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Maria et le thérapeute. Un écoute plurielle
Agrandir le texte Réduire le texte Carnet/Psy N°97 - Page 19 Auteur(s) : Véronique Lemaître
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Maria et le thérapeute

Voici un ouvrage qui s'annonce comme résolument collectif : comme sa couverture le laisse pressentir, il y est question de psychothérapie d'enfant, des techniques et des théories qui en soutiennent l'exercice, et plus particulièrement de la place du collectif dans les pratiques d'analystes qui tous se réfèrent à Jung : les auteurs sont tous des psychanalystes chevronnés, membres d'une société jungienne nationale constituante de l'internationale (AIPA), impliqués à la fois dans une pratique clinique auprès des enfants ou adolescents et chargés de formation au sein de leur société d'appartenance.

Cette publication est la forme écrite d'une partie des travaux réalisés au cours de l'atelier annuel des thérapeutes d'enfants européens (Workshop) : 10 analystes (6 italiens, 3 françaises et une allemande) ont développé par écrit les réflexions élaborées en commun autour de la présentation par PC. Devescovi de la psychothérapie d'une petite Maria, qui s'est déroulée entre les naissances de ses deux petits frères, alors qu'elle avait entre 7 ans et demi et 10 ans. Il faut saluer la qualité de cette présentation qui permet à la fois d'appréhender sa technique plutôt "classique" (séances individuelles, à un rythme de 2 fois par semaine, peu de contacts avec les parents après que le cadre ait été fixé, interprétations centrées sur la compréhension des mouvements agressifs qui peuvent animer Maria) et la qualité de son contre-transfert, témoignant de la violence narcissique à l'ouvre dans le processus en cours.

Les efforts que chaque thérapeute développe pour comprendre ce qui est en jeu dans ce traitement sont révélateurs du caractère paradoxal et complexe du travail avec un enfant dont la spécificité est d'être "en développement" au sein d'une famille dont il dépend et dont il doit subir la croissance. Winnicott, Klein, Bion, Bick, Anzieu, Lebovici et leurs successeurs post-freudiens sont appelés en renfort autant que Jung, Fordham, Neumann et leurs successeurs Jungiens. Les références aux travaux de psychologie développementale et cognitiviste sont unanimes, sans cependant que soit interrogé le statut de ces connaissances, et la façon dont elles viendraient éventuellement mettre en forme le contre-transfert du thérapeute : l'impact présumé d'une dépression maternelle avérée est présenté comme une fatalité destructrice sans distinction entre le niveau d'une réalité, d'ailleurs plus présupposée que reconstruite, et celui des fantasmes, dans une omission préoccupante de la dimension de la sexualité infantile. De même les travaux d'A. Green sont cités sur le même plan que ceux de D. Stern, ce qui ne manque pas de piquant.

L'apport le plus intéressant de cet ouvrage concerne ce rapport au collectif qui donne sens à l'expérience partagée tout au long des séances individuelles avec l'enfant. Sans qu'il soit spécifiquement traité sur le plan théorique sauf dans la préface par Giuseppe Maffei et dans le chapitre Empathie et technique de Gianni Nagliero (p 77-89), il apparaît clairement que le travail groupal au sein du Workshop a permis au thérapeute de catalyser chez Maria la production d'un rêve mettant en forme ses fantasmes de persécution, où l'on peut reconnaître un fantasme familial souvent partagé en période périnatale (la crainte et le désir que le nouveau venu impose la mort d'un des membres de la famille). La mise en travail du matériel clinique au sein d'un groupe qui prend garde de ne pas céder au désir que chacun peut avoir de "coloniser l'esprit de l'autre avec ce qu'il perçoit comme vérité" (p 10-11, G. Maffei) permet de protéger chez le patient le mouvement d'individuation face au totalitarisme des grandes images archétypiques. C'est dans ce travail de tolérance groupale que l'analyste trouve la force de ne pas abuser de sa puissance au regard de la vulnérabilité de l'enfant qui lui est confié. Un courant d'Éros peut alors advenir chez cet enfant, qui le soutiendra dans sa confrontation à la violence narcissique destructrice dont il est le siège.

Le dernier chapitre écrit s'intitule Fonction des parents, fonction de l'analyste (F. Wasmuth). Il nomme et décrit avec finesse le groupe naturel de l'enfant : sa famille, sans toutefois intégrer la compréhension des intérêts divergents d'une génération à l'autre, et donc les risques d'abus de pouvoir et de "colonisation de l'esprit de l'autre", à la technique du traitement.

Cette confrontation de points de vue théoriques, culturels et subjectifs distincts, ouvre un espace "entre" eux, qui devient une place pour l'insaisissable de Maria. Un livret reproduisant une suite chronologique de ses dessins en séance lui donne directement la parole : l'énigme de ce qui s'est partagé entre elle et son thérapeute est ainsi à la fois protégée et dévoilée au prisme de la subjectivité propre du lecteur. C'est sans doute cette façon de laisser le dernier mot à la profondeur de l'image telle que le sujet se la représente, qui caractérise le mieux la spécificité du thérapeute jungien.