La Revue

Survivance de l’objet et syndrome du survivant à la suite du deuil périnatal d’un jumeau
Agrandir le texte Réduire le texte Carnet/Psy N°185 - Page 36-40 Auteur(s) : Stéphanie Staraci
Article gratuit

En préalable à cet article, nous posons qu’avant d’être en deuil d’un jumeau, un couple est engagé dans une grossesse gémellaire et l’attente de jumeaux. Il nous faut d’abord nous référer aux processus intrapsychiques et intersubjectifs de la gémellité dans le temps de la périnatalité pour penser la singularité du deuil périnatal d’un jumeau.     

Penser la gémellité en périnatalité c’est s’intéresser aux représentations parentales prénatales ainsi qu’à la vie fœtale des jumeaux. Dans un travail de recherche (S. Staraci 2013), nous avons pensé ce vécu de la grossesse gémellaire en le conceptualisant comme celui d’une relation d’objet gémellaire qui se déploie au cours de la grossesse. Cette relation s’inscrit dans une mutualité parents-fœtus jumeaux et, mais également, entre les fœtus jumeaux. Du côté des parents, la relation d’objet gémellaire, est « le nid prénatal » (S. Missonnier, 2004) des relations objectales ultérieures, formées par le trio (mère-jumeau-jumeau) et le quartet (parents-jumeaux). La relation d’objet gémellaire se constitue dans l’espace psychique des parents et s’actualise dans une intersubjectivité naissante d’une relation contenant-contenu-contenu. Ce type de relation inaugure une triadification primaire. Par triade, nous entendons la reconnaissance « d’un autre », chez les parents ou chez le fœtus, qui caractérise plusieurs objets et se décline en plusieurs formes. Les travaux de recherches sur les relations fœto-foetales chez les jumeaux (A.Piontelli, 1993) ont montré l’existence de caractéristiques individuelles et relationnelles chez les fœtus jumeaux. Ce modèle relationnel entre les jumeaux s’établit au cours de la grossesse et se retrouve en post-natal, soulignant une continuité trans-natale. Dans une considération de l’épigenèse prénatale, les jumeaux en devenir sont baignés par un environnement qui amène le développement précoce de l’intersubjectivité primaire de « l’autre virtuel » (S. Braten, 1988, 1998). Ainsi, l’intersubjectivité primaire serait au coeur de l’identité conceptionelle gémellaire. Les traces d’une « conscience » de la présence d’un autre, se retrouvent en post natal au regard des éléments fournis par les travaux sur la perte d’un jumeau in utero (B. Bayle, 2013).

La relation d’objet gémellaire rend compte de deux caractéristiques qui peuvent être mises en tension: sur un premier versant, la relation d’objet gémellaire concerne les premiers types de relations d’objet que l’on peut qualifier d’archaïque, faisant référence aux travaux de M. Klein (1946) sur les relations d’objets schizoïdes. Le versant archaïque de la relation d’objet gémellaire s’illustre pleinement à travers l’accueil négatif des jumeaux à certains moments de l’histoire ou dans certaines cultures et de la difficulté à pouvoir les penser comme deux être distincts. Sur un autre versant, la relation d’objet gémellaire amène à considérer l’existence d’une intersubjectivité primaire, présente dès l’anténatal. Cette intersubjectivité conduit à reconnaitre des caractéristiques propres à chacun des fœtus et de l’existence d’une relation entre eux. Il nous semble qu’il existe une fluctuation de ces deux caractéristiques au cours de la grossesse et dans l’établissement des premiers liens.

