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Hommage à François Gantheret
Agrandir le texte Réduire le texte Carnet/Psy N°222 - Page 36-37 Auteur(s) : Jacques André
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Né à Dijon en 1934 et décédé le 25 décembre 2018 à Paris. Psychanalyste et écrivain français. Docteur ès lettres et professeur émérite de psychopathologie à l’Université Paris VII, membre titulaire de l’Association Psychanalytique de France (APF), proche du psychanalyste et écrivain Jean-Bertrand Pontalis, François Gantheret a été l’un des rédacteurs de la Nouvelle Revue de Psychanalyse (NRP) entre 1978 et 1994. En devenant l’un des membres de la rédaction de la NRP, il s’était tourné vers une forme d’écriture littéraire qui lui semblait mieux rendre compte de l’expérience de l’analyste au travail.

« Eros est incertain et son incertitude est essentielle. Il ne vit que de son échec, il meurt de son succès. »
Le psychanalyste-écrivain et l’ami, il m’est impossible dans un hommage à François Gantheret de séparer l’un de l’autre. Le nouage des deux est présent dès notre première rencontre. Sans le connaître, j’avais lu avec beaucoup d’intérêt son article « Trois mémoires », paru dans la Nouvelle Revue de Psychanalyse, et notamment cette idée d’une « mémoire de ce qui n’a jamais été » - l’expression serait l’un des intitulés possibles pour la totalité de son œuvre. Je lui écrivis une longue lettre, entre interrogations et commentaire. Comme il arrive parfois, l’amitié fut immédiate, il y a 35 ans de cela… Sur mon « chemin de culture » psychanalytique, François fut un frère aîné. Je cherchais un directeur de thèse, il me présenta à Jean Laplanche. Je commençais à publier, il m’introduisit auprès de J-B. Pontalis et de la Nouvelle Revue. Laplanche et Pontalis, ni pour lui ni pour moi ce ne fut seulement un Vocabulaire. On pouvait être proche de Jean Laplanche, par la collaboration, les idées partagées, mais être son ami, au sens consistant du terme, était beaucoup plus rare. François Gantheret faisait partie des rares élus, les deux hommes avaient en commun quelque chose de terrien, les mêmes racines, la Bourgogne, la même passion du vignoble, même si, entre le château de Pommard et l’arpent de vignes que François possédait à Savigny-les-Beaune, l’écart était féodal. Les deux hommes, par leur enseignement universitaire (UFR Sciences Humaines Cliniques, Université Paris 7), ont marqué plusieurs générations d’étudiants-psychologues. Avec Pierre Fédida, ils ont constitué le trio de ce qui reste le meilleur de la présence de la psychanalyse à
l’Université.

C’est cependant l’amitié avec J-B. Pontalis qui imprima sa marque la plus profonde sur la vie et l’œuvre de François Gantheret. Pontalis édita son premier livre, Incertitude d’Eros  (1984), et on le retrouve - ses idées, son inspiration - presque à chaque page du dernier ouvrage paru, Topique de l’instant  (Gallimard, 2018). La dédicace d’un livre de J-B à François résume au mieux leur réciprocité : « À F.G., contrôleur de mes incertitudes », sachant que le premier avait été, dans le cadre du cursus de formation de l’APF, le superviseur du second.

Impossible en peu de mots de rendre compte d’une œuvre plurielle dans sa forme et par ses thèmes (Une journée de réflexion et d’hommage, organisée par Catherine Chabert et moi-même, intitulée « Les incertitudes d’Eros », aura lieu à Paris le samedi 22 juin). De l’écrit théorique au roman, en passant par la fiction psychanalytique (Libido omnibus, Folio, Gallimard, un livre qui a le rare pouvoir de provoquer le fou-rire du lecteur, fortement recommandé à tous les psychanalystes qui souffrent de l’esprit de sérieux), l’œuvre tient en une dizaine d’opus. La part proprement psychanalytique est indissociable de l’expérience pratique, cet entre-deux (si cher à Pontalis) construit par le transfert et le contre-transfert. Une œuvre sous le signe de Freud, quand bien même quelques autres, comme Winnicott, en sont les interlocuteurs. Une phrase de Freud pourrait tenir lieu d’exergue à la réflexion de François Gantheret dans son ensemble. Une comparaison plus exactement, celle de la psyché recherchant son objet à la manière d’un « animalcule protoplasmique » dont la substance émet des pseudopodes vers l’extérieur, avant de se rétracter à l’intérieur d’elle-même. Cette image du jeu complexe entre lidido du moi et libido d’objet, Gantheret l’explore sous toutes ses facettes. Il le fait à sa manière, celle d’une sensualité omniprésente : « à la recherche d’un objet qui la satisfasse et la complète, la psyché pousse un pseudopode vers cet objet, l’inclut et le goûte, et le relâche  (en tout ou en partie ? dans un rejet ou une évacuation des déchets ?) ». Palpation et dégustation sont deux maîtres-mots qui vont aussi bien à l’homme, à l’écrivain qu’au psychanalyste : « Ce que l’analyste écoute, de son patient comme de lui-même, il le fait en suçotant, du bout des lèvres ; du creux d’une oreille-bouche ; concerné par le flux du passage, ses modulations, la forme du mouvement ». Au pessimisme clinique de Freud : « Transformer la misère névrotique en malheur banal », il opposait un « Non ! » « Le but est bien au-delà : ouvrir, ré-ouvrir l’espace où une nouvelle habitation du monde peut advenir », retrouver le mouvement de la sublimation dès l’origine, renouer avec l’émergence du sexuel.

