La Revue

A la croisée des regards : un tissage pour permettre à l'enfant de s'en-visager (colloque du CEM ’’Jeux de regards et construction du Je’’ du 14-12-2019)
Agrandir le texte Réduire le texte Auteur(s) : Chloé Benkimoun, Karine Diakhate, Marie Foucher, Aurélie Houpillard, Céline Labbé, Charlotte Laly, Abdelkrim Lemghairbat, Emmanuelle Laurent
Article gratuit

Pour consulter la vidéo de cette table ronde : https://youtu.be/Ai04C5E9rFk

(Pour tout renseignement : ime-referent.cb@asso-cem.org)

Possibilité de télécharger le texte intégral sur le lien suivant : https://carnetpsy.com/articles/a-la-croisee-des-regards.pdf

 

ECRITURE : Chloé BENKIMOUN, Karine DIAKHATE, Marie FOUCHER, Aurélie HOUPILLART, Céline LABBE, Charlotte LALY, Abdelkrim LEMGHAIRBAT

ORGANISATION DU TEXTE DE L’INTERVENTION : Chloé BENKIMOUN, Karine DIAKHATE, Charlotte LALY

Introduction par notre discutante : Emmanuelle LAURENT, auteure-vidéaste, traversée par la psychanalyse :
« Voir, regarder sans être vu ou presque, vous entendrez aujourd’hui comment Alphonse a pu, par ce biais singulier, établir un contact. C’est ici bien plus qu’un moucharabieh ou une jalousie (vous savez ces volets qui portent si bien leur nom qu’ils permettent d’épier sans être vu) ... Car dans le cas d’Alphonse, les persiennes qu’il place devant ses yeux semblent être des conditions pour communiquer. Il ne s’agit donc pas ici d’espionner mais de s’offrir la possibilité de parler à l’autre.

Alphonse m’a évoqué un autre garçon autiste de 16 ans qui témoignait de son parcours lors d’un colloque. L’écran d’ordinateur occupait pour lui une place de fenêtre sur le monde. Là, où inquiet, et parfois à raison, certains parents s’alarment des écrans et y voient le début d’un isolement ; cet adolescent démontrait que l’écran avait été la condition pour communiquer et lâcher le charabia avec lequel il s’exprimait jusqu’alors et qui de fait, l’isolait. C’est en surfant sur la toile qu’il a pu tisser son propre réseau social et y prendre plaisir. Pour Alphonse c’est en tissant sa toile qu’il pourra établir un contact et se socialiser… »

Bonjour, nous sommes l’équipe de l’IME du Centre Etienne Marcel. Nous avons fait le choix de vous présenter la situation d’Alphonse qui nous a semblé illustrer au mieux le tissage qui se fait dans le travail en équipe, et comment ce tissage avec lui et sa mère, lui a permis de se fabriquer, si ce n’est une image, au moins, un contour. Nous allons donc partir de l’observation de Marie FOUCHER, éducatrice spécialisée récemment arrivée, et reprendre le fil de l’histoire d’Alphonse au sein de l’IME. Pour ce faire : Charlotte LALY et Céline LABBE, éducatrices spécialisées qui ont accueilli Alphonse à son arrivée au sein de l’IME en 2010 et l’accompagnent depuis ;

Aurélie HOUPILLART, éducatrice spécialisée qui a rencontré Alphonse sur le groupe des moyens ;
Karine DIAKHATE, psychologue clinicienne, psychothérapeute ;
Abdelkrim LEMGHAIRBAT et moi-même, Chloé BENKIMOUN, psychologues, référents cliniques.

Ce sera donc une présentation à plusieurs voix : « A la croisée des regards : un tissage pour permettre à l’enfant de s’en-visager »

Céline LABBE (C.L) : L'IME est un Institut Médico Educatif. On y reçoit des enfants de 5 à 16 ans avec une reconnaissance de handicap, présentant une déficience légère. L’établissement se trouve sur deux lieux : un pavillon et un préfabriqué avec une cour, séparés d’environ 200 m avec une rue à traverser. En 2010, lorsqu’Alphonse y entre, les enfants sont répartis sur des groupes de vie : les petits au préfabriqué, les moyens et les grands au pavillon. Alphonse, qui n’a pas encore 6 ans, est entré chez les petits et est passé sur chaque groupe. Il est encore à l’IME aujourd’hui qui fonctionne depuis septembre dernier de façon “décloisonnée”, tous les enfants se trouvant avec tous les éducateurs au préfabriqué et se rendant à leurs prises en charge in situ ou au pavillon. Ils sont quasiment tous à temps plein et bénéficient d’une prise en charge éducative, de temps de classe en individuel ou en tout petits groupes, de prises en charge rééducatives en orthophonie et psychomotricité et éventuellement de psychothérapie. L’emploi du temps de chaque enfant est pensé en équipe au cas par cas, par indication, et le référent clinique est garant du projet de l’enfant à l’IME. A l’époque le référent est un référent de groupe de vie, il travaille avec le binôme éducatif du groupe en question : M. LEMGHAIRBAT était sur le groupe des petits et Mme BENKIMOUN sur le groupe des moyens. Ils reçoivent également les parents et font le travail de réseau avec les partenaires extérieurs pour les soins à mettre en place.