Singularité de la perte d’un jumeau

Le fœtus-jumeau a partagé l’utérus maternel avec un autre. De cette cohabitation se sont tissés des échanges (sensoriels, proto-affectifs et parfois sanguins), constitués à partir de la relation d’objet gémellaire. Ainsi, le fœtus a pu percevoir durant la grossesse une présence vivante de l’autre qui soudainement s’est arrêtée. La mort ne fait pas disparaître l’autre jumeau, mais il y a l’interruption d’une présence vivante de l’autre. La présence du fœtus-jumeau mort se prolonge et se poursuit, au-delà de la mort. Ce n’est pas la mort qui sépare les jumeaux, mais la naissance. Cet élément est tout à fait essentiel. Mère comme fœtus « supportent » la présence du corps mort de l’autre pour que subsiste la vie. Les mères sont à la fois tombeau et berceau. La singularité de cette expérience est qu’elle est induite, du fait de la gémellité. Elle s’impose à la mère comme au fœtus vivant. Si l’on dit d’un mort qu’il a disparu, le fœtus mort disparaît sans disparaître. Inquiétante étrangeté du fœtus papyracé. En référence au livre de S. Beauchard (à paraître), le terme de jumeau évanescent est ici parlant. Evanescent signifiant ce qui disparaît au fur et à mesure. Au cours de la grossesse, ce fœtus va apparaître-disparaître, demeurant au fil du temps un absent-présent. Dans le temps de la grossesse, le jumeau apparaît progressivement pour son jumeau. Des échanges sensorielles et potentiellement une intersubjectivité primaire se tissent entre eux et avec l’environnement maternel. Ce moment constitue le premier temps, dans lequel des traces sensorielles proto-mnésiques peuvent être conservées. Second temps, l’autre meurt mais ne disparaît pas, ce qui constitue un changement dans la sensorialité du fœtus-jumeau vivant. A partir du concept de Moi-peau (D. Anzieu, 1985), nous faisons l’hypothèse que chez le jumeau, il y a, à ce moment-là, une inscription de traces sensorielles : « la peau est un parchemin originaire qui conserve, à la manière d’un palimpseste, les brouillons raturés, grattés, surchargés, d’une écriture «originaire », préverbale faite de traces cutanées». Troisième temps, à la naissance, en passant d’un environnement aquatique à aérien, le jumeau vivant quitte son jumeau mort. Ces trois temps se situent hors langage, hors représentation. Ce n’est que dans un énième temps d’après-coup, que les traces proto-mnésiques prendront sens, cherchant à symboliser l’existence de cette alternance présence-absence de ce compagnon utérin. Les travaux de J. Woodward (1998), ont souligné que ce sont les sujets qui ont perdu leur jumeau avant 6 mois de vie qui sont le plus en souffrance, car cette perte est en manque d’inscriptions de mots et semble plus difficile à élaborer qu’à un autre âge de la vie. La perte a eu lieu avant l’accès au langage, dans le temps préverbal de l’infans. A cet âge préverbal, le jumeau survivant demeure incapable de parler de ce vécu comme d’un sentiment partageable et conscient. C’est le manque de capacité d’élaboration à ce stade précoce, qui peut par la suite tenter de se faire connaître au sujet et à son environnement.

Pour les parents, la naissance de l’enfant inaugure une période de deuil qui s’étend selon les parents pendant les deux ou trois premières années de l’enfant. Le jumeau perdu ne cesse pas d’être visible, il est convoqué par l’existence de l’autre jumeau. Le jumeau vivant rend visible tout ce qui aurait pu être et n’a pas été. Par sa ressemblance supposée avec son jumeau, il peut conduire les parents à des éprouvés de déréalisation. Dans une perspective inter-générationnelle, il y a une étroite relation entre le vécu de l’enfant et celui des parents. Ainsi, la place qu’occupe le jumeau décédé pour le vivant est fonction des capacités d’élaboration et de métabolisation des parents. Plus l’absence de l’autre est problématique pour l’enfant, plus elle nous informe sur des éléments du deuil non traités chez les parents. Cependant, cette perspective ne saurait être qu’unidirectionnelle. Il est évident que c’est la rencontre entre le vécu de l’enfant et celui des parents qui va venir donner forme à ce qui est. Les traces du vécu fœtal vont devenir objectivables à partir du vécu et du discours parental, mais aussi à partir des phases de développement de l’enfant. L’enfant demande bien souvent à ses parents de faire œuvre de souvenir et de mémoire. Il leur permet, d’élaborer certains aspects du deuil qui n’avaient jusque-là pas été traités. Est-ce alors de la perte de son jumeau dont il doit faire le deuil, ou bien, le travail à l’œuvre n’est-il pas celui de devenir libre de l’histoire du deuil des parents qui peut le museler ? Ce qui est important de souligner, c’est que si le travail d’élaboration autour de la perte d’un jumeau concerne les parents comme l’enfant, la temporalité de son élaboration est différente. Ce n’est qu’au fur et à mesure de son développement que l’enfant va prendre conscience de la perte de son jumeau.