Très brièvement, j’évoquerai deux thèmes majeurs : l’impensable maternel et l’interprétation. François Gantheret construit sa réflexion sur le premier autour de l’opposition entre la substance et l’objet ; le lait, paradigme de l’une, le sein, première figure de l’autre. Une élaboration inséparable d’un dialogue critique avec Jean Laplanche, entre autoérotisme et narcissisme. La substance et l’objet s’opposent comme le continu et le discontinu. La première se conjugue avec le « hiéroglyphe de la sensation », le second avec « l’énigme du mot ». À l’heure de la substance, la bouche de l’enfant et le sein de la mère ne font qu’un, « la substance nous fascine comme un paradis perdu, ce temps qui n’a jamais été où nous étions partie intégrante du monde, un simple remous dans les lignes de force qui l’animent. Et pour les mêmes raisons, la substance nous terrifie, car si nous y sommes nous n’y existons (ek-sistons) pas. » Entre séparation, amour et haine (« la haine borde l’amour, elle ne le contredit pas »), François Gantheret décrit à sa façon la naissance de l’objet, « ce n’est pas la perte de l’objet qui crée la nostalgie, c’est la nostalgie qui crée l’objet perdu ».

En quoi consiste l’originalité de l’interprétation en psychanalyse ? François Gantheret y consacre quelques-unes de ses plus belles pages. Un exemple parmi d’autres, celui d’une interprétation qui consiste à simplement reprendre les mots de la patiente : « Vous ne voyez pas le rapport ? » Sauf que les mots ainsi parlés deviennent des choses… En toile de fond le souvenir d’une enfant, son errance nocturne dans la maison, l’arrêt devant la porte fermée de la chambre des parents, et une phrase où « voir » et « rapport » montrent l’espace d’un instant la scène primitive, et plus encore l’exclusion de celle-ci.  
« L’interprétation est une profération au sens le plus strict, et c’est l’effet de l’autoréférence. Proférer n’est pas communiquer : pro-ferre, porter en avant, c’est exposer, faire voir, et non pas faire comprendre ». À elle seule, la question de l’autoréférence (le mot est un être de chair) en appelle à la fonction poétique du langage (l’inconscient, comme le poète, traite les mots comme des choses), et à ce que la psychanalyse partage avec l’expérience esthétique, celle qui intrique le plaisir et la douleur, et prend sa source du côté du sexuel et de la mort.

J-B. Pontalis a réussi à mourir le jour de son anniversaire, François Gantheret, lui, est mort le jour de Noël. Comme si ces deux hommes, ces deux amis avaient « profité » de la circonstance pour adresser à leurs proches un dernier trait d’esprit, mourir le jour où l’enfant naît.

Pr Jacques André
Professeur à l’Université
Paris Diderot-Sorbonne Paris-Cité
Psychanalyste APF

Bibliographie (non exhaustive)

Incertitude d’Eros, Paris, Gallimard, 1984.
Moi, monde, mots, Paris, Gallimard, 1996.
Libido Omnibus et autres nouvelles du divan, Paris, Gallimard, 1998.
Résistances, avec Catherine Chabert et Michel Gribinski, Paris, Association Psychanalytique de France, 2002.
■ Les Corps perdus, Paris, Gallimard, 2004.
Petite route du Tholonet, Paris, Gallimard, 2005.
Comme le murmure d’un ruisseau, Paris, Gallimard, 2006.
Ferme les yeux, Paris, Gallimard, 2007.
La Nostalgie du présent, Psychanalyse et écriture, Paris, Gallimard, 2010, coll. « Blanche ».
Les Multiples visages de l’Un : le charme totalitaire, Paris, PUF, 2013.
Fins de moi difficiles, Paris, Gallimard, 2015.
Topique de l'instant, Paris, Gallimard, 2018.