Chloé BENKIMOUN (C.B) : Ce que l’on sait d’Alphonse lorsqu’il arrive à l’IME : il est né le 28/08/2004, issu de l’union amoureuse de sa mère avec un cousin du même nom, tous deux originaires d’Afrique sub-saharienne. Elle avait 18 ans et a fait un déni de grossesse jusqu’au 8ème mois. Alphonse a été reconnu par son père, mais il n’en connaît pas l’identité. Dans un premier temps, Mme ne pourra rien dire de la petite enfance de son fils et banalisera les choses en disant que “tout était normal”. Aux 2 ans d’Alphonse, elle quitte le père et monte à Paris avec son fils. Elle ne trouve pas de travail et ils sont hébergés en hôtel social en banlieue. Au regard de son retard de développement, la PMI de secteur l’oriente vers un CAMSP, puis il arrive à l’IME en avril 2010 quelques mois avant ses 6 ans. Précisons que si, lors de son arrivée, la prise en charge d’Alphonse à l’IME était conditionnée à un mi-temps en hôpital de jour, c’est un jeune qui, malgré l’intensité de ses troubles, a toujours été très investi par l’institution dans sa globalité. Il nous a tous mis au travail, d’une façon ou d’une autre, et, à l’inverse d’un effet clivant, nous a toujours fait penser à plusieurs, croiser nos regards.

Marie FOUCHER (M. F) : Arrivée à l’IME en janvier 2019, je travaillais sur le groupe des petits alors qu’Alphonse était chez les grands. Je n’étais pas amenée à travailler avec lui. Il ne s’adressait pas à moi. Et même quand je lui parlais il n’avait aucune réaction. Même quand j’étais présentée par Aurélie, éducatrice qu’il connait, il ne réagissait pas, ne m’adressait même pas un coup d’œil.

C. B : Mais aviez-vous le sentiment d’exister à ses yeux ?

M. F : Ce qui m’a frappée c’est qu’il ne me regardait pas. Quand je lui parlais, il ne me répondait pas, comme si je n’existais pas et pour autant, il ne m’évitait pas.  

C. L : ça me rappelle quand il était petit, à l’atelier Art Brut il ne s’adressait qu’à Alexandra qui était son éducatrice référente et ne me voyait pas. Quand elle est partie, il pouvait croiser mon regard et je pense qu’il m’entendait quand je lui parlais.

M. F : En revanche, depuis la rentrée, il participe à un atelier clip vidéo, que je co-anime avec deux collègues ; et depuis, il s’adresse à moi.

C. B : Est-ce que quelque chose qui a changé dans votre façon de le regarder ? Je crois que j’attendais qu’il me regarde…Peut-être qu’à partir du moment où quelque chose nous liait, il m’a regardée, ou vue ? Peut-être que c’est le moment où moi je l’ai regardé, que j’ai regardé sa façon d’être, que je l’ai regardé tout entier…que nous avons pu nous rencontrer. Peut-être est-ce au moment où j’ai eu un intérêt pour lui ? Est-ce qu’il a besoin d’abord d’être regardé pour regarder l’autre ? Est-ce qu’il a besoin de se sentir exister dans le regard de l’autre pour pouvoir le voir ?

C. B : En tous cas, on peut penser que le fait qu’il y ait adresse, que vous ayez pensé à cet atelier pour lui l’a fait vous inclure dans sa toile, dans son réseau. Et surtout le fait qu’au-delà de vouloir vous sentir exister dans son regard, le fait que quelque chose fasse question à son sujet, pour vous…

Charlotte LALY (Ch. L) : Mais finalement le rapport d’Alphonse à l’autre a toujours été une question pour l’équipe.

Aurélie HOUPILLART (A. H) : Je me rappelle quand je suis arrivée en 2013, je le percevais comme un enfant à la fois « libre » et « contraint » : libre de toute obligation sociale, échappant aux règles de la vie en collectivité et contraint par son monde intérieur qui l’envahissait et qui débordait dans tous les sens.

