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Le désir d'analyse
Agrandir le texte Réduire le texte Carnet/Psy N°97 - Page 13 Auteur(s) : Marine Esposito-Vegliante
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Le désir d'analyse

Ce qui court et insiste au fil de ces textes très variés, très différents, très autonomes dans des approches toujours renouvelées, et qui s'impose de manière éclatante et saisissante c'est une passion de l'analyse, une passion pour l'analyse. Et une passion implique de fait un engagement, une rigueur et une responsabilité, ce à quoi Wladimir Granoff ne déroge à aucun moment. Ces articles, entretiens, lettres qui s'échelonnent de 1949 à 1997 en témoignent sans relâche dans un style vif, vivant, parfois très chantourné, et une syntaxe si singulière qu'il est impossible de l'attribuer seulement à la richesse et à la complexité de son rapport aux différentes langues qui l'ont façonné mais qui nous renvoie plutôt au soin qu'il apporte à préciser les circonstances de ses énonciations, à son goût des postfaces, souligné par Jean-François de Sauverzac, ses méandres, correctifs, additifs, son souci de l'auditoire, de l'adresse, du cadre, du contexte et donc à sa manière de penser la psychanalyse, et de penser en psychanalyste.

La psychanalyse, ses enjeux, son objet, ses implications tant cliniques que théoriques, son origine, ceux qui la font, analystes, patients, ses institutions, son histoire - des propos de salle de garde à celle des grands moments fondateurs - celle de ses filiations et de sa transmission au-delà des frontières hexagonales, une psychanalyse enracinée dans son histoire, son historicité sans jamais y être réduite, ni enfermée. Granoff mieux que personne nous en fait ressentir la succession et les mouvements, l'arborescence, les changements de configuration traversés par les questions aiguës et décisives de la formation et de la transmission.

Cette passion exigeante est indissociable pour Wladimir Granoff de rigueur, rigueur indispensable, rigueur qui constitue une éthique car à chaque moment il est question de marquer la spécificité de la psychanalyse, celle de l'acte analytique, de le distinguer, de définir et de reconnaître le moment où il peut avoir lieu dans une cure et ce moment tient à l'analyste, autant et plutôt davantage à l'analyste qu'au patient car "l'analyse ne peut trouver un cours de progrès, ne peut avancer que pour autant que le dire de l'un ou de l'autre de l'un et de l'autre produise des effets de vérité (...) l'effet de vérité ne peut être que si le savoir a été congédié. Le savoir médical notamment, pas en tant que tel mais comme type de savoir. A quoi le savoir psychologique ne correspond pas moins. C'est le savoir qui correspond à ce que Lacan appelait le discours du maître. Les considérations (...) ont empêché que ce savoir ne soit chez moi mis en déroute au moment où tout dépendait de cela..."

C'est ainsi qu'il témoigne de la rigueur du praticien celui qui s'expose dans sa clinique et dans les prolongements qu'il lui donne dans l'article intitulé Vous qui passez sans me voir, article qui ouvre le recueil et qui mériterait à lui seul un commentaire détaillé. Il montre, dans l'après-coup, que l'analyse est toujours une affaire risquée, jamais sue d'avance. Le désir de l'analyste est nécessaire voire même indispensable mais il ne suffit pas, ce qu'il faut c'est "un désir d'analyse : le désir qu'il y ait de l'analyse". Et l'espace de la cure exige une réinvention "espace psychique bordé d'une part par la reproduction du même et de l'autre la réinvention constante. Le rapport des deux est antagoniste". La formulation de Lacan retrouve sens et éclat, elle est ici revivifiée et nuancée par Granoff dans un écart qui est la marque de sa relation à Lacan envers lequel il n'a ni soumission ni servitude mais à propos duquel il nous parle avec lucidité, sans concession, sans amertume, à bâtons rompus, acceptant le jeu des questions de Antoine Vergote et Francis Martens en 1985 dans l'article intitulé Les années de très grand bonheur... il restitue la secousse de l'innovation apportée par Lacan, sa fulgurance, l'admiration qu'elle suscite. Entretien où se mêlent heureusement les détails circonstanciés qui ont valeur de témoignage et les mises au point sur les apories et les malentendus portant respectivement sur la question du contre-transfert et des séances courtes et qui nous renvoient sur ce versant européen de la psychanalyse que Granoff connait particulièrement bien. Car à partir d'un solide ancrage freudien jamais remis en question, il demeure indéfectible de Freud au sens où "n'ayant pas eu à faire de retour à Freud parce que ne l'ayant jamais quitté comme guide pour le trajet - au sens où, en terrain inconnu la boussole ne quitte pas le voyageur".

Pour Granoff "le couple Freud-Ferenczi est emblématique de la psychanalyse". Il éclaire différemment ce qu'on avait l'habitude de mettre au compte du fameux pessimisme freudien car "ils sont dans leur parcours et leur destin, la métaphore, aussi bien la métonymie, d'une dimension fondamentale et vitale de la psychanalyse, "son drame" le fait que "l'analyse ça marche et ça ne marche pas". C'est la question qu'il aborde dans Remédier à l'irrémédiable d'une manière à la fois triste lucide et magistrale qui recense et dessine les orientations, les filiations majeures du paysage analytique. "L'écart entre Freud et Ferenczi va ouvrir sur un mode de penser, de théoriser et de pratiquer qui sera le fait de l'école anglaise". Ferenczi produit Mélanie Klein et Balint et... Winnicott. Balint sur lequel il reviendra dans le très bel article Cure and care qui touche à une question clinique si sensible avec ce "souci" dont on ne peut pas faire l'économie. Les avancées dans l'étude du rapport de Ferenczi à la notion d'échec dévoilent une forme de parenté avec l'importance donnée par Lacan au concept de "ratage" et montre que l'espace de travail ne peut être qu'un entre-deux "ein zwischen raum", c'est dans cette oscillation de cet entre-deux que peut opérer le psychanalyste. "...à mille lieux de toutes les terres habitées", le très bel entretien avec Martine Bacherich sur le dessin d'enfant renoue avec ce qui a profondément concerné Granoff, l'enfant devant l'adulte et l'enfant dans l'adulte et leurs représentations.