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Le corps de l’enfant psychotique : un lieu à habiter
Agrandir le texte Réduire le texte Carnet/Psy N°183 - Page 26-28 Auteur(s) : Jérôme Boutinaud
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Les propos tenus dans ces colonnes vont nous amener à nous focaliser sur un champ clinique particulier du domaine de l’enfance et concernera un registre psychopathologique certes singulier mais toutefois régulièrement rencontré par les cliniciens. Il m’est apparu important, qu’à côté de l’actuelle et très nécessaire évocation de l’autisme comme pathologie complexe soulignant la question des rapports délicats existant entre corps et psychisme, une autre figure clinique des troubles psychiques sévères de l’enfance puisse être abordée et discutée ici.
Comme on pourra le constater, j’ai choisi ici de reprendre le dénominatif de « psychose infantile », choix qui pourrait en soi être discutable dans un contexte où cette notion est en passe de tomber en désuétude. Une certaine confusion règne actuellement autour de la référence aux TED, aux MCDD, aux dysharmonies évolutives graves, notions certes contemporaines et recoupant plus ou moins partiellement ce que la psychose infantile recouvre. Les  débats actuels génèrent en tout cas des télescopages déroutants entre d’une part, la référence à plusieurs travaux plus anciens (issus notamment de la pédopsychiatrie française) et d’autre part, le souhait plus ou moins affirmé, voire avoué d’abandonner un terme parfois perçu comme péjoratif ou stigmatisant. Le maniement du terme de psychose infantile, pour peu que l’on s’autorise à l’utiliser encore, implique donc une approche clinique et psychopathologique approfondie et assurée sur de solides références, afin notamment de ne pas confondre cette entité ni avec l’autisme ni avec les pathologies limites de l’enfance, comme elle l’est parfois trop souvent. Sa spécificité doit donc être soulignée afin d’éviter qu’elle ne se retrouve assimilée à un trouble envahissant du développement non spécifié, à un retard ou une dysharmonie mal délimitée, tout aussi grave qu’elle soit. Elle ne peut non plus, à mon sens, s’assimiler à la juxtaposition aveugle de plusieurs troubles psychomoteurs, cognitifs ou psychoaffectifs, réunis dans un tableau clinique où la référence à une quelconque comorbidité ne peut suffire à envisager ces phénomènes psychopathologiques dans leur pleine complexité.

L’extrême hétérogénéité du tableau clinique (qui, rappelons-le, touche des sphères du développement variées, sous des formes polymorphes plus ou moins sévères et plus ou moins plastiques) rend, comme nous le savons, cette entité particulièrement résistante aux tentatives de classification fonctionnant sur des données sémiologiques, ce qui explique peut-être d’ailleurs sa disparition dans le DSM et explique la particularité de son statut au niveau du champ de la recherche scientifique.

Comprendre la psychose invite dès alors de façon impérieuse (et bien au-delà de la description de symptômes) à s’intéresser à la vie psychique de l’enfant. Par delà les possibles troubles instrumentaux qu’il présente, c’est grâce à l’accès à ses fantasmes, angoisses, mécanismes de défense et modalités de relation objectale que nous pouvons identifier cette problématique.

Dans le cadre de cette réflexion, la place donnée au   corps revêt alors une importance capitale. Je n’entends pas ici qu’un corps renvoyant aux dimensions instrumentales et praxiques (plus habituellement rattachées à la notion de schéma corporel, au sens où l’entendait Ajuriaguerra) et qui peuvent d’ailleurs être soit relativement préservées ou sévèrement touchées dans la psychose, mais surtout un corps source d’éprouvés énigmatiques et inquiétants, possiblement associés à des représentations anxiogènes. C’est donc bien au domaine de l’image du corps auquel je fais référence ici (voir notamment les travaux de F. Dolto et plus récemment d’E. Pireyre) et donc à l’ensemble des représentations inconscientes le prenant pour objet, éminemment subjectives dans leur essence et toujours liées à l’histoire du sujet.

J’envisagerai donc ici dans la suite de mon propos la présence de troubles de l’image du corps, leur compréhension constituant un axe d’analyse fondamental des enjeux psychopathologiques liés à la psychose infantile. Si l’on reprend l’idée que nous proposait Winnicott autour de cette nécessité impérieuse que rencontre le bébé d’installer sa psyché dans le soma, nous pourrions ici dire que l’enfant psychotique se trouve toujours en prise avec ce processus et que son corps reste un lieu à habiter. Cela ne signifie en rien que ce dernier soit désinvesti mais bien que cette investissement se fait sur un mode partiel, archaïque, anarchique, laissant surtout l’enfant en proie à des terreurs et des éprouvés indicibles que Winnicott  appelait agonies primitives.