Abdelkrim LEMGHAIRBAT (A. L) : Dès son arrivée en 2010, Alphonse avait un comportement inadapté avec nous. Même s’il y avait une expression d’une pulsion de vie, ses mouvements renvoyaient à une recherche de la validation, de l’authentification de sa perception de lui-même. On avait compris que ce comportement trouvait ses origines dans l’incapacité de la mère à répondre aux sollicitations d’Alphonse mais également, et ça il ne faut pas l’oublier, à l’absence du père. Les conséquences pour Alphonse ça a été : l’émergence d’une angoisse massive, entre autres, dans le lien d’attachement à la mère conjuguait à l’absence du père. Au sujet de la mère, ce qui était frappant lors des entretiens qu’on avait avec elle, c’est qu’elle n’abordait pas du tout les difficultés psychiques, le handicap de son enfant ; et ce qui était aussi intéressant c’est qu’elle n’abordait pas du tout le lien qu’elle entretenait avec son fils. Ses propos oscillaient entre non qualification et disqualification. D’ailleurs c’était cette disqualification qui avait des conséquences sur son moi dans le sens où il y avait un discrédit, une confusion alimentée par les difficultés d’investissement positif de cette femme vis-à-vis de son enfant.

Ch. L : Alphonse est arrivé en 2010, il avait 5 ans ½, il se montrait extrêmement agité et dispersé, il était en perpétuel mouvement.

C. B : comme si ça le tenait ? Oui c’est ça, il était tenu par le mouvement ! On avait l’impression qu’il n’avait pas de limite corporelle, entre lui et l’extérieur tout semblait confondu... Il courait dans tous les sens en criant, se déshabillant, et en faisant ses besoins dans la cour.  Il “rencontrait” par le corps les autres enfants en leur donnant des coups et en mordant. Il interpellait les adultes en les appelant « maman » et s’agrippait, s’arrimait à nous. Il était à la fois en recherche sensorielle, mais rapidement dans l’excitation qui l’envahissait et notre parole ne pouvait le contenir.

C. B : Votre parole non, mais il me semble qu’il a pu assez rapidement vous nommer et a trouvé en vous, dans votre corps, un point de butée à ce mouvement sans fin...

Ch. L : Et sinon notre seul moyen de l’apaiser était de l’isoler, loin des autres. Chaque matin, à l’arrivée sur le groupe de vie, il urinait sur lui, (alors qu’il était propre) nous le changions avec des vêtements de l’IME. C’est suite aux différents échanges lors des réunions cliniques que nous avons tenté d’anticiper son arrivée, en lui proposant de changer de vêtements, donc, il mettait ceux de l’IME sur lui, et les siens dans son sac pour qu’il puisse les remettre à l’heure du départ : tel un rituel mis en place pour entrer dans la peau d’Alphonse à l’IME. Nos actes, accompagnés par des paroles ont bordé, ritualisé son arrivée le matin, ainsi il a pu aborder la journée différemment, en manifestant moins d’angoisse, moins d’agressivité et il a arrêté de se souiller.

C. B : c’était en quelque sorte son premier costume...et quel rapport avait-il à son propre corps, à son enveloppe, à sa peau ? Alors, il se déshabillait quand il faisait froid, se couvrait à l’extrême quand il faisait chaud, ne quittait pas son pull en été, courrait tout nu sous la pluie.

M. F : ça devait être compliqué les sorties !?

Ch. L : oui ! Quand nous sortions, avec le véhicule, Alphonse s'agitait, il faisait n’importe quoi, il se détachait, se levait, ouvrait les fenêtres pour sortir du véhicule... Le seul moyen de le canaliser c’était qu’il soit à côté de l’adulte, en contact avec lui.

C. L : oui même dehors, il fallait qu’il y ait le mur d’un côté, et un adulte pour le tenir de l’autre...

C. B : il fallait le border…d’ailleurs, la bordure, le contenant c’est autour de ces axes-là que le travail en psychomotricité se faisait. La psychomotricienne disait qu’il était dans une recherche de holding, et il la sollicitait pour de l’enveloppement…

C. L : l’enveloppement ça me fait penser au fait qu’il avait toujours un couvre-chef, notamment une cagoule ! Et il s’amusait à la retourner, on ne voyait plus ses yeux...

C. B : Ça me fait penser au personnage de Spiderman qu’il investira plus tard qui est un personnage qui n’a pas vraiment d’yeux...il peut voir l’autre à travers ces espaces blancs qui représentent les yeux, mais on ne peut pas voir son regard...

