de la mère, vécue dans le retrait, le repli, l’incapacité à faire face à l’abandon maternel : abandon sur tous les fronts : par la dépression, suivie de la maladie, par l’impossibilité pour la mère d’aider sa petite fille dans son mouvement de retrait. La perte du compagnon, renouvellant la brutalité traumatique de la mort du frère, et mobilisant un mouvement de déni maniaque. La douleur : elle semble l’avoir toujours radicalement évitée, réprimée, prise dans ce que Winnicott décrit dans La crainte de l’effondrement (1974) : crainte d’un effondrement déjà éprouvé mais qui n’a pu être ressenti comme tel du fait de l’immaturité du moi – ou de son impréparation face à la brutalité de l’événement.

Au fil des séances, voilà qu’apparaissent des reproches très projectifs, adressés à cet homme qui n’est pas suffisamment blessé : elle le guette, interprète son comportement, ses attitudes, le harcèle, persuadée de son bon droit, de la justice de sa cause. Je souligne alors sa colère, la mettant en lien avec les abandons antérieurs : le compagnon perdu, la mère déprimée puis malade, qu’il était impensable d’attaquer rageusement comme elle le fait aujourd’hui pour cet homme décevant qu’ELLE quitte – mais qui s’en remet.

La suite nous a permis d’aborder peu à peu, à partir d’une détresse vécue sur le mode narcissique (l’angoisse de perdre le contrôle de ses facultés intellectuelles, de s’effondrer) la détresse liée à la perte de contact avec la mère, sous l’impact de la mort du  petit frère et que toute l’organisation psychique visait à effacer, à négativer. Mais sous cette organisation active, vivante, mobilisée créativement pour tenir coûte que coûte et ayant, en effet, un éventail de ressources sublimatoires fort étendu (intérêt pour le travail, pour les amis, pour la culture – musique, théâtre, poésie - , pour le sport outre l’investissement des relations amoureuses passionnées), dans cette vie qui se voudrait conquérante et surtout décisionnaire, luttant pied à pied contre les situations de passivation, un comportement secrètement masochiste semble, lui aussi, en lien avec cette douleur primaire. Jean-Bertrand Pontalis rappelle, reprenant Laplanche, ce que nous fait découvrir la cure du plaisir caché dans la souffrance : « Le mouvement de la cure fait découvrir par quels détours la souffrance est produite, induite, inconsciemment recherchée par le sujet lui-même afin d’obtenir une prime de plaisir en un autre lieu intrapsychique. La seconde topique en particulier autorise en ce sens une série d’échanges complexes dont le plus simple s’énonce ainsi : plaisir pour un système (le surmoi par exemple), déplaisir pour un autre (le moi, par exemple) » (1977, p. 259). Masud Khan, dans l’article Du masochisme à la douleur psychique d’où j’ai extrait la citation accompagnant mon titre (« Ils ont pétrifié ma vie mentale en voulant m’éviter la souffrance »), conclut : « C’est ainsi que j’ai appris que dans tout fantasme ou pratique masochiste, il y a toujours un noyau de douleur psychique qui a été vécu et perdu» (1979, p. 269). Ce noyau de douleur psychique vécu et perdu, qui fait écho à la crypte évoquée par Anzieu pour la création, crypte dont j’ai retrouvé l’évocation fort troublante dans l’ouvrage de Maurice Corcos consacré à  Georges Perec, Penser la mélancolie (2005), ce noyau enkysté et non accessible à Marine, n’est-il pas, chez elle aussi, à l’origine de conduites qui, en apparence tournées vers le plaisir et l’évitement de la douleur, aboutissent à des situations profondément douloureuses – mais dont elle ignore la puissance affective, dans l’illusion de les maîtriser toujours ?

Elle a en effet, de relation en relation, cherché/trouvé des hommes qui ne pouvaient lui donner la présence, l’attachement, la fiabilité susceptibles de la rassurer et d’apaiser sa crainte de la dépendance et de la perte et s’est, ce fait, volontairement privée de l’accès à la maternité, elle qui dit par ailleurs – sans affect apparent - combien elle aurait été faite pour être mère. Elle s’est, dans ces relations, confrontée répétitivement à la présence d’un tiers, l’autre femme – dont elle a cru superbement ignorer l’importance, jusqu’au moment où le déni ne tenant plus, elle s’imposait l’épreuve de la rupture ; enfin, elle a transposé dans son travail une exigence de perfection qui la soutient souvent mais contribue à la tarauder parfois impitoyablement. La tarauder au point qu’il lui arrive, actuellement, d’être sur le point de se mettre en danger de perdre ce travail qui lui tient tant à cœur.