Notons que ce défaut fondamental de la constitution de l’image du corps peut de plus (bien que cela ne soit pas systématique) produire dans son sillage des effets de désorganisation sur les compétences instrumentales de l’enfant, au sein d’une dynamique où les failles liées à ces deux domaines peuvent même s’alimenter réciproquement dans une spirale mortifère. Arriver à spécifier ces troubles de l’image du corps et à les repérer appelle ici à une démarche exploratoire approfondie et prolongée, parfois déterminante pour justement déceler l’empreinte de la psychose. Ce sont souvent les activités spontanées de l’enfant (jeux moteurs, dessins, mises en scènes symboliques avec des jouets, constructions diverses dont celles en pâte à modeler…) ou bien les invitations faites par le clinicien à investir ces domaines en séance qui peuvent les mettre en évidence. L’enfant psychotique peut aussi plus ou moins spontanément parler de ces représentations. Des épreuves projectives, des tests spécifiques (comme celui d’O. Moyano) ou encore les éléments issus du bilan psychomoteur arrivent aussi à souligner leur présence.

Ces troubles de l’image du corps, fruit des difficultés à pouvoir se construire des représentations stables, solides, fantasmatiquement investies et nuancées, ouvrent la porte à plusieurs types de manifestations cliniques :
• Notons tout d’abord que certains signes comportementaux, touchant la motricité de l’enfant, peuvent nous mettre sur leur piste. Bien que ne présentant pas systématiquement de troubles instrumentaux avérés, on repèrera certaines caractéristiques particulières, donnant parfois une coloration étrange aux mouvements de l’enfant ainsi qu’une note de maniérisme et de bizarrerie. Il est alors possible d’observer des variations importantes de la régulation-tonico émotionnelle (oscillant entre raideur extrême et fonte musculaire brutale), des manifestations comportementales variables situées entre inhibition radicale  et instabilité explosive, des expressions brutales d’excitation (engendrant pas exemple des courses sans fin, des sauts et des bonds impromptus sur place, des battements des mains voire des bras, des courbettes immotivées). Le ton de la voix, le regard, la mimique peuvent aussi se teinter d’une forme de discordance voire d’abrasement émotionnel. Le rapport au reflet dans le miroir peut s’avérer aussi très problématique (non reconnaissance de la dimension spéculaire, l’image pouvant même parfois être envisagée comme un double menaçant). Tous ces signes cliniques s’avèrent souvent variables dans leur intensité et leur rythme d’apparition mais sont régulièrement majorés par l’excitation et l’angoisse.

• Ensuite, les éprouvés subjectifs discordants de l’enfant peuvent parfois eux-aussi être clairement nommés dans le discours de ce dernier. Il peut alors évoquer les ressentis paradoxaux qui le traversent, comme Alexis, 8 ans, qui, alors que je l’accompagne en séance, s’arrête brutalement dans le couloir avec un faciès figé et anxieux en me disant qu’il a l’impression de marcher à côté de son corps.. Des images associées à des vécus de morcellement, de dépersonnalisation, de dysmorphophobie sont susceptibles d’émerger dans la discussion. Nous reviendrons plus loin sur ces thématiques.

• Enfin, les productions des enfants (jeux, dessins, constructions diverses) restent le terrain privilégié sur lequel s’effectue le repérage de ces troubles. Les dessins comme les créations en pâte à modeler mettent très souvent en évidence l’absence de figures humaines, à moins que celles-ci ne se déploient dans des incarnations très décalées (super-héros, personnages de dessins animés…). Ce sont souvent les animaux, les monstres, les extra-terrestres qui viennent alors servir de support pour évoquer la question du corps, avec régulièrement des transformations sans fin touchant le même personnage (telles qu’on peut les retrouver dans les cycles des transformation décrits dans certains récits mythologiques, notamment celtiques). Ces évocations s’inscrivent dans une forme de répétition où l’enfant semble condamné à déployer ses productions sans parfois pouvoir s’arrêter : ainsi Matthieu, jeune garçon de 8 ans, qui enchaîne dans la séance des dessins où s’entassent dinosaures, créatures fabuleuses et inquiétantes sans que le moindre scénario ne vienne organiser ce flot.