Ch. L : oui, toujours un couvre-chef : la casquette, le bonnet... En été il avait toujours son manteau avec sa capuche qu’il mettait tout le temps ou un gros sweat, Il transpirait tellement, on a essayé de lui enlever, mais il ne supportait pas, il hurlait... ça semblait vital pour lui...donc on n’a pas insisté !

C. B : Oui, on peut imaginer que c’était un moyen de sentir les limites de son corps...

C. B : On peut se demander s’il ressentait son corps comme contenant... ; d’ailleurs son rapport à la nourriture, était et reste particulier.

C. L : Quand il est arrivé il mangeait la pâte à modeler et le papier ; au repas, il s’impatientait entre les plats, récupérait la nourriture dans la poubelle de table, volait la nourriture dans les placards, prenait beaucoup de poids. On avait l’impression qu’il n’y avait pas de sensation de satiété

C. B : mais peut-être n’était-ce pas tant de se sentir rassasié qu’il recherchait, mais rempli, aussi bien avec ce que ça amène comme sensation au-dedans qu’en dehors...

Ch. L : En parlant de dedans et dehors : au sein de l’établissement, il passait son temps à courir, en rentrant et sortant par toutes les portes, et il riait très fort...  A cette période, il n’urinait plus sur lui, mais il s’est mis à uriner le long des murs de l’IME... A l’extérieur de l'IME c’était très difficile, il se déshabillait, avait un comportement inadapté en course, par exemple : il embrassait les mannequins plastiques de présentation au Monoprix. Au parc, il se sauvait très souvent, on était obligé de lui courir après... Je me rappelle lui avoir couru après, tout autour du parc, il se retournait, me regardait et il repartait en courant. Au moment où j’ai arrêté de courir, il est revenu...

C. B : c’est surprenant quand même au regard du rapport qu’il semblait avoir à l’autre, le fait qu’il puisse en jouer comme ça...

K. D : oui on avait peur pour lui, parce que si on courait, il courait encore plus et les mots ne l’arrêtaient pas... C’est comme si notre inquiétude qui se lisait sur notre visage, dans nos mots et nos intonations n’avaient pour effet que de l’agiter davantage.

C. B : Et quel était son rapport au langage ?

C. L : Annick, l’orthophoniste de l’époque avait décrit lors du bilan d’entrée “un discours incompréhensible avec des cascades de syllabes avec un débit saccadé et rapide...” Elle n’avait pas pu faire le bilan parce qu’il était trop agité et son temps d’attention n’excédait pas quelques minutes.

Ch. L : effectivement, Il s’exprimait très fort et très mal verbalement, son jargon, sa voix, faisaient enveloppe sonore, il baragouinait une langue incompréhensible ou était dans l’écholalie...Il n’utilisait pas le « je », il parlait de lui en utilisant son prénom. Il était très difficile pour lui d’intégrer la vie de groupe et d’entrer dans les apprentissages : il devait être accompagné individuellement de manière constante. Mais très vite, il a évolué. Il pouvait venir en séance d’orthophonie : celles-ci avaient été organisées en fonction de ses centres d'intérêts ; jeux du loto, les puzzles et écouter des histoires.

A. L : On remarque bien ici que le regard est un fait sensoriel, par lequel existe une dynamique de mouvement où les objets extérieurs sont captés vers l’intérieur et les objets internes sont extériorisés à l’autre. Et pour que cette dynamique de mouvement prenne sens, il faut une action nécessitant l’attente d’un retour pour être porteur justement de signification. Ainsi on peut comprendre l’importance de ces mouvements qu’induit le regard dans la construction du « je », dans l’émergence du langage, et dans une certaine mesure ça constitue parfois un repère symptomatologique de l’état de l’enveloppe psychique, c’est ce qui faisait défaut chez Alphonse.

C. B : Et qu’est-ce qu’il voyait quand il était face au miroir ? Parce que la psychomotricienne quand il est arrivé, l’observait crier après son reflet, mais sans qu’elle puisse être sûre qu’il s’y reconnaissait…

Ch. L : il ne se voyait pas, ne se reconnaissait pas. Quand il était chez les petits, il pouvait fixer le broc d’eau en inox posé sur la table, se rapprochant, s’éloignant tel un zoom, de façon à créer un mouvement des yeux. Il observait son image déformée, en disant « c’est qui lui ? » Il ne faisait pas le lien entre le reflet et lui-même.