Chaque étape de son développement amène une  signification nouvelle de l’événement. La période œdipienne semble particulièrement féconde pour réactualiser les conflits liés à la perte de cet autre. Le jumeau perdu peut s’inscrire en lieu et place des angoisses de castration de la période œdipienne. La perte de jumeau incarne, par déplacement, les voeux de mort à l’égard du rival œdipien. Elle représente également les attaques fantasmatiques portées à l’égard du contenu du ventre maternel. Le rappel du jumeau mort vise à abolir la rivalité et la destructivité, et paradoxalement, il les incarne. C’est ce que Freud (1919) soulignait en décrivant la figure du double comme à la fois une « assurance contre la destruction du moi » et un « signe avant-coureur de la mort ». R. Menahem (1995) souligne que le double « ne peut être considéré comme un retour du refoulé, mais comme l’irruption d’un impensable, représenté : il y a trois représentations insoutenables : le ventre maternel, la castration et la mort ». Le jumeau perdu condense justement ces trois apories. La recherche de complétude dans le lien à un autre pensé comme pareil, peut révéler le désir du retour au corps maternel. Si l’enfant a besoin de maintenir le jumeau mort, c’est qu’il lui permet de contourner la confrontation d’avec la séparation, l’altérité et la mort.

La problématique du jumeau perdu contient deux éléments importants qui questionnent l’enfant : où vont les morts, d’où viennent les enfants. Les deux questions sont ici jointes et contenues dans la mort d’un jumeau in utero. Ainsi, notre apport sur le vécu du deuil périnatal d’un jumeau par son jumeau s’élabore à partir de la notion de traumatisme en trois temps, telle que la décrite B. Golse (2007). Durant la grossesse, pour les fœtus-jumeaux, il y a une inscription traumatique pré-psychique de trace mnésique sensitivo-sensorielle. Ces traces sont construites à partir de la relation d’objet gémellaire, dont les interactions maternelles-fœto-foetales constituent la partition sensorielle. En post natal, chez le bébé, c’est la rencontre avec le fonctionnement psychique de l’objet maternel, puis paternel, qui va donner formes à ces traces du prénatal. Pour l’enfant, l’évolution de ces éléments sera fonction des capacités de métabolisation de l’objet parental ainsi que de la qualité du travail psychique de subjectivation de l’enfant.

Dispositif de recherche : recueil de la parole et du vécu des parents et de l’enfant âgé de 6 ans

Psychologue clinicienne, nous avons mené une recherche à la maternité de Necker-Enfants-Malades dont l’objectif était d’étudier la singularité du deuil périnatal d’un jumeau et son devenir pour les parents et pour le jumeau survivant. Cette recherche s’insérait dans une recherche plus étendue sur le devenir des enfants jumeaux ayant présenté un syndrome transfuseur-transfusé durant la grossesse dans laquelle nous avions rencontré 60 familles.

Population d’étude : 10 familles qui ont attendu des jumeaux et pour lesquelles un seul jumeau a survécu ont été rencontrées dans toute la France à leur domicile. Pour toutes ces familles, le diagnostic d’un syndrome transfuseur-transfusé (STT) avait été posé au cours de la grossesse. Le STT est une pathologie rare des grossesses gémellaires monochoriales où le risque de décès d’un ou des jumeaux au cours de la grossesse demeure important. Le décès du co-jumeau était dû à une mort fœtale in utero (6 familles), une interruption sélective de la grossesse (1 famille), ou un décès en période néonatale (3 familles).