La représentation des liens objectaux qui peuvent y figurer (à moins que les personnages y soient très isolés) renvoie souvent à des scénarios autour de thématiques de fusion, d’arrachement, de pénétration intrusive ou de vidage. Thomas, petit garçon de 5 ans, nous demande régulièrement en séance de construire un bonhomme de pâte à modeler tandis qu’il élabore lui-même des figures informes en guise de personnage. Lorsque nous mettons en scène leur rencontre, et de façon quasi systématique, la figure créée par Thomas vient alors fusionner avec mon personnage, le tout sous la forme d’une boule informe de pâte à modeler où l’humain vient finalement par disparaître. L’enfant montre alors durant ce jeu une forme d’excitation importante caractérisée par une agitation, un sourire discordant et un ton de voix anormalement perché. Au-delà de ces signes cliniques non exhaustifs, il est ici important de relever les grandes thématiques qui en constituent les fondements :

L’image du corps dessine a minima une différenciation entre le dedans et le dehors, première ébauche d’un Moi Peau (Anzieu) ou d’une enveloppe psychique (Houzel), ce qui ne nous semble pas toujours être le cas dans l’autisme. Cette césure permet à l’enfant de se sentir séparé du monde extérieur et de l’autre mais sur des modalités anarchiques. Une forme de fragilité et de labilité concerne donc ce sentiment d’enveloppe, perçue comme risquant de s’évaporer, d’exploser, de s’émietter, de tomber en lambeaux, de gonfler ou rétrécir. Elle peut aussi être envisagée comme poreuse ou trouée, avec des risques de vidage ou alors d’être pénétrée par des objets extérieurs menaçants. Les orifices ou sphincters y sont perçus comme des béances incontrôlables ou des déchirures, sans possibilité de contrôle sur ce qui y circule. Ce sont les qualités subjectives de cette enveloppe qui produisent alors un effet sur la relation à l’autre, ouvrant soit sur des fantasmes de fusion terrorisante ou bien sur la nécessité de maintenir une distance protectrice au risque d’une coupure du lien.

A cette dynamique s’ajoute la présence d’idées délirantes traduisant des tentatives de mises en sens concernant les éprouvés corporels énigmatiques. L’image du corps devient dès lors l’objet de constructions labiles, polymorphes ou bien alors terriblement figées, empruntant à des registres de représentations rarement situées dans le registre de l’humain mais plutôt du côté de l’animal, du monstrueux, du végétal, du minéral et très souvent du mécanique, voire pire, de l’inanimé. Ces éléments de compréhension, décrits par E. Allouch, se rapprochent aussi des conceptions de Bion autour des objets bizarres, le corps pouvant facilement incarner l’un d’eux d’une manière privilégiée. La dimension potentiellement protectrice de ces constructions ne doit cependant pas faire oublier les faillites d’intégration de l’image du corps qu’elle tente de colmater avec plus ou moins de succès. Notons aussi que les connaissances que ces enfants peuvent acquérir sur le plan cognitif concernant le fonctionnement du corps peuvent tout à la fois, selon les situations, tempérer leur angoisse ou bien l’alimenter.

L’ensemble de la problématique que j’ai tenté de résumer ici de façon très ramassée invite en tout cas à prendre en compte la présence des troubles de l’image du corps dans la psychose infantile tant en s’appuyant sur le repérage clinique et psychopathologique qu’ils autorisent que pour servir de potentiel fil rouge aux approches thérapeutiques pensées pour ces enfants. Ces dernières peuvent s’appuyer sur des modalités d’intervention interprétatives témoignant d’un effort pour nommer ces éprouvés, angoisses et thématiques délirantes mais aussi sur toutes les médiations mettant le corps sur le devant de la scène, s’essayant alors à aider l’enfant à appréhender et investir son corps autrement et, peut-être à pleinement l’habiter…

Jérôme Boutinaud
Psychomotricien, psychologue clinicien, Maître de conférences en psychologie clinique (Institut de Psychologie-Université Paris V René Descartes), membre titulaire du laboratoire PCPP (EA 4056).

Bibliographie

Allouch E. (1999), Au seuil du figurable, Paris, Puf.
Anzieu D. (1995), Le Moi Peau, Paris, Dunod.
Bion W.R. (1967), Réflexion faite, Paris, Puf, (1983).
Boutinaud J. (2009), Psychomotricité, psychoses et autismes infantiles, Paris, In Press.
Dolto F. (1984), L’image inconsciente du corps, Paris, Seuil.
Houzel D. (2005), Le concept d’enveloppe psychique, Paris,In Press.
Moyano O. (2011), « Un test d’image : l’entretien sur les représentations corporelles », Thérapie psychomotrice, 166, p 132-143.
Pireyre E. (2011), Clinique de l’image du corps, Paris, Dunod.
Winnicott D.W. (1969), La crainte de l’effondrement, Paris, Gallimard (2000).