La Revue

Authenticité du faux
Agrandir le texte Réduire le texte Carnet/Psy N°97 - Page 16 Auteur(s) : Dominique Baudesson
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Authenticité du faux
Lectures psychanalytiques

L'Authenticité du faux s'inscrit entre psychanalyse et esthétique, c'est un éloge adressé par Murielle Gagnebin à l'alliance de l'authenticité, d'une oeuvre ou d'une expérience, et du faux, quand le faux devient paradoxalement le révélateur d'une authenticité. Soumis à l'enquête analytique, le faux avouera ses limites, mais il pourra apparaître aussi comme l'expression d'une expérience liée au tragique et à la souffrance. Murielle Gagnebin nous propose deux méthodes originales d'interprétation des oeuvres d'art. La première s'appuie sur le modèle de la formation du symptôme névrotique (repérer le vou inconscient de l'ouvre) et s'en éloigne radicalement dans la mesure où l'art est en perpétuel mouvement. La "modélisation métapsychologique quaternaire de la création" lie la théorie des causes de la création chez Aristote à des notions et des concepts psychanalytiques freudiens et à une approche inhérente à la critique génétique.

L'auteur transfère la théorie aristotélicienne dans le domaine psychanalytique et analyse ainsi respectivement le capital pulsionnel de l'oeuvre, l'intégration du public intérieur propre à chaque artiste (c'est-à-dire son aptitude à penser l'union fondamentale des parents dans la relation sexuelle), la capacité de l'artiste à faire des deuils, permettant choix, ellipses, sélections, renoncements et sa manière de lutter avec les revendications du matériau. Ce modèle heuristique repose sur un principe fondamental : plus le jeu entre ces quatre causes est libre, plus l'ouvre sera forte. Une entrave grevant l'une des causes transforme la création en une ouvre mineure, à moins d'un travail supplémentaire, d'une greffe métaphorisante nécessaire à une restructuration susceptible de conférer à l'ouvre son authenticité. Bien que psychiquement définies, ces causes sont inscrites dans l'ouvre elle-même qui, progressivement, se transforme en alter ego, mieux en un véritable ego alter, créature vivante, individu doté d'une structure psychique précise, d'un inconscient et d'un destin, accueillant les modulations infinies de son devenir. Murielle Gagnebin réfléchit sur la peur de l'artiste au moment où il rencontre une force née dans l'ouvre qui se met à exister par elle-même. La sublimation des pulsions prégénitales s'effectue selon un spectre qui s'étend de l'artiste à l'ouvre et de l'ouvre à l'artiste.

L'auteur met à l'épreuve, de façon magistrale et très vivante, sa méthodologie par l'étude de La jeune fille et la mort (Roman Polanski), Peeping Tom (Michael Powell), Lulu (F. Wedekind et A. Berg), la mort de Julie d'Étange (Nouvelle Héloïse). Elle interroge ensuite deux tableaux considérés comme des impostures, la Jeune Fille au chapeau rouge de Vermeer et la Fornarina de Raphaël (tenter d'incorporer l'idéal et non en introjecter certains aspects trahit le faussaire). L'incarnation de l'image exprime quelque chose de l'ordre de l'invisible, de l'indicible. Le visible en soi, la présence d'altérités inépuisables en-deçà de la représentation, se révèlent avec Morandi, Lesieur, Giacometti, Nicolas de Staël.

Parallèlement, elle s'attache à la clinique psychanalytique, elle s'intéresse au psychodrame psychanalytique qui a valeur artistique, écrit-elle. Les "vertus mutatives du déjeu" sont liées au libre jeu des quatre causes qui définissent la "modélisation métapsychologique quaternaire de la création". Elle développe les tournants mutatifs de deux cures d'analyse d'artistes, plus particulièrement de vacillement identitaire, lorsque, au cours du processus de création, le créateur assiste au surgissement de son oeuvre.

Une oeuvre d'art, par son pouvoir d'évocation, permet, dans l'éclat du visible, le dévoilement de la fraude du non-visible qui donne sa profondeur à l'oeuvre. L'image devient un théâtre d'ombres, l'ombre, "trace de l'humain, (.) de l'image vibrante de ses divers habitants masqués, le bastion de notre finitude, et par là, peut-être de notre héroïsme ?". Remarquable, inventif, créatif, ce livre est aussi scientifiquement fondé sur de judicieuses références à des auteurs appartenant à la lignée freudienne et sur l'analyse rigoureuse de très nombreuses oeuvres d'art, Authenticité du faux est un véritable tournant dans l'expression d'une vérité psychique.