La Revue

Hommage à Raymond Cahn (1926-2019)
Agrandir le texte Réduire le texte Carnet/Psy N°231 - Page 49 Auteur(s) : Bernard Brusset
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Raymond Cahn, ancien président de la SPP, a eu un rôle important dans la transmission des pratiques et des théories psycha-nalytiques, théories qu’il a enrichies de contributions de premier plan qui sont toujours d’actualité. Son dernier livre doit paraître ce mois-ci. Il est intitulé : Hors des sentiers battus, un psychanalyste parle (2020, Ed. Campagne première).

Après de brillantes études de médecine et de psychiatrie à Strasbourg, il est devenu un éminent psychanalyste, membre titulaire-formateur de la SPP.

Son expérience clinique dans des cas aux confins de la psychose l'ayant confronté à la nécessité d’une théorie du sujet, celle-ci a fait l'objet de son rapport au Congrès (CPLF) en 1991, repris et prolongé dans son livre de 2016 (PUF) : « Le sujet dans la psychanalyse aujourd'hui. Le sujet est pour lui »... le sujet de la chair, le sujet de la sensibilité, un sujet dont l'hétérogénéïté radicale n'inclut pas moins une intention fondamentale inhérente au travail qui l'anime » . Il a écrit : « … notre sujet, c'est le sujet psychanalysable, le "sujet supposé subjectiver", même s'il s'agit d'une tâche sans fin ». Il défend cette thèse, non sans prendre position vis-à-vis des philosophes et, surtout, dans la vive critique des théories et des pratiques de Lacan. (Cette même année 1991, M. Borch-Jacobsen, avec lequel il avait gardé des liens depuis leur rencontre à Strasbourg, publiait Lacan, le Maître absolu, ed. Flammarion).

L’émergence du sujet est comprise en référence au premier développement, en deçà de la différenciation sujet-objet, à « l’archéologie de la symbiose originaire dans laquelle se constituent (ou non, bien ou mal), les pré-conditions du sujet et la transitionnalité dans sa paradoxalité ». La nouvelle approche, qu'il s'attache à définir dans la théorie et dans la pratique, est, en effet, dans l’héritage de Ferenczi et de Winnicott. Le « trouvé-créé » de l'activité transitionnelle de l'enfant dans les rapports originaires avec la mère-environnement est au fondement de ce qu’il décrit comme troisième topique.

Le développement du self et celui du langage sont ordonnés au principe freudien du but de la psychanalyse, soit, dans la traduction qu’il a choisie : « C’est là même où était le ça que le je doit advenir ». A la notion d’objectalisation selon Green, Raymond Cahn adjoint celle de la subjectivation. D’où de nouvelles perspectives sur l’adolescence (dont sa contribution à la théorie de la radicalisation djihadiste) dans le journal Le Monde, le 8 janvier 2016 : « Les djihadistes, des adolescents sans sujet ».

Outre la cure-type dont il avait une grande expérience, ses travaux ont été inspirés par l’hôpital de jour pour des adolescents psychotiques du Cerep, institution originale conçue, organisée et dirigée par lui, (en collaboration avec d’autres membres de la SPP, B. Penot et F. Richard). L’expérience analytique a montré que ces adolescents étaient gravement parasités par des événements déniés de l'histoire familiale dont les parents avaient été eux-mêmes victimes, mais qui prenaient pour eux une portée traumatique de désubjectivation. Il a défini les conditions de fonctionnement institutionnel, de cadre, de méthodes et de contre-transfert (groupal et individuel), toutes ordonnées à l'objectif thérapeutique de la « restitution subjectale ». Référence est faite à ce sujet à l'idée novatrice de Green selon laquelle, face à la compulsion de répétition, l'analyste doit donner la réponse qui n'a pas été donnée à l'origine : « la réponse par le contre-transfert est celle qui aurait dû avoir lieu de la part de l’objet ». En dehors du divan, c’est-à-dire en dehors du cadre de la cure dite classique, le psychanalyste doit trouver le bon alliage de l’or pur de l’analyse et du cuivre de la psychothérapie, laquelle peut être vraiment psychanalytique, comme l’explicite son livre La fin du divan ? (Odile Jacob, 2002). Outre ses nombreuses contributions à la revue Adolescence, il a codirigé avec Philippe Gutton, Philippe Robert et Serge Tisseron, le livre intitulé : L’ado et son psy, nouvelles approches thérapeutiques en psychanalyse (In Press, 2013).

Ses intérêts pour l’art et la créativité l’ont conduit à proposer des interprétations, par exemple celle du Cantique des cantiques. Il n’y voit pas seulement l’allégorie judaïque de la relation de Dieu et de son peuple, mais comme « un acte d'amour entre Dieu et sa part féminine dans une hiérogamie dont la figuration traverse l'ensemble de la production kabbalistique ». Il a également proposé, dans son livre de 2016, un commentaire original de la Joconde.

Telles sont, en effet, l’étendue de sa culture et l’envergure de sa réflexion dans la passion pour la psychanalyse et pour la théorisation de ses pratiques. En atteste, le livre Autour de l’œuvre de Raymond Cahn (vers un nouvel espace psychanalytique), dirigé par M. Vermorel et coll. (In Press, 2004). (Livre auquel ont participé 18 auteurs).

Sur un autre plan, d’une grande simplicité, Raymond Cahn aimait faire partager sa connaissance de la ville de Metz où il avait vécu. Pour les réunions (par exemple pour la revue Adolescence, et pour la SPP), il recevait chez lui, parfois avec son épouse Denise, au pied de l’abbaye Saint-Germain-des-Prés.

Par ses oeuvres, caractérisées par la limpidité du style, les contributions à la psychanalyse contemporaine de Raymond Cahn demeurent avec nous.