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Travailler ensemble. Une expérience de prévention en psychiatrie
Agrandir le texte Réduire le texte Carnet/Psy N°97 - Page 18 Auteur(s) : Sylvain Missonnier
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Livre concerné
Travailler ensemble
Professionnels et bénévoles en santé mentale

La production de livres dans notre champ est abyssale. Face à cette immensité, il devient de plus en plus aléatoire de distinguer le bon grain de l'ivraie. Voici justement un ouvrage dont le naturel discret, peu propice à la surenchère médiatique, pourrait masquer sa pertinence. C'est bien dommage, car il mérite toute l'attention des nombreux professionnels impliqués dans la clinique en réseau. Il s'agit d'un témoignage collectif de soignants du terrain réunis dans un "groupe livre" où cette publication a vu le jour. Ces co-auteurs appartiennent au secteur de psychiatrie générale du 5e et 6e arrondissement de Paris, à l'Union des Institutions Sociales du 6e arrondissement et aux différentes institutions, associations qui se joignent au projet commun de "l'Association Prévention Formation Réciproque". Cette association fédère les salariés et bénévoles des organisations sanitaires, sociales, éducatives, policières, judiciaires regroupés autour d'un même objectif de "prévention de la souffrance psychique". Les actions engagées entre ces différents partenaires laïcs et religieux se fondent sur un parti pris partagé : l'égalité en situation de travail de tous et une valeur primordiale : "être, réciproquement, en position d'apprendre de l'autre". Cette réciprocité de la formation est affirmée d'emblée comme un étendard dans le nom de l'association.

Ce type de revendications dans un discours inaugural risque de soulever un scepticisme justifié : de fait, l'expérience montre souvent combien les bonnes intentions consensuelles et bien pensantes de départ débouchent fréquemment sur une réalité tout autre à l'arrivée. Nombre de politiciens en campagne sont orfèvres dans ces numéros d'illusionnistes ! Ce texte est aux antipodes de ce discours manipulateur et lénifiant. Il ne s'agit pas dans son cas de propos a priori, de châteaux en Espagne. Non, le lecteur découvre ici le récit rédigé après-coup d'une expérience initiée dans les années 1990 qui se poursuit depuis 1994 sous la bannière de l'association.

L'ouvrage se divise en trois parties. D'abord, il s'ouvre sur l'historique sans langue de bois de la genèse des coopérations entre le service de psychiatrie et les partenaires des arrondissements. Secondairement, sont décrites et discutées les expériences actuelles avec les partenaires. La diversité des actions de prévention abordées au fil des pages est impressionnante. On y côtoie successivement les jeunes travailleurs, les adolescentes en grave crise, les adultes en rupture, les parents en souffrance, les personnes âgées à domicile présentant des troubles psychiatriques. Pourtant, au delà de ces singularités, la dynamique affiliative de l'association, son combat pour entretenir des liens toujours fragiles et l'analyse critique sans complaisance de son bilan donnent crédibilité et cohérence à l'ensemble.

Enfin, la troisième partie de l'ouvrage est centrée sur le "Centre d'Accueil et de Crise" auprès des professionnels. L'accueil en urgence au "Centre Garencière" illustre bien les enjeux préventifs de la coopération développée avec la Police afin d'améliorer la qualité de l'accompagnement des malades et leur prise en charge en psychiatrie. À une époque où la notion de réseau de soin est -pour le meilleur et pour le pire- un refrain récurrent, ce livre arrive à point nommé. Sa lecture permet de comprendre à quel point un réseau ne peut être que le fruit d'un lent processus de maturation d'un accordage entre individus et collectifs, initialement prisonniers de lignes de clivages persistantes. En termes plus incisifs : les réseaux de soin ne se décrètent pas magiquement à coups de circulaires ministérielles ; ils se construisent patiemment et conquièrent justement leurs vertus préventives de liaison à travers d'âpres luttes incessantes contre les forces de déliaison toujours à l'oeuvre.

La grande vertu identitaire de ce récit rétrospectif illustre donc à merveille qu'un réseau de prévention ne devient "espace transitionnel" (p.93) qu'à travers l'épreuve constante de l'élaboration de sa propre conflictualité interne et de l'expérience renouvelée de sa vulnérabilité intersubjective. Privée de cette réflexivité sur leur propre ambivalence, les soignants, les institutions et les associations sont en permanence en risque de dénier -chez autrui et chez eux mêmes- la souffrance psychique qu'ils prétendent accueillir. Il y a peu entre prévention et maltraitance.

La prise de conscience de l'étroitesse de ce chemin de crête entre le Charybe d'un humanisme naïf et le Scylla d'une désespérance fataliste s'enracine à l'évidence pour les animateurs du réseau dans l'expérience psychanalytique et une attention privilégiée à la plus fondamentale des réciprocités : celle des résonances croisées entre l'inconscient des soignés et celui des soignants. Plutôt que d'exhiber ce credo avec une vantardise toute théorique, les auteurs évoquent ce territoire commun avec une sobriété, un pragmatisme bien plus convaincant : "La constitution d'un espace coopératif permettant le travail de prévention est essentiellement contingent. La créativité vient de surcroît. La prévention s'appuie sur un état d'esprit, des actions précises, des services rendus à la population et des liens entretenus, mais elle peut se produire comme ne pas se concrétiser. Pour l'essentiel, elle se constate après-coup rendant à la singularité et à la liberté de chaque expérience toute leur vitalité". Dont acte.