Dans Le problème économique du masochisme, Freud évoque le fait que la souffrance satisfait un sentiment de culpabilité inconscient et les exigences du Surmoi : « pour provoquer la punition par cette dernière représentation parentale [la grande puissance parentale du Destin], le masochiste doit nécessairement faire ce qui est inapproprié, travailler contre son propre avantage, détruire les perspectives qui s’ouvrent à lui dans son monde réel…» (1924, p. 22). Dans ce texte, il souligne peu avant le fait que conscience morale et morale sont nées de la désexualisation du complexe d’Œdipe et que, « par le masochisme moral, la morale est de nouveau sexualisée, le complexe d’Œdipe est revivifié, une voie de régression de la morale au complexe d’Œdipe est frayée » (ibid., p. 21). Suivant ce fil, on peut s’interroger, dans le cas de Marine, sur l’impact bouleversant, quant aux aménagements des positions œdipiennes de la latence et de la pré-adolescence, de la mort du petit frère qui a conduit l’enfant à vouer à la mère un amour sans faille, ne laissant pas de place consciente au père, après quoi la mort de la mère a ouvert sur un rapproché œdipien culpabilisant. S’articulent donc ici l’incapacité d’intégration de l’expérience douloureuse, avec les effets que ce blanc entraîne dans la psyché, tout comme il a partiellement figé l’élaboration de la problématique œdipienne sous les deux versants, de l’amour et de la haine, et la culpabilité inconsciente qui trouve, dans les conduites masochistes, matière à se satisfaire par une souffrance qui reste néanmoins privée de son lien avec son véritable objet. N’ayant pas trouvé, comme certains artistes, la voie de la création, c’est dans une créativité liée à la vie même que Marine a tenté de lier néanmoins les mouvements de vie aux mouvements autodestructeurs. Jusqu’au point actuel où, sous l’effet de la répétition, l’organisation coûteuse perd de son équilibre. Revenant sur ce titre, Trajectoires de la douleur, je soulignerai combien ces trajectoires sont complexes, diverses, inattendues et peuvent ouvrir sur la destruction de soi, quelle que soit la forme que prend celle-ci, tout comme (et parfois en même temps que) sur la création. En témoignent  deux exemples tout à la fois cliniques et littéraires - dont la clinique est évoquée par leur auteur : tout d’abord, celui de Fritz Zorn, auteur d’un livre unique, Mars, tissé dans la mort même de son auteur, mort d’un cancer avant la publication de son ouvrage. Celui-ci, évoquant une enfance enfermée dans la gangue bien pensante et neutralisant tout affect de son environnement, y écrit « Toute la souffrance accumulée, que j’avais ravalée durant des années, tout à coup ne se laissait plus comprimer au-dedans de moi : la pression excessive la fit exploser et cette explosion détruisit le corps » (1980, p. 153).

Quant à William Styron, il évoque dans Face aux ténèbres, sous-titré Chronique d’une folie, la dépression profonde qui l’a tout un temps tenu hors de la vie, envahi par la douleur et la tentation suicidaire. A la fin de cet ouvrage qui lui sert à réfléchir sur les causes de ce qu’il a vécu et surmonté, il écrit : «Je suis convaincu qu’un facteur [plus signifiant encore (que la dépression de son propre père et l’aspect génétique que cela implique)] fut la mort de ma mère alors que j’avais treize ans, ce type de catastrophe et de deuil précoce (…) [est] capable parfois de provoquer des dégâts émotionnels virtuellement irréparables. Le danger est particulièrement évident si les jeunes êtres sont affectés par un phénomène que l’on a qualifié de "deuil avorté" – ont en réalité été incapables de procéder à la catharsis du chagrin, et portent donc enfoui en eux, au fil des années, un intolérable fardeau dont la colère et le remords, pas seulement le chagrin refoulé, sont des composantes, et deviennent des semences potentielles d’autodestruction » (1990, p. 120-121).

Références bibliographiques
Anzieu  D., 1980, Les antinomies du narcissisme dans la création littéraire, in Guillaumin J. (dir) Corps
création, Lyon, PUL.
Anzieu D., Monjauze M., 1993/2004, Francis Bacon ou le portrait de l’homme désespécé, Paris,
Seuil/Archimbaud.
Corcos M., 2005, Penser la mélancolie, Paris, Albin Michel.
Freud S., 1914, Pour introduire le narcissisme, Œuvres complètes, XII, Paris, PUF, 214-245.
Freud S., 1920, Au-delà du principe de plaisir, Œuvres complètes, XV, Paris, PUF, 273-338.
Freud S., 1924, Le problème économique du masochisme, Œuvres complètes, XVII, Paris, PUF, 10-23.
Staël G. de, 1766-1817, Lettre à Claude Hochet.
Styron W., 1990, Face aux ténèbres. Chronique d’une folie, Paris, Gallimard.
Winnicott D. W., 1974/1975, "La crainte de l’effondrement", Nouvelle Revue de Psychanalyse, 1975, 11, 35-44.
Zorn F., 1980, Mars, Paris, Gallimard.