La Revue

Exposition : Unica Zürn : Musée d’Art et d’Histoire de l’Hôpital Sainte-Anne
Agrandir le texte Réduire le texte Carnet/Psy N°234 - Page 17 Auteur(s) : Simone Korff-Sausse
Article gratuit

Réouverture du musée d'Art et d'Histoire de l'hôpital Ste Anne le 5 juin 2020.
Prolongation de l'exposition jusqu'au 26 juillet 2020.
Réservation : reservation@musee-mahhsa.com
En savoir plus : http://musee-mahhsa.com/accueil/

Unica Zürn est une artiste bien connue des psychanalystes, qui ont consacré de nombreux écrits à cette peintre et écrivaine, femme de Hans Bellmer, diagnostiquée schizophrène, et qui s’est suicidée en 1970 à l’âge de 54 ans. 

Auteure de nombreux dessins, anagrammes et de plusieurs écrits dont les deux ouvrages remarquables que sont l’Homme Jasmin et Sombre Printemps, qui est un court et magnifique récit racontant l’enfance traumatisée dans une famille incestueuse de la petite fille qu’elle fut, qui se suicide en se défenestrant, comme Ursula le fera quelques années plus tard. Longtemps considérée comme « la compagne de Hans Bellmer » (comme elle aimait à se présenter elle-même), elle est aujourd'hui reconnue comme une grande artiste à part entière.

Unica Zürn est née en 1916 à Berlin au sein d'une famille fortunée. Elle travaillait dans le milieu artistique berlinois, où elle a rencontré Hans Bellmer en 1953. Elle part s’installer avec lui à Paris, laissant derrière elle ses deux enfants qui lui sont déjà retirés depuis son divorce en 1949.  Avec Bellmer, ce seront dix-sept années de relation créatrice, tourmentée, passionnelle, érotique, destructrice, dans des conditions précaires.

Quand on entre dans les deux petites salles du musée, très confidentiel, presque caché, de Saint Anne, on est saisi d’emblée par la force et l’étrangeté de ces œuvres. Le lieu est petit, mais l’œuvre qui s’y déploie est grande, plongeant d’emblée le spectateur dans un monde impressionnant de figures fantasmagoriques, où s’associent une imagination débridée et une extrême rigueur de la facture graphique. Par rapport aux dessins qu’on a déjà vus de cette artiste, lors de la rétrospective à la Halle Saint-Pierre en 2006, et qui s’apparentaient plus au surréalisme, ici on pense à l’art brut, « l’art des fous », comme on disait à une certaine époque. Les feuilles sont envahies de figures hybrides, mi-humaines, mi-animales, des bêtes et des monstres. Les thèmes, la surabondance de détails, le remplissage de l’espace, la densité des motifs, les corps agglutinés, évoquent la psychose. En effet, l’exposition de Sainte Anne recouvre la période de 1960, année de sa première hospitalisation pour schizophrénie, à 1970, année de sa mort. Parmi les multiples séjours dans les hôpitaux psychiatriques pendant ces dix années, Unica Zürn a séjourné à Sainte Anne du 26 septembre 1961 au 23 mars 1963, dans le service de Jean Delay. Là, elle était encouragée à dessiner par Hans Bellmer, et surtout Henri Michaux, dont elle fut très proche, dans une relation érotomane, comme le dit Jean-François Rabain, qui, jeune psychiatre, s’occupait d’elle à cette époque. Henri Michaux lui a offert du matériel de dessin et un cahier où il avait écrit sur la première page: 

 « Cahier de blanches étendues intouchées
Lac où les désespérés, mieux que les autres,
Peuvent nager en silence, 
S’étendre à l’écart et revivre.
 »

S’emparant de cette invitation à remplir les autres pages, Unica Zürn a réalisé de nombreux dessins et anagrammes, dont la Collection Sainte-Anne possède cinq œuvres, auxquelles sont joints ici de nombreux prêts, soixante-dix œuvres au total, provenant des institutions où elle a séjourné, ainsi que de nombreuses collections privées.

C’est une œuvre cryptée, difficile à comprendre. Qui mieux que l’artiste elle-même peut en dire quelque chose ? « Tu te perds et tu te retrouves dans le carnaval fantasque et extravagant des bêtes insolites et des monstres. Dans la mascarade hallucinée des animaux, des hybrides, des êtres composites. (…) Les corps se métamorphosent :ils changent de mues : ils se déguisent :ils se travestissent. Un changement (partiel ou total) affecte la carapace, les cornes, la peau, le plumage, la fourrure des bêtes. »

Le corps est au centre de l’œuvre, objet de métamorphoses et de déformations. Rappelons que Bellmer, qui avait illustré L’histoire de l’œil de Bataille, a fabriqué des poupées dès 1933, objet de jeux étranges, auxquels il associe Unica Zürn. Elle devient sa poupée. Il la ficèle, la peint, la photographie, avec des mises en scène érotiques très SM. 

Et puis on est capté, happé, presque englouti par les yeux omniprésents, obsédants, qui envahissent les feuilles, trouant la peau, comme sur le magnifique Sans titre, (N° 42), où les deux orifices oculaires, semblent ouvrir sur un monde d’hallucinations et de délires, exprimant tout le tragique de cette femme.

La nuit du 18 octobre, rentrée chez elle lors d’une permission, et après une longue conversation avec Bellmer, qui était lui très diminué après un AVC, et qui lui aurait demandé de retourner en Allemagne, Unica Zürn se jette par la fenêtre, comme la petite fille de Sombre Printemps.

Fascinés par le destin tragique de cette femme, dont l’œuvre a été à la fois nourrie et obscurcie par celle de son compagnon Hans Bellmer, nous risquons de passer à côté de la qualité et la richesse de ses œuvres graphiques magnifiques, que l’exposition de Sainte Anne nous permet de découvrir. 

Simone Korff Sausse
Psychanalyste SPP