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Controverses sur l'autisme et temoignages
Agrandir le texte Réduire le texte Carnet/Psy N°97 - Page 12 Auteur(s) : Jacques Angelergues
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Controverses sur l'autisme et témoignages

Denys Ribas revient sur l'Autisme dans une perspective un peu différente de ses précédents ouvrages sur le même sujet qui avaient su rendre accessibles à un public élargi des problématiques complexes ; il s'agit, ici, non seulement d'une actualisation, mais d'un approfondissement théorique.

Il est significatif que le premier chapitre ouvre sur un plaidoyer pour Hans Asperger dont l'auteur nous dit qu'il est injustement méconnu, alors qu'il mériterait autant que Kanner d'être reconnu comme un des découvreurs de ce syndrome. Plus encore, Asperger se révèle être profondément engagé dans une perspective soignante et il accueille des enfants autistes dans l'institution qu'il dirige ; malgré une conception étiologique archaïque, en humaniste militant, il prône une approche "spécifique", "synthèse intuitive de la pratique médicale et éducative", fondée sur la relation et l'intérêt pour la personnalité totale de l'enfant.

Denys Ribas aborde ensuite un objet de polémiques vives dans le débat social actuel, celui de la compréhension psychanalytique de l'autisme ; il commence par une revue critique particulièrement synthétique de la littérature avant d'articuler la discussion théorique avec une présentation d'un traitement personnel, celui de Daniel et les témoignages d'anciens autistes (célèbres), Donna Williams, Temple Grandin et Sean Barron. Si l'hypothèse de M. Mahler d'une phase d'autisme normal dans le développement paraît bien caduque, son intérêt pour la symbiose heureuse entre mère et enfant éclaire la construction du psychisme. Dans une perspective critique par rapport aux théories kleiniennes, Winnicott met l'accent sur un défaut de contact affectif qui entrave le partage d'illusion nécessaire à la dynamique du "trouvé / créé" chez les autistes mais il n'a pas de conception spécifique de ce qu'il considère comme une forme extrême de psychose infantile. Les travaux de Bion sont bien entendus évoqués et Denys Ribas s'attarde sur l'apport de F. Tustin, analysée par Bion, (le "trou noir", les "objets autistiques") qui distingue en particulier différentes formes de défenses autistiques ne posant pas les mêmes problèmes thérapeutiques ; dans la perspective bionienne, Meltzer décrit les "identifications adhésives pathologiques" et le "démantèlement". Pour Meltzer : "le temps passé dans l'autisme est du temps perdu pour la maturation".

Le propos de Denys Ribas, comme dans ses précédents écrits, n'est jamais sec : à la mise au point théorique il associe étroitement son engagement de thérapeute, comme dans le cas "Daniel" qui est bien, comme annoncé, un traitement psychanalytique et dont témoigne l'aspect contre-transférentiel. Les témoignages d'anciens autistes - qui sont aussi des personnalités exceptionnelles, comme le rappelle Denys Ribas - apportent une chair saisissante à cette compréhension psychanalytique et soulignent ". à quel point des significations mentales élaborées vont avec la plus grande perturbation de l'espace et de l'identité". On ne voit pas très bien pour quelles obscures raisons des psychanalystes ne pourraient pas, ou ne devraient pas se pencher sur le sens de ces symptômes.

Le psychanalyste qu'est Denys Ribas ne se désintéresse pas, bien au contraire, de la théorie cognitive de l'autisme. Il nous présente d'abord les recherches d'Uta Frith : convaincue de l'origine génétique probable d'un dérèglement du développement cognitif, Uta Frith récuse pourtant les possibilités d'un diagnostic précoce. Elle écarte tout défaut sensoriel périphérique et incrimine un défaut de la "force de cohérence centrale" qui enraye les possibilités de généralisation mais engendre "détachement" et "fragmentation". Le trouble de l' "attention conjointe" et du pointing (pointer du doigt un objet pour le désigner à l'autre) lui paraissent très significatifs des enfants autistes. Hobson reprend plutôt une hypothèse de Kanner quant à l'incapacité des autistes à reconnaître les affects. Les travaux d'Uta Frith conduisent à accorder une grande place à la capacité d'avoir une "théorie de l'esprit", cette capacité fondamentale dans l'espèce humaine d'attribuer une intentionnalité à l'autre et qui ferait défaut aux autistes. Cela dit, après avoir présenté de façon très minutieuse les travaux cognitivistes, Denys Ribas ne met pas son drapeau dans sa poche et il s'insurge contre certaines affirmations : il critique en particulier la supposée impossibilité du diagnostic précoce, en s'appuyant sur des travaux français (Sauvage, Adrien, Laznik). De même, Denys Ribas dénonce la méconnaissance des pulsions sexuelles et le déni de la souffrance impliqués par certaines thèses et il affirme enfin que la théorie de l'esprit peut advenir.

La confrontation des approches cognitiviste et psychanalytique peut s'avérer féconde autour de certaines problématiques, telles la non-différenciation entre soi et l'autre, l'importance du jeu ou la dimension "méta". Denys Ribas nous montre d'ailleurs que la position de bien des psychanalystes a évolué, celle des cognitivistes aussi. ce qui a contribué - bien dans l'esprit d'Asperger - à réévaluer les thérapeutiques institutionnelles.

Dans les conclusions du livre, Denys Ribas rend enfin plusieurs hommages théoriques, à Marion Milner d'abord pour son travail sur la symbolisation, puis à René Roussillon (qui a également remis le travail de Marion Milner en valeur), à Pierre Delion pour la sémiotique et à Laurent Danon-Boileau qui conjugue linguistique et psychanalyse.