A. L : Lorsque que Charlotte nous dit qu’il ne fait pas le lien entre le reflet et lui-même. Cela montre bien qu’Alphonse regarde mais ne se voit pas lui-même. Pour Alphonse son reflet c’est quelque chose qu’il voit, mais dans lequel il ne se reconnait pas. On voit l’importance qu’à partir du regard il accède à la constitution, à la conscience de son « je » qui procure, chez lui, le sentiment d’exister. Cela démontre les effets d’une certaine forme de carence précoce par le regard (parental) sur Alphonse, ce qui a influencé, bien évidemment, le bon fonctionnement psychique et qui a perturbé le développement de son identité dans sa globalité. L’angoisse confrontée à l’expérience de ne pas recevoir en retour, a fait que Alphonse cherchait un moyen dans l’environnement (ici l’IME) pour qu’on lui réfléchisse quelque chose de lui-même

M. F : et qu’est-ce qu’il faisait sur le groupe ?

Ch. L : sur le groupe de vie, il était fasciné par le mouvement des poissons dans l’aquarium, assis devant il semblait apaisé. D’ailleurs c’était aussi un moyen pour nous de l’aider à s’apaiser. Son œil se fixait sur les déambulations des poissons, il était captivé voire hypnotisé. Après, l’idée ce n’était pas qu’il s’enferme là-dedans non plus... Pour l'aider à participer aux activités collectives, ou, au moins, faire des choses en présence des autres, nous lui proposions des coloriages de poisson et des activités manuelles centrées autour de ce thème, et il s’en est saisi, alors qu'il ne pouvait s’installer que dans des activités sensorielles : comme les jeux d’eau, l'argile et la pâte à modeler. Ce qui nous a surpris c’est le contraste qu’il pouvait y avoir entre son côté très dispersé, éclaté et le fait qu’il ne dépassait jamais lorsqu’il coloriait... Il commençait toujours par les contours puis coloriait de façon très méthodique, très obsessionnelle...et il remplissait tout.

K. D : Ce que tu dis des coloriages, ça me fait penser à quand j’ai commencé à recevoir Alphonse en psychothérapie, en petit groupe via la médiation peinture. Il est d’abord passé par tout un temps où il peignait, recouvrait la totalité de la feuille d’une masse compacte et le mélange des couleurs donnait souvent une couleur terre. L’action de peindre ou plutôt le geste effectué en peignant semblait l’absorber complètement. Il n’était pas du tout en lien avec les autres enfants ou moi-même pendant ce temps de création. Sa feuille étant complètement remplie...il continuait à recouvrir, sans cesse. Il semblait dans une recherche de matière à ce moment-là. J’étais toujours embêtée parce que ses peintures ne séchaient pas...

C. L : et à l’atelier Art brut : Il faisait toujours un cadre le long du contour de sa feuille et il découpait les lignes d’encart du journal et remplissait méthodiquement sa feuille de ces lignes.

C. B : Il y a effectivement quelque chose de vraiment surprenant dans le fait qu’il ne pouvait pas ressentir son corps comme contenant mais pouvait en revanche considérer une ligne de dessin dans un coloriage comme un bord à ne pas dépasser…et qu’il puisse même, de lui-même, représenter le contenant…C’est une vraie question…(pour moi en tous cas) Mais pour en revenir à ses centres d’intérêts...Je crois qu’après les poissons il a commencé à s’intéresser à autre chose...

Ch. L : oui, l’équipe craignait qu’il ne s’enferme dans cet intérêt pour les poissons, donc nous lui avons proposé d’autres supports. Comme il aimait les supports imagés, après les poissons, il était captivé par le personnage de Diego (cousin du personnage Dora l’exploratrice) dans un livre d’histoire et de coloriages. C’est un an après son arrivée, quand s’est mis en place le mi-temps avec l’hôpital de jour que Diego a pris de l’importance : comme il lui était très difficile de quitter l’IME pour se rendre à l’hôpital de jour l’après-midi, nous lui avons confectionné un emploi du temps hebdomadaire avec une figurine de Diego coloriée par Alphonse.

Celle-ci était positionnée dans la case représentant le lieu où il devait être à un moment donné. S’il n’a pas pu se saisir dans l’immédiat de cette proposition, lorsqu’il a compris ce que représentait cet emploi du temps, il a voulu emmener la figurine et une éducatrice lui a alors proposé d’en fabriquer une avec lui. Il a donc confectionné une marionnette à partir d’un de ses coloriages qui a été découpé, plastifié et collé sur un bâton. Et c’est lui qui a ensuite pris l’initiative de coller sa propre photo sur la tête du personnage qu’il emmenait avec lui d’un lieu à l’autre en disant « c’est moi Diego ».

