La Revue

Hommage à Michèle Perron-Borelli
Agrandir le texte Réduire le texte Carnet/Psy N°228 - Page 61 Auteur(s) : Gilbert Diatkine
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Michèle Perron-Borelli nous a quittés le 21 juillet 2019. Elle nous laissera le souvenir d’une psychanalyste rigoureuse, ne se dérobant jamais devant ses responsabilités et n’ayant pas peur de remettre en question les idées reçues les moins discutées, ou d’affronter des collègues prestigieux et éloquents.

C’est peut-être sa formation initiale de chercheuse qui explique cette fermeté théorique et clinique. Avant d’être psychanalyste, elle a travaillé au C.N.R.S. sous la direction d’Henri Wallon, qui lui a donné les instruments d’une méthodologie scientifique. Mais Michèle Perron-Borelli a rapidement compris les limites d’une psychologie réduite à la description des différents stades du développement de l’enfant, et elle s’est tournée vers la psychanalyse, sans pour autant perdre son intérêt pour la psychologie clinique. Sous la direction de Roger Misès à la Fondation Vallée, elle travaille sur les processus du développement cognitif chez les enfants psychotiques gravement déficitaires, et met au point une batterie d’épreuves (les « Échelles Différentielles d’Efficiences Intellec- tuelles ») permettant l’analyse de ces états.

Michèle Perron-Borelli était aussi une passionnée de théâtre : elle a créé et animé avec d’autres psychanalystes un groupe de théâtre amateur qui a monté La machine infernale, L’histoire d'Œdipe revue par Cocteau ; ce groupe théâtral a poursuivi ensuite une carrière qui a ravi bien des collègues. Cet amour du théâtre lui venait de loin : sa mère était cantatrice à l’Opéra de Paris.

Le sens de l’engagement psychanalytique de Michèle Perron-Borelli s’exprime quand elle accepte, avec son mari, Roger Perron, de présenter, dans un délai très court, un rapport au Congrès des Psychanalystes de Langues Romanes de 1986, pour parer à la défaillance inattendue d’un collègue pressenti.

Dans ce rapport, intitulé Fantasme et action, elle n’hésite pas à discuter le concept de représentation de chose, qui joue un rôle central en psychanalyse, puisque pour Freud c'est de ces représentations de chose qu’est fait l’inconscient. Mais Michèle Perron- Borelli critique leur nature double chez Freud : d’une part, ce sont les traces mnésiques de perceptions refoulées, d’autre part ce sont les représentants de la pulsion. Comment, demande-t-elle, des choses pourraient-elles représenter la pulsion ? Elle propose donc l’idée que c’est le fantasme, et non la représentation de chose, qui est « la représentation primordiale, constitutive de l’inconscient ». Au niveau le plus élémentaire, le fantasme inconscient est constitué d’une pré-représentation du corps propre et d’une pré-représentation du corps maternel, liés entre eux par une représentation d’action, organisés autour d’un acte auto-érotique. C’est cet ensemble de pré- représentations et d’un acte auto-érotique que Michèle Perron-Borelli nomme « matrice originelle du fantasme ». La représentation proprement dite ne naît que dans un deuxième temps, lorsque l’objet est perdu, et retrouvé dans la satisfaction hallucinatoire du désir.

Il y a eu beaucoup à dire sur cette thèse originale, et Michèle Perron-Borelli a su rendre passionnante la discussion de ses idées au cours de ce Congrès. Elle les a développées et amplifiées dans de nombreuses recherches : Le fantasme, une représentation d’action (1985), Sur la « Trilogie » des fantasmes originaires (1991), « Clivages de l’action » (1993). Dynamique du fantasme (PUF,1997) et Les fantasmes (Que Sais je ?, PUF) ; viendront ensuite Conflit psychique et dynamique de la cure (2005), Le narcissisme à l’épreuve de l’Œdipe (2007), Construire en analyse pour re-construire autrement (2008).

L’engagement institutionnel de Michèle Perron- Borelli à la Société Psychanalytique de Paris a été intense. Elle a joué un rôle majeur dans plusieurs bureaux successifs de la S.P.P. jusqu’à en être Présidente en 1989. Elle a participé au Bureau d’André Green en 1986-1988, et au premier colloque ouvert de la SPP que ce dernier organise à l’U.N.E.S.C.O. en janvier 1989. Elle y a discuté la présentation de Julia Kristeva sur les contraintes de l’organisation psychique.

Les analystes qu’elle a contribué à former, à Paris et à Aix-Marseille, et les collègues formateurs de la S.P.P. avec qui, jusqu’à la fin, elle a poursuivi ses recherches sur le processus de la supervision, ont été sensibles à la chaleur qui se dégageait d’elle sans altérer sa rigueur de pensée.

Gilbert Diatkine
Psychanalyste SPP