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La femme sans qualité
Agrandir le texte Réduire le texte Carnet/Psy N°97 - Page 15 Auteur(s) : Sylvie Séguret
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La femme sans qualité
Esquisse psychanalytique de la féminité

15 ans après La femme sans qualité d'Annie Anzieu n'a pas pris une ride. Elle est même plus jeune que jamais. L'allusion à Musil est faite pour rappeler que longtemps la féminité a été décrite, à commencer par les psychanalystes, et Freud en tout premier, comme ce qui apparaissait comme du non masculin, du masculin en négatif, "l'idée que l'homme se fait de sa propre féminité. Non comme qualité possible, mais seulement à l'image de la castration". Et Annie Anzieu cite Freud, qui écrivait en 1932 : "La femme n'est pas un homme. Elle n'est pas un homme puisqu'elle n'a pas de pénis (.) en dehors de cela, la femme peut être aussi un être humain." Il y a donc à dire, à écrire, pour que le "continent noir" décrit par les hommes prenne enfin la parole et tente de se décrire en ses qualités propres. Analyste femme, Annie Anzieu nous offre donc une Esquisse psychanalytique de la féminité. L'ouvrage est composé de trois parties : Femme, Ecriture, La femme analyste. Et la succession de ces titres nous invite déjà à réflexion.

Femme

Etre femme, c'est d'abord le ressenti d'un espace intérieur. "L'espace en elle est creux. Il est appel, pulsion vers l'intérieur". Et ce creux n'est ni manque ni vide. L'auteur prend soin de différencier le féminin du maternel. En effet, si la fonction de reproduction est chez l'homme intriquée avec la jouissance sexuelle, elle ne l'est pas nécessairement chez la femme. "La conception n'est pas l'orgasme. La gestation non plus." Scandé par les transformations, seins, règles, grossesse, accouchement, ménopause, le temps de la femme est sexuel, non linéaire, dans une "discontinuité physiologique" qu'ignore l'homme.

Ecriture

L'écriture comme faire, comme production a d'intimes relations avec la gestation et l'accouchement. Le texte et l'enfant ont quelque chose d'identique. Mais existe-t-il une écriture qui serait "de femme"? En tous cas, l'écriture féminine n'existe qu'en relation avec cette perception interne de l'espace intérieur. "L'écriture féminine remplace pour la femme la gestation, ou la continue. Elle apparaît souvent comme le résultat d'une sublimation de la relation à un être aimé."

La femme analyste

Le corps de la femme, le discours de l'analyste sont inséparables. C'est donc à une expérience très personnelle que nous convie l'auteur, dans laquelle elle aborde la solitude, la rencontre avec la dépression, avec la folie, dans le transfert. Mais aussi la lutte contre la pulsion de mort. "La conjonction de mon existence avec celle de mon patient nie la mort. J'y prends vie en même temps que lui, dans l'image du miroir commun, dans l'unification spatiale du dire." Annie Anzieu parle de la fonction "placentaire" de l'analyste. "Enveloppe qui protège et nourrit, limite et donne forme. Enveloppe à laquelle elle (la femme analyste) est doublement identifiée comme enfant et comme femme. Enveloppe sublimée par la formation d'analyste et repensée dans la fonction d'analyse."

Mais comme il est délicat de résumer cet ouvrage. Théorie bien sûr mais aussi et surtout écriture sensible, qui va et revient, des répétions qui n'en sont pas, puisqu'elles sont rythme. Des pensées qui sont prises en permanence dans le corporel. Un espace littéraire qui évoque immédiatement un espace du dedans. Le style, c'est la femme. Je ne peux m'empêcher de trouver dans la forme même de ce texte une représentation du féminin. Une densité de chaque phrase, une précision des concepts, mais aussi une invite à la rêverie, au jeu associatif, à la lecture plurielle. Une écriture poétique, au sens étymologique. A lire, à relire. Avec nécessité, avec plaisir.