C. B : en fait ce que j’entends dans ce que vous dites c’est qu’il ne se prenait pas pour Diego...Il prenait, en quelque sorte, l’image « au pied de la lettre », comme s’il disait : “ puisque c’est Diego qui est à l’hôpital de jour, ça veut dire que Diego c’est moi” et il colle sa photo dessus... Oui, cette figurine c’était ce qui faisait lien entre les différents espaces de prise en charge. D’ailleurs, lorsque la prise en charge à l’hôpital de jour a été interrompue, cette figurine est restée là-bas et Alphonse a cessé d’en parler.

C. B : nous y reviendrons après mais l'idée de la figure qui permet la transition, c'est aussi ce qui a motivé Youssef, alors éducateur sur le groupe des petits, à lui donner le déguisement de Spiderman lors de son passage chez les moyens... Mais revenons à l’hôpital de jour : quels changements avez-vous notés lorsque la prise en charge s’est mise en place ?

Ch. L : Le changement le plus remarquable a été au niveau du langage, il bégayait moins ; plus de mots étaient compréhensibles, et son vocabulaire s’est enrichi.

K. D : Il y avait même quelque chose de plus nuancé dans sa manière de parler. L’intonation commençait à apparaître. On pouvait commencer à distinguer des exclamations et interrogations, ce qui permettait de mieux comprendre le sens de ses phrases... C’était très nouveau !

C. B : comme si finalement la scansion entre les différents temps et lieux, lui permettait d’introduire de l’espace entre les mots...

C. L : et à l’atelier art brut, après les lignes d’encart, il s’est mis à découper les lettres et à en remplir la feuille, et je me rappelle le Dr Buin à l’époque nous disait que ça signifiait qu’il avait envie de rentrer dans l’écriture et dans la lecture...

C. B : et en psychomotricité, Maud, la psychomotricienne décrivait qu’il pouvait passer un temps considérable à rester assis, probablement tenu par les appuis que fournissent la chaise et le sol, et à tracer des boucles…là encore il y a quelque chose d’un peu énigmatique, peut-être qu’il nous dit quelque chose du rapport entre le mouvement en boucle du corps, et les prémices de l’accès à la lettre…

C. B : Et comment se comportait-il à l’hôpital de jour ?

Ch. L : A l’hôpital de jour il était décrit comme insaisissable par les adultes, silencieux et triste, mais qui parvenait à être avec ses pairs à condition de rester en périphérie. Il n‘était pas impressionné par la violence des autres enfants, et même quand elle lui était adressée, il ne répondait pas.

K. D : il était même décrit comme pouvant “s’infiltrer” dans un groupe de plus grands, c’est-à-dire qu’on avait l’impression qu’il pouvait passer incognito...ce qui était quand même radicalement différent de ce qu’il se passait à l’IME !

Ch. L : Oui ! Mais ce qu’il y avait de commun c’était ses réactions à l’intrusion des autres et là il pouvait se mettre dans des colères impressionnantes qui ne pouvaient pas être mises en mots malgré les progrès langagiers.

C. B : Mais d’ailleurs l’expression de la violence des autres pouvait venir faire écho en lui...N’est-ce pas à travers cette question-là qu’il a commencé à imiter Lamine, l’enfant un peu “leader” du groupe des petits ?

K. D : oui mais je pense que c’est aussi parce qu’il y avait quelque chose de familier entre Alphonse et Lamine. C’est ce familier qui a fait un point de contact entre eux et qui a fait qu’Alphonse a pu attraper autre chose à imiter chez Lamine.

C. B : oui, il faut qu’il y ait un peu de pareil et un peu de pas pareil...

K. D : Quand il créait, Alphonse était dans sa bulle, hermétique à ce qui l’entourait. Il ne parlait ni aux enfants ni à moi. Il ne nous regardait pas et semblait même ne pas pouvoir nous voir. Petit à petit, l’autre est devenu potentiellement support, modèle d’imitation, en ce sens qu’il pouvait avoir envie de faire comme, de “peindre comme”. Mais par contre, Alphonse ne supportait pas que l’autre tente de faire comme lui. Si un autre enfant s’approchait alors qu’il était concentré, Alphonse le vivait comme une effraction et entrait dans une grosse colère. C’est Alphonse qui était en mesure de sentir quand il pouvait être en lien avec ses pairs dans ces moments de création. Alphonse sortait de son hermétisme mais seulement quand il le pouvait. D'ailleurs c'est également le moment où il a commencé à s’intéresser aux empreintes... En effet, il y a eu tout un temps où Alphonse s’est mis à prendre des objets qui étaient dans la salle, à les peindre pour ensuite venir en laisser une empreinte sur la feuille. Il a ensuite fait pareil avec ses mains et quand la trace n’était pas assez prononcée pour lui, il reprenait de la peinture et repassait par-dessus. Il y avait peu de place pour l’autre et donc pour la rencontre à ce moment-là. Néanmoins, il y avait de la place pour lui, Alphonse, il laissait des traces, ses traces, ses empreintes. J’avais l’impression qu'il pouvait commencer à être (en tant que tel), à certains moments.