Outils : Une méthodologie avait été construite afin de mettre en perspective le vécu de la grossesse à travers le discours des parents (entretien semi-directif de recherche) et le développement psychique de l’enfant à 6 ans, à travers le bilan psychologique (WISC IV, dessin du bonhomme, dessin de la famille et CAT). Une analyse singulière ainsi qu’une analyse transversale a été faite pour la totalité de la population. Ainsi, dans cette recherche, nous nous sommes intéressés à ce que peuvent dire les parents dans l’après-coup de leur vécu de la perte d’un jumeau et des incidences de celui-ci dans le développement
psychique de l’enfant jumeau survivant.

Principaux résultats de la recherche

Nous présentons ici les principaux résultats de cette recherche concernant le matériel recueilli à partir des entretiens semi directifs de recherche au sujet du vécu de l’enfant.

Connaissance de la gémellité
Tous les enfants de la population avaient connaissance de l’existence de leur jumeau in utero. Les parents disent que leur enfant l’a toujours su. Pour deux d’entre eux seulement, l’annonce de la gémellité perdue s’est faite plus tardivement, à 3 et 5 ans. Les causes du décès évoquées aux enfants sont que leur jumeau était trop faible, trop fragile pour vivre, ou qu’il a perdu contre la maladie, l’enfant vivant étant celui qui a survécu contre la maladie. Pour l’enfant, dont la jumelle est décédée à la suite d’une interruption sélective de la grossesse, la cause du décès reste un non-dit.

Le vécu de la gémellité perdu. Quel deuil pour l’enfant ?
La majorité des parents se questionnent sur les traces du vécu prénatal. Pour eux, il existe un vécu de deuil chez leur enfant qui est corrélé aux liens qui se sont tissés in-utéro et au fait que leurs enfants étaient des jumeaux. Les parents font également des liens entre ce qu’est leur enfant aujourd’hui et ce qu’il a pu vivre pendant la grossesse. Pour la mère de Lucie, une relation a existé entre ses jumelles et les traces de cette relation s’expriment par une recherche de proximité corporelle chez Lucie avec son entourage. La question « de faire son deuil » pour le jumeau survivant est à la fois le fruit des projections des parents et en même temps, elle rend compte pour certains enfants du besoin de signifier la perte de l’autre. Dans tous les cas, nous avons pu observer que plus la problématique du deuil est présente et active chez les parents, plus elle est envahissante pour l’enfant.

L’analyse des résultats nous a montré que plusieurs types de persistance de l’objet perdu se déclinent, montrant que le deuil était toujours en cours chez l’enfant. Une organisation obsessionnelle apparaissait dans le fonctionnement de deux enfants, témoignant d’une forme de ritualisation visant à se protéger contre le jumeau mort, tout en renforçant paradoxalement son lien à celui-ci. Le jumeau perdu pouvait également épouser les formes d’un objet fantôme, créé afin d’assurer la survie de l’enfant. La figure du fantôme est celle du revenant-en-corps, ce qui est tout à fait parlant dans le cas de la gémellité. Dans cette configuration, le jumeau vivant incarnait la figure du Vopiscus, de l’antiquité romaine (V. Dasen, 2005), c’est-à-dire, celui qui a deux âmes, la sienne et celle de son jumeau. Le jumeau perdu pouvait être aussi un objet fétiche ou objet relique, venant dénier la perte et servant de prothèse identificatoire en protégeant l’enfant des angoisses de séparation. Le jumeau perdu épousait majoritairement les formes d’un objet de survivance, qui perdurait au décours du temps. Selon L. Laufer (2006), dans la survivance, il ne s’agit pas seulement de vivre après celui qui a disparu, la survivance n’étant pas seulement l’état d’existence du survivant. Il s’agit également du maintien d’une forme de vie pour le mort. Cette forme de vie étant contenue dans l’espace psychique du vivant. En cela, la notion de survivance annule un espace de distinction entre les vivants et les morts, elle convoque alors la notion de spectre, de fantôme.