M. F : Et pourquoi la prise en charge à l’hôpital de jour s’est-elle arrêtée ?

A. L : Madame ne voyait pas du tout l’intérêt de la prise en charge, de l’intérêt des soins psychiques pour son fils. D’ailleurs, elle ne venait jamais aux rendez-vous, ou très peu. Comme vous le savez, dans le cadre de l’hôpital de jour, quand les parents ne sont pas partie prenante de la prise en charge de leur enfant et bien la prise en charge s’arrêtait. C’est ce qu’il s’était passé pour Alphonse.

De notre côté, Mme disons qu’elle brillait par la régularité aussi de ses absences, mais Alphonse investissait énormément l’IME, et de ce fait d’ailleurs Madame avait souhaité que son fils soit à temps plein à l’IME ce qui était aussi une certaine forme d’investissement de Madame pour notre institution. Mais il nous semblait important de ne pas y répondre afin de montrer cette temporalité marquée par l’absence de soins afin qu’elle puisse réaliser la nécessité des soins pour son fils.

C. B : Et puis il faut dire qu’il y a une rencontre qui ne s’est pas faite au départ... Madame pourra dire plus tard la douleur que ça a été pour elle à la naissance, avec cet enfant qu’elle n’attendait pas et qui ne l’a pas regardée...il ne l’a pas faite mère ! Il se sont retrouvés en présence (et encore) mais il ne se sont pas rencontrés...il me semble que cela peut expliquer les difficultés d’investissement dans lesquelles elle se trouvait... Je pense que pendant très longtemps il n’était pas dans sa pensée, il était dans un espèce d’espace autre dans sa tête... Elle s’est retrouvée du jour au lendemain avec un enfant qu’elle n’a pas voulu, n'a pas attendu, et qui ne la regarde pas...à d’un seul coup plusieurs institutions qui s’intéressent à elle en lui retournant “mais alors du coup vous faites comment avec lui, parlez-nous de votre fils ?” Alors qu’elle n’en est pas là !

Il me semble que ce n’est qu’après, une fois qu’elle a eu ses trois autres enfants (avec notamment les deux dernières grossesses pendant qu’Alphonse était à l’hôpital de jour) et notamment quand elle a eu son deuxième garçon...qu’elle s’est sentie mère, et qu’elle a pu alors commencer à regarder son aîné : elle pourra dire après-coup : « avec le recul, l’allaitement ce n’était pas aussi agréable qu’avec les autres ; on avait du mal à s’accrocher avec Alphonse, je voulais être joyeuse avec lui, qu’il me rende joyeuse…j’aime les bébés…il me faisait pitié ».  Mais à l’époque de l’hôpital de jour elle vit le regard des autres comme une intrusion, comme s’ils lui disaient “mais en fait vous faites mal !”

Ch. L : En tous cas, l’interruption de cette prise en charge a été assez déroutante pour Alphonse qui présentait alors beaucoup d’excitation et d’agressivité alternant avec des périodes de retrait : il lui arrivait de quitter le groupe pour s’isoler, rejoindre son monde intérieur, en sortant dans la cour pour tournoyer, en parlant à voix basse. Il lui arrivait également de rester immobile et silencieux, le visage tourné vers le ciel, absorbé par ses pensées comme « déconnecté » de la réalité. Pendant cette période, un jeune garçon du groupe porte très souvent le costume de Spiderman et l’accapare. Alphonse en vient à s’intéresser à ce personnage, il se met à l’investir.

Lors des temps libres, il aime particulièrement faire des coloriages de Spiderman, il est appliqué, voire trop appliqué, ne supportant pas de dépasser. Il colorie de manière compulsive. Il aime se déguiser, avec le costume et nous remarquons qu’il devient Spiderman une fois costumé, il ne fait pas semblant.

C. B : je me demande s’il aurait investi ce personnage s’il ne l’avait pas vu incarné...

M. F : en fait c’est surprenant parce qu’on dirait qu’il y a un aller-retour entre la réalité et l’image...il le voit en vrai et après il le remplit en coloriage, et ensuite chez les moyens il le décompose en dessin et le recompose en couture...

Ch. L : Oui alors en fait le costume de Spiderman du groupe des petits lui a été donné par Yussef, un éducateur auquel il était très attaché, lors de son passage chez les moyens : c’est comme s’il l’avait adoubé. Et d’ailleurs, c’est le moment où, dans le dessin libre, les formes géométriques laissent place au dessin du bonhomme accompagnés d’un “c’est moi”.

A. L : Comme nous vous l’indiquions auparavant, l’angoisse confrontée à l’expérience de ne pas recevoir en retour, a fait que Alphonse cherchait un autre moyen pour que son environnement lui réfléchisse quelque chose de lui-même. La solution a été pour lui l’utilisation d’un substitut, d’un support, qui lui permet d’être en échange significatif avec l’autre, tout en lui permettant alternativement l’enrichissement de soi et la mise en signification des choses qu’il voit. Ce substitut était ce personnage de fiction

Ch. L : En 2015, il va sur ses 11 ans, et l’équipe repère qu’Alphonse semble ne plus se reconnaitre comme faisant partie du groupe des petits, il repousse ou utilise les plus jeunes et recherche l’adhésion des anciens ou des leaders. Son passage sur le groupe des moyens se fait en avril 2015 ; il change du coup d’éducatrices au quotidien et de référent clinique. Dans un premier temps, il continue les coloriages de Spiderman, qu’il refait, strictement identiques au modèle. Il nous semblait important de le décoller du coloriage, du remplissage...

M. F : avec l’idée de l’amener à créer ?

Ch. L : oui et on se disait qu’il fallait faire quelque chose de ces coloriages...donc on lui a acheté un cahier de dessin

K. D : oui et c’est ce support qui lui a permis dans un premier temps de rassembler pour ensuite pouvoir créer dans un deuxième temps...et c’est aussi devenu un objet, comme la marionnette de Diego, qui lui permettait de circuler au sein de l’IME, qui faisait lien entre les différents espaces de prise en charge... C’était aussi un objet porteur de ses questions avec lequel il a circulé pendant tout un temps.

Ch. L : oui et c’était un support qu’il avait connu en atelier Bande Dessinée donc j’imaginais qu’il allait pouvoir s’en saisir... Et comme y avait moins de mouvement sur le groupe des moyens, moins d’ébullition, il a pu, de lui-même s’aménager un temps, s’installer...c’est ce qui lui a permis au fur et à mesure d’investir le dessin...

C. B : Et donc comment est-il passé du coloriage au dessin ? Il a d’abord collé systématiquement en double les coloriages en miroir Puis il découpait la silhouette de Spiderman dans le coloriage, la collait sur le cahier et dessinait un fond, un arrière-plan puis dessinait en miroir ce qu’il venait de faire.

M. F : et y avait que Spiderman ?

C. B : oui et ce qui était même impressionnant c’est qu’il lui était insupportable et incompréhensible que ses camarades puissent ne serait-ce que l’évoquer. Il ne supportait pas que les autres puissent faire des coloriages du même thème, comme s’il se sentait dépossédé de ce qu’il estimait être son image... Et en même temps, le collage en miroir me fait penser à la question : “ t’es mon copain, t’es mon copain ? ” qu’il amenait en boucle à l’époque et qu’il adressait sans cesse à Lamine qu’il a alors retrouvé chez les moyens...

Ch. L : Oui, mais c’était toujours collé à l’autre, il n’était pas en relation avec eux... Quand Lamine et Bruno, deux enfants du groupe, dansaient, Alphonse les imitait mais il n’était pas inclus, il était à côté d’eux, en même temps qu’eux, mais pas avec eux... C'est d’ailleurs ce qui l’a aidé à évoluer, il les imitait. Car, on peut dire qu’auparavant il était replié sur sa propre rythmique intérieure. Il aimait danser seul, très souvent devant des clips de « coupé-décalé » et il avait du mal à accepter qu’un autre essaye de danser comme lui, si celui-ci ne partageait pas la même culture.

K. D : Oui, c’est comme s’il commençait à avoir accès à quelque chose de l’ordre du groupe, de la communauté... En parallèle, en séance, il a commencé à interroger le groupe d’appartenance de Spiderman d’une part et de Peter Parker d’autre part, sans avoir encore identifié que c’était un seul et même personnage.

      

Par ailleurs je te rejoins dans l’idée du parallèle entre le double et le copain parce que celui qu’il interrogeait là-dessus, Lamine, lui ressemblait en beaucoup de points, aussi bien physiquement que dans leur histoire et la problématique de la violence interne. En séance, il s’est mis à se mettre au travail via le personnage de Venom : antihéros évoluant dans l’univers Marvel, c’est un personnage noir qui apparaît généralement en association avec le personnage de Spiderman, c’est un extraterrestre amorphe, semblable à une forme liquide, qui survit en se liant avec un hôte généralement humain.