La persistance de la survivance du jumeau décédé pouvait également se retrouver chez d’autres membres de la fratrie comme le soulignait le frère de Romane : « si tu cries trop Romane, Maud ne reviendra pas dans le ventre de maman ». Pour Charlotte, le rituel du coucher, embrasser la photo de la sœur, s’inscrit comme le désir de maintenir un lien au mort qui permettait de ne pas perdre ce qui était perdu avec le mort, c’est-à-dire sa gémellité. La mère le soulignera en disant : « elle a perdu sa jumelle quand même», comme si l’enfant avait perdu quelque chose d’elle-même. L’objet de survivance étant ce qui survient de ce qui a été et ce qui est là comme trace de ce qui fut. Chez Charlotte, l’objet transitionnel était le doudou de sa sœur décédée à quelques jours de vie. C’était un objet qui maintenait le lien avec la sœur disparue. Le doudou de la sœur avait une valeur primordiale pour Charlotte, de défense contre ses angoisses de séparation, mais il ne représentait pas un objet vivant.

Enfin, les résultats de la recherche montrait la présence d’un compagnon imaginaire en double « Mikim et Makam », pour une enfant. Entre 4 et 5 ans et demi, Lou avait deux compagnons imaginaires qui jouaient avec elle. Chez Lou, la formation du compagnon imaginaire en double recrée des jumelles. Ce n’est pas elle et sa jumelle, ce sont des jumelles et elle. La recherche n’est pas tant celle d’une relation d’objet mais plutôt de créer une relation entre les jumelles. Elle crée des jumelles. Le double permet ici d’entretenir une relation à la gémellité, afin de dénier/reconnaître la confrontation avec la perte, l’altérité et la mort. La construction d’un double en double est le témoin de l’absent pour la mère (B. De Bérail, 2013). Le fait que ce compagnon imaginaire en double ait disparu à 5 ans montre dans des aspects positifs, qu’il s’inscrivait comme un précurseur pour l’accession à l’altérité. C’est en parvenant à tisser des liens solides dans l’amitié que Lou a pu quitter ses jumelles imaginaires.

Le syndrome du survivant
L’expression d’un syndrome du survivant se retrouvait pour sept enfants. Le terme de «survivant » désigne habituellement le rescapé d’une catastrophe collective (B. Bayle 2003). La notion de rescapé s’applique clairement au jumeau survivant. Le jumeau survivant a partagé la condition de son co-jumeau, mais non le sort. Ainsi, il n’a pas seulement fait l’expérience de sa propre menace de mort, mais il a également été confronté à la perte de son co-jumeau. Ce syndrome se caractérise par l’expression de la culpabilité et de la responsabilité dans la mort du co-jumeau : « je vis et il est mort, c’est-à-dire qu’il a été inconsciemment sacrifié par moi » (M. Porot, 1985). L’enfant a le sentiment d’avoir commis une faute qui a précipité la mort de son jumeau « j’ai tout pris dans le tuyau » (Mathieu). La culpabilité que l’enfant peut ressentir épouse la forme d’une auto-accusation inconsciente : « je vis et il est mort, pourquoi, je ne suis pas mort comme lui » (Jules). La recherche de J. Woodward (1998) montre qu’il y aurait une corrélation entre l’expression de sentiments de culpabilité et l’âge du décès du co-jumeau. Plus le décès a eu lieu tôt dans le développement de l’enfant, plus la culpabilité se trouve potentiellement déployée.

L’expression d’un conflit de loyauté peut aussi s’exprimer par le fait que l’enfant puisse profiter de la vie et non le jumeau. Ainsi, Lou s’interdisait de faire des choses car sa sœur, qui aurait été lourdement handicapée, n’aurait pas pu les faire. Sur un autre versant, la toute-puissance, dont le corollaire inconscient pourrait être : « je suis indestructible, puisque j’ai survécu à l’autre », se retrouvait pour un enfant. Enfin, l’expression paradoxale des mouvements de culpabilités et de toute puissance peuvent se manifester par le besoin inconscient d’éprouver la survie par une prise de risque comme nous le montre la mère de Jules : « c’est un enfant qui est dur au mal. Il fait des choses où il peut se faire mal sans se plaindre. Parfois il joue avec les allumettes, il aime prendre des risques. Il a même mis le feu une fois. »

Du syndrome du survivant à la survivance de l’objet
Les résultats de cette recherche ont montré l’existence d’un syndrome du survivant qui se retrouve majoritairement chez les enfants. Ce syndrome puise ses racines dans une confrontation d’avec la mort et d’en être sorti. La présence du syndrome du survivant pourrait être liée aux empreintes traumatiques pré-psychiques de la période fœtale. Cependant, l’objet de survivance est à distinguer du syndrome du survivant. Le syndrome du survivant serait une manifestation intra psychique et intersubjective, alors que l’objet de survivance est avant tout intra-psychique. L’objet de survivance trouve sa source dans la problématique du deuil et celle de la non-
distinction soi-objet, alors que le syndrome du survivant est une trace de l’expérience traumatique. L’un et l’autre sont différents, mais peuvent coexister et cette coexistence est présente au sein de notre population.

Si le jumeau esseulé est décrit comme un « survivant » par ses parents, le faisant passer pour un miraculé, c’est son existence qui maintient présent le jumeau mort. Le terme de survivance voulant dire : qui est en « suspens » et qui perdure au décours du temps. La survivance est la tentative de conserver quelque chose du mort. Alors, pourquoi l’enfant aurait-il besoin de conserver quelque chose de ce mort ? Nous pouvons faire l’hypothèse que la survivance de l’objet est présente, car la disparition de l’un pourrait entraîner celle de l’autre. C’est d’ailleurs ce qui peut arriver parfois au cours de la grossesse. Parce que l’événement de la perte a lieu à un moment où ils ne sont pas encore différenciés de leur mère et différenciés l’un de l’autre, la perte de l’un pourrait devenir la perte d’une partie de l’identité, de la subjectivité de l’autre. Le dernier ressort du Moi est de vivre au nom de l’Autre, ou de le maintenir en vie. Ce deuil a un caractère éminemment narcissique et pré-objectal. Si l’enfant a besoin de maintenir un souvenir vivant du mort, c’est aussi parce qu’il peut se sentir responsable ou coupable de la mort de l’autre. La survivance devenant une lutte contre ses propres pulsions agressives. Chemin faisant, nous voyons qu’il y a erreur en la demeure : ce n’est pas le vivant qui est le survivant mais le mort. Par la gémellité et le caractère pré-objectal du fœtus , c’est le mort qui survit à sa propre disparition, venant hanter les vivants. En acceptant l’épreuve de la réalité de la perte, le jumeau vivant pourrait craindre de perdre l’illusion de complétude narcissique ou qu’une partie de son propre Moi disparaisse. Le fantasme de complétude est contenu dans le fantasme gémellaire et par extension, ce fantasme renvoie à l’indistinction sujet-objet.

Le terme de jumeau « esseulé » est souvent employé pour évoquer l’enfant vivant. Si on se réfère au dictionnaire, il est intéressant de voir que la notion d’esseulement est définie comme le fait de se manquer à soi-même. Dans ses travaux de recherche, J. Woodward (1998) montre que la connaissance de la gémellité perdue donne lieu chez l’enfant ou l’adulte à des impressions de languissement. Se languir, c’est s’ennuyer de quelqu’un qu’on espère retrouver. Ce que pourrait espérer trouver-retrouver le jumeau esseulé, c’est peut être lui-même, sans que cela puisse porter atteinte à l’objet. La clinique et la recherche montrent que la gémellité perdue de manière précoce est susceptible de constituer le socle de difficultés psychiques pour les parents comme pour l’enfant. L’ouvrage de B. Bayle et B. Asfaux (2013) « Perdre un jumeau à l’aube de la vie », montre que la gémellité perdue peut altérer le sentiment d’identité et d’unité du Moi. Il s’agit avant tout d’authentifier la mort de l’un et la vie de l’autre. Ce qui semble particulièrement néfaste dans cette situation est de nier le ressenti des parents ou celui de l’enfant. Comme le dit un enfant rencontré au cours de cette recherche : « reconnaître » son jumeau décédé, c’est faire oeuvre de reconnaissance de l’existence de l’autre et pouvoir amorcer une oeuvre de sépulture possible. Survivre, c’est renoncer à l’autre et se choisir soi-même malgré tout, ce qui implique de se reconnaître comme un individu différencié. Alors, nous pourrions souhaiter à ces jumeaux esseulés, ces jumeaux survivants, de devenir des enfants, dont l’identité narrative passe par la gémellité, mais ne constitue pas une forme d’entrave à l’accès à leur propre identité.

En conclusion, le statut du fœtus-jumeau et son investissement (narcissique et objectal) rendent ce deuil périnatal singulier. Parce que l’événement de la perte a lieu à un moment où ils ne sont pas encore différenciés de leur mère et différenciés l’un de l’autre, la perte de l’un pourrait devenir la perte d’une partie de l’identité, de la subjectivité de l’autre. Le vécu des enfants est inséparable de l’élaboration du deuil que les parents auront pu faire de son co-jumeau. Ainsi, la place qu’occupe le jumeau décédé pour le survivant sera fonction des capacités d’élaboration de deuil des parents. La dimension intergénérationnelle reste ici fondamentale. Les conséquences de la perte d’un jumeau restent à ce jour peu connues par les professionnels de la périnatalité et par l’entourage des familles concernées. Le besoin de reconnaissance de la gémellité demeure important pour les parents comme pour l’enfant.

Stéphanie Staraci
Psychologue clinicienne, docteur en psychologie. Consultation de génétique du Groupe hospitalier Pitié-Salpêtrière, AP-HP. Membre associé au Laboratoire de Psychologie Clinique, Psychopathologie, Psychanalyse (PCPP. Université René Descartes.
 stephaniestaraci@gmail.com

Référence bibliographiques
Anzieu, D. (1985), Le Moi-peau, Paris : Dunod.
Bayle, B. (2003), L’embryon sur le divan, Paris, Masson.
Bayle, B., Asfaux, B. (2013), Perdre un jumeau à l’aube de la vie, Eres
Beauchard, S. Evanescent, Témoignage sur l’interruption sélective de grossesse, A paraître.
Braten, S. (1988), « Dialogic mind : The infant and adult in protoconversation » In M. Cavallo, Nature, cognition and system (pp.187-205), Dordrecht, Kluwer Academic Publications.
Braten, S. (1998), Intersubjective communication and emotion in early ontogeny, Cambridge, Cambridge Université Press, 372-382.
Dasen, V. (2005), Jumeaux, jumelles dans l’antiquité grecque et romaine, Zurich, Akanthus.
De Bérail, B. (2013), Un tiers dans la psyché : compagnon imaginaire et double persécuteurs. Pour une psychopathologie de l’aire transitionnelle, Thèse de doctorat de Psychologie, Université Toulouse II.
Freud, S. (1919), « L’inquiétante étrangeté » In L’inquiétante étrangeté et autres essais (211-264), Paris, PUF, 1985.
Golse, B. (2007), «Y a-t-il une psychanalyse possible des bébés ? Réflexion sur les traumatismes hyper précoces à la lumière de la théorie de l’après coup», La psychiatrie de l'enfant, 2, 50, 327-364.
Klein, M. (1946), «Notes sur quelques mécanismes schizoïdes » In Développements de la psychanalyse (pp. 274-300), Paris, PUF, 2013.
Laufer, L. (2006), L’énigme du deuil, Paris, PUF.
Menahem, R. (1995), «Qui a peur de son double» In C. Couvreur, Le double. Monographie de la revue Française de Psychanalyse, 119-134.
Missonnier, S. (2004), L’enfant du dedans et la relation d’objet virtuel, In S. Missonnier., B. Golse., M. Soulé, La grossesse, l’enfant virtuel et la parentalité (pp. 119-144), PUF.
Piontelli, A. (1993), « Recherche sur les jumeaux avant et après la naissance » In Les jumeaux et le double. Topique. 51., 89-111.
Porot, M., Couadau, A., Plénat, M. (1985). Le syndrome de culpabilité du survivant. Année Médico-psychologique, 143, 4, 256-262.
Staraci, S. (2013), Vie et mort au creux du berceau de la parentalité gémellaire. Devenir d’une survivance du prénatal dans le cas du syndrome transfuseur-transfusé, Thèse de doctorat de psychologie. Université René Descartes. Paris.
Woodward, J. (1998), The lone twin. Inderstanding twin bereavement and loss, London, Free